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Allemagne : un succès économique dû aux réformes du marché du travail ?

par Matthias Knuth, Claude Emmanuel Triomphe - 31 Mars 2014

Les réformes du marché du travail dites « Hartz » du nom de son promoteur, ex DRH de Volkswagen, expliquent-elles les succès actuels de l'économie allemande ? Pas vraiment et pas si simple dit Matthias Knuth de l'Institut Travail et Qualification de l'Université de Duisbourg-Essen dans une étude publiée en janvier 2014 par le Conseil Economique et Social Européen.

 

Entre 2002 et 2005, une série de réformes du marché du travail de très grande envergure ont été mises en œuvre en Allemagne, battant en brèche le préjugé autrefois répandu d'une «paralysie des réformes» dans ce pays. Une très petite part de ces réformes portait toutefois sur le droit du travail au sens strict. Il s'agissait plutôt, principalement, de remodeler le régime de prestations sociales et d'activation pour les chômeurs et les indigents d'âge actif dans le sens d'une stratégie du «travail d'abord (work first)». Ces réformes ont soulevé d'immenses controverses et bouleversé le paysage des partis politiques en Allemagne.

 

Dans le sillage des réformes entreprises, un renversement des tendances s'est produit sur le marché du travail allemand : le chômage a diminué, l'emploi soumis à l'obligation d'assurance sociale a recommencé à augmenter et le marché du travail allemand s'est montré exceptionnellement résilient face à la crise économique et financière de 2008-2009. Depuis lors, l'économie allemande jouit d'une prospérité qui suscite des inquiétudes croissantes quant aux inégalités économiques en Europe. En même temps, les pays européens voisins multiplient les efforts pour emboîter le pas à l'Allemagne dans sa prétendue trajectoire de réussite et appliquer des «réformes structurelles» inspirées du modèle allemand dans l'espoir d'engranger ainsi des succès similaires.

 

Un effet beaucoup plus ténu qu'on ne le pense

Cette tendance concomitante des voisins de l'Allemagne porte à croire que les réformes du marché du travail sont à l'origine du renversement de tendance observé sur le marché du travail allemand, et conduit donc à balayer les critiques sur leurs répercussions négatives, en mettant au premier plan leur efficacité. En réalité, les réformes du marché du travail ont un effet beaucoup plus ténu qu'on ne le pense généralement. La baisse du chômage s'explique par une contraction des réserves de main-d'œuvre disponibles, un ralentissement de la progression de la productivité et une répartition de la masse de travail parmi davantage de personnes mais, la part du chômage liée au décalage entre l'offre et la demande des travailleurs ne s'est pas réduite. Les performances remarquables du marché du travail allemand au cours de la crise de 2008-2009 tiennent à une conjonction de paramètres et de mécanismes qui est davantage imputable à un retour au modèle traditionnel d'économie de marché «coordonnée» (Hall et Soskice 2004) qu'à l'esprit néolibéral des réformes du marché du travail. Les conséquences négatives des réformes ont toutefois été plus modestes que leurs détracteurs ne le prétendent : stagnation des salaires, élargissement des écarts salariaux, croissance des bas salaires et augmentation des formes de travail atypiques s'inscrivent en effet pleinement dans la logique de ces réformes, mais ces phénomènes avaient débuté depuis plusieurs années et certains se sont même atténués après les réformes. Au palmarès des effets pouvant être attribués aux réformes sur le plan conceptuel et chronologique, seule subsiste la hausse du travail intérimaire et des "mini-jobs".

 

Deux changements institutionnels majeurs

Nous sommes par conséquent convaincus qu'outre les réformes du marché du travail étiquetées «Hartz», deux autres changements institutionnels fondamentaux doivent être pris en considération : la réforme des modalités d'accession à la retraite et l'érosion de la force contraignante des conventions collectives.
L'affaiblissement du système de réglementation collective du travail joue un rôle plus important que les réformes du marché du travail dans la stagnation des salaires réels, l'élargissement des écarts salariaux et surtout, la divergence des salaires pratiqués dans le secteur de la production et dans celui des services.
Dans ce contexte, on peut se demander si la réussite allemande à l'exportation trouve réellement sa source dans la modération salariale qui est nettement moins prononcée dans les secteurs exportateurs de la production que dans les branches des services. Une stratégie plus fortement axée sur la demande intérieure n'aurait-elle pas créé en fin de compte davantage d'emplois ?

 

La réforme des retraites a contribué à augmenter davantage la proportion de personnes âgées actives en Allemagne que dans tous les autres États membres. Au cours de la crise de 2008-2009, elle a de plus interdit aux entreprises la solution traditionnelle d'adaptation de leurs effectifs par des mises à la retraite anticipée, les contraignant à exploiter plus que jamais la flexibilité interne et non externe de la main-d'œuvre. La probabilité de décrocher un nouvel emploi ne s'est toutefois pas améliorée pour les seniors par rapport aux plus jeunes. L'augmentation du taux d'activité des travailleurs âgés signifie pour l'essentiel que les personnes occupant les emplois existants vieillissent et restent dans leur entreprise jusqu'à un âge plus avancé que les générations précédentes.

 

Alors, que reste-t-il des réformes du marché du travail ? Elles ont manifestement accéléré le passage du chômage à une activité professionnelle, sans pour autant améliorer les perspectives d'emploi des chômeurs de longue durée. Cet effet d'accélération est cantonné aux chômeurs de courte durée, qui perçoivent encore leurs allocations de chômage au titre de l'assurance professionnelle et souhaitent échapper à la relégation dans le régime de l'allocation sociale de base liée à l'état de nécessité. Pour les mêmes raisons, la peur du chômage et partant, la propension aux concessions, se sont développées, si bien que les travailleurs sont aujourd'hui disposés à consentir de plus grands sacrifices que par le passé pour conserver leur emploi. Ces facteurs ont aidé le pays à surmonter la crise de 2008-2009.

 

En même temps, cette peur amoindrit également la propension des travailleurs à prendre des risques. La rotation globale de la main-d'œuvre a ainsi baissé, malgré la croissance de l'économie et de l'emploi. La durée moyenne d'existence d'un emploi s'est aussi allongée, malgré l'augmentation des formes de travail « flexibles ». Les capacités de réorientation du marché du travail allemand se sont ainsi détériorées. Outre les effets dissuasifs des réformes du marché du travail, le recul des salaires de début de carrière a sans doute égalementjoué un rôle en la matière.

 

En conclusion, les réformes du marché du travail n'ont pas permis de prendre en compte les signaux d'une transformation des relations entre l'offre et la demande (potentiel de main-d'œuvre en baisse pour un emploi croissant). Malgré des plaintes de plus en plus vives concernant les déficits de ressources, ces signaux n'ont pas encore influencé le prix de la main-d'œuvre. Il en résulte une moindre pression pour rationaliser, un ralentissement de la progression de la productivité et un affaiblissement des investissements malgré un excédent de capitaux. Il ne peut donc être conseillé de copier en tous points la solution allemande. Il n'est toutefois pas exclu que certains de ses éléments puissent servir à alimenter les réflexions sur de possibles réformes dans d'autres pays.

 

Lire ici l'étude complète (en français)

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Matthias Knuth, Claude Emmanuel Triomphe

Mots clés : Allemagne, Hartz, modération salariale, réformes, marché du travail, effets, Matthias Knuth