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Aide aux personnes âgées : sans les immigrées, point de salut

par Laurène Fauconnier - 23 Mai 2011

Elles sont Ukrainiennes, Roumaines ou Colombiennes, elles ont laissé mari et enfants au pays. En Italie, on les appelle les « badanti », « celles qui prennent soin ». Par centaines de milliers, elles s'occupent des personnes âgées dépendantes. Une immigration féminine sur un marché gris en pleine expansion qui touche également d'autres pays européens et qui résulte en partie des politiques publiques de prise en charge des personnes dépendantes.

 

badanti

Traditionnellement en Italie, le soin aux personnes âgées relevait essentiellement des femmes de la famille. Au fil du temps, une prestation financière va être créée et amendée : l'Indennità di Accompagnamento. L'utilisation non contrôlée de cette allocation va favoriser l'émergence d'un marché pour le moins gris.

 

Les familles italiennes ont en effet recours à des immigrées. On estime leur nombre à environ 800 000, (elles seraient plus de 100 000 en Allemagne). Typiquement, la badante est originaire d'Amérique du Sud ou d'Europe de l'Est. Employée à plein temps, elle est logée dans la famille, présente 24h sur 24, 6 jours sur 7, moyennant un salaire compris entre 900 et 1200 euros, un revenu supérieur à ce qu'elle pourrait gagner dans son pays. Pour payer le salaire des badanti, les familles complètent l'indemnité perçue avec la pension de la personne âgée en y ajoutant éventuellement un complément d'origine familiale.

 

L'enquête menée par Barbara Da Roit et Blanche Le Bihan souligne que « Les tâches confiées aux badanti consistent à faire un peu de tout et à être là. On leur demande de faire une diversité de tâches qui vont de l'aide à la personne à l'aide ménagère, de l'administration de médicaments à la compagnie ». Cette externalisation de l'aide ne fait pas disparaître pour autant « l'aidant familial » qui conserve dans le dispositif un rôle essentiel. « S'il délègue une partie des soins, il se consacre aux tâches administratives, à la logistique, à l'organisation de l'arrangement d'aide et participe également aux soins quotidiens ». La familialisation des soins reste bien réelle en Italie.

 

Le plus souvent cette badante n'a pas de papiers ou n'est pas déclarée. Une solution infiniment plus « flexible » qu'en France où les bénéficiaires de l'Allocation personnalisée d'autonomie (APA) sont obligés de déclarer leur aide. Par ailleurs, bien que non professionnalisées au soin des plus âgés, ces immigrées ne sont pas dépourvues de qualifications dans d'autres domaines. La loi de l'offre et de la demande conduit à orienter ces migrantes vers le marché gris de l'aide à la personne et à les faire travailler dans des conditions qui ne respectent pas la législation. De fait, en Italie, on leur attribue de plus en plus le monopole de ce secteur d'activité précaire et hors du marché légal du travail.

 

Régulièrement, l'Italie, tente de blanchir ce marché en régularisant ces immigrées devenues incontournables mais malgré des vagues de régularisation importantes (295 000 badanti ont demandé leur régularisation en Italie en 2009) le marché gris perdure.


L'Italie n'est pas seule dans cette situation. L'Allemagne et l'Autriche ont également un marché gris qu'investissent des migrantes en situation précaire. Face au vieillissement démographique et au coût croissant des dépenses de protection sociale, les Etats européens ont développé différentes politiques de prise en charge des personnes dépendantes aux effets contrastés.

 

Les politiques publiques d'aide aux personnes dépendantes

Barbara Da Roit et Blanche Le Bihan dans leur étude comparée des politiques publiques européennes (1), proposent la classification suivante : « le modèle scandinave, caractérisé par une obligation familiale minimale et un accès universel de services pour les familles ; un modèle libéral, le Royaume uni, caractérisé par une prévalence du marché comme réponse aux risques sociaux ; un modèle familialiste des pays du Sud qui correspond donc à l'ltalie où traditionnellement les tâches de « care » relèvent de la famille et non de l'Etat ; et un modèle mixte dit continental dans lequel on trouve la France, l'Allemagne et l'Autriche avec des obligations familiales plus limitées et une offre de service en fonction de la situation des familles. »

 

En Italie, l'Indennità di Accompagnamento crée dans les années 80 est uniforme, 472 euros par mois en 2009, elle est attribuée sans conditions de ressources, 10% des Italiens de plus de 65 ans en bénéficient. C'est une compensation financière aux familles, d'ailleurs considérée comme un revenu supplémentaire, dont l'utilisation n'est pas contrôlée.

 

En France, on crée dans les années 90 la prestation spécifique dépendance puis en 2002 l'APA. Son versement et son ampleur dépendent des niveaux de dépendance et de revenus. Elle est versée pour financer un plan d'aide précis, détaillé et contrôlé. L'APA est étroitement liée à la politique de l'emploi, il s'agit de développer le secteur des services à la personne dans une logique de « défamilialisation » des soins. Dans les cas français et italien, le dispositif spécifique prévu pour les personnes âgées est du « cash for care », une allocation pour aider aux soins. Ce système va également se développer ailleurs en Europe mais en complément d'autres dispositifs préexistants.

 

Historiquement, les Länder allemands partageaient avec les familles la charge des soins aux personnes âgées par un système de subvention. L'évolution démographique conduit à créer une assurance-dépendance en 1994. Peuvent en bénéficier les personnes les plus dépendantes et ceci indépendamment de leurs ressources. Elles peuvent dès lors faire appel à des services publics ou préférer une allocation variant de 275 à 675 euros selon le degré de dépendance et se tourner vers les aides privées de leur choix sans qu'aucun contrôle ne s'exerce sur la manière dont l'allocation est utilisée.

 

Au Danemark, dans les années 60 un système d'assurance collective obligatoire est mis au point. Il est destiné à couvrir la dépendance en offrant aux familles des services et des résidences financées par l'Etat. Un système d'allocation est créé dans les années 90 pour développer des formes d'aide privée, plus souples et moins coûteuses pour l'Etat.

 

En Suède dès les années 50, c'est l'impôt qui finance l'intégralité de la dépendance. Le système va évoluer dans les années 90 en étant décentralisé au niveau municipal et au fil des années en limitant son « universalisme » aux personnes les plus âgées et les plus dépendantes. Des allocations vont être offertes pour aider les familles à financer des aides. De plus, dans ces pays scandinaves la formation et la qualification des personnels en charge des plus âgés est largement développée et depuis longtemps.

 

(1) Barbara Da Roit et Blanche Le Bihan

Lien social et Politiques, 62, Vieillir pose-t-il vraiment probème ? Automne 2009, pages 41 à 55

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Laurène Fauconnier

Mots clés : migration, immigration, protection sociale, sans papiers, badanti, laurène fauconnier