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Améliorer les conditions de travail peut permettre de réduire les suicides

par Clotilde de Gastines - 20 Janvier 2011

Les médecins du travail s'attachent traditionnellement à améliorer l'environnement professionnel. Exemple en Slovénie, qui connait un des taux de suicide les plus élevés d'Europe. Metoda Dodič-Fikfak, épidémiologiste et spécialiste des maladies professionnelles, dirige l'institut de médecine du travail de Ljubljana depuis 2001 (Klinicni institut za medicino dela, prometa in sporta, KIMDPS) 

 

En Slovénie, le taux de suicide est bien supérieur à la moyenne européenne. Quel a été l'écho des suicides chez France Telecom dans votre pays ?

tete de pierre

La presse en a fait écho bien entendu et a plus ou moins cherché à savoir s'il se passait la même chose dans le secteur des Telecom en Slovénie. Notre taux de suicide général est très haut. Il est presqu'aussi élevé qu'en Lituanie ou en Hongrie. La tendance est à la baisse sur plusieurs années, même si on comptabilise 40 cas supplémentaires en 2009 par rapport à 2008. Ces suicides sont fortement liés à la crise économique. Les deux derniers sont ceux d'un entrepreneur qui a fait faillite et d'un employé a perdu son emploi du jour au lendemain. Mais en Slovénie, ces décès sont peu médiatisés, car il existe une sorte de retenue, de code de conduite des médias.

 

La cause principale de suicide n'est-elle la maladie mentale, comme le constate l'épidémiologiste Vivianne Kovess ?

Je ne suis pas psychiatre, mais spécialiste de médecine du travail. Je suppose donc que tout dépend de la façon dont vous définissez la maladie mentale. Si vous incluez toutes les personnes fragiles, ou non. Car les causes d'un suicide sont toujours multiples.

 

Comme le dit l'épidémiologiste américain Kenneth J. Rothman, des causes insuffisantes s'accumulent pour former une cause suffisante. Imaginez une tarte, chaque part de tarte est une cause insuffisante : la relation avec vos enfants, avec votre conjoint, vos origines, ou encore votre situation de vie actuelle. Une fois la tarte complète que ce soit avec mille ou 10 parts, vous avez une cause suffisante pour vous tuer. Souvent, l'élément déclencheur est votre situation présente, en emploi ou non, votre environnement immédiat et votre travail.

 

Certains psychiatres sont d'avis que ces personnes qu'elles aient ou non des pathologies mentales ou des désordres psychologiques, se suicident pour des raisons « para-suicidaires ». C'est au moment où vous perdez l'espoir que vous vous suicidez. En temps de crise, ces deux dernières années par exemple, beaucoup de personnes ont ajouté une part à leur tarte... Aussi, quand on dit qu'un taux de suicide est « attendu », je trouve cela dangereux. L'atmosphère  oppressive et les conditions de travail malsaines peuvent être la source de troubles mentaux les plus sévères, ainsi que de maladies du corps.

 

Si les causes du suicide sont multiples, va-t-on prévenir les suicides en améliorant les conditions de travail ? Que peuvent faire les médecins du travail ? Est-ce suffisant ?

En améliorant les conditions de travail, on va sûrement empêcher certains suicides. En Slovénie, ce sont peut-être 10 vies humaines sur 40 qui auraient pu être sauvées en 2009. Ce n'est pas rien ! Les représentants du personnel ont un rôle essentiel pour améliorer les conditions de vie sur le lieu de travail : parler, informer, intégrer les personnes dans des équipes. Il faut toujours respecter la dignité des employés, c'est essentiel pour endiguer les suicides.

 

Par contre, je suppose que sans améliorer les conditions de travail, il est impossible d'atteindre et aider les personnes qui souffrent d'addictions à l'alcool ou de dépression clinique.

 

Aussi, la prévention peut s'effectuer en entreprise en créant un environnement adéquat pour favoriser la bonne santé mentale. Je n'imagine pas qu'on puisse autoriser psychiatres ou psychologues à entrer dans l'entreprise, à distribuer des questionnaires. C'est dangereux sur deux points : d'une part l'employeur pourrait décliner toute responsabilité, en cas de suicide, et incriminer le psychiatre. D'autre part la rencontre d'un psychiatre relève d'une démarche volontaire et individuelle.

 

De leur côté, les politiques publiques doivent agir sur le plan des toxicologies, faire de la prévention sanitaire sur l'alcool et les drogues. Et au niveau médical, il faut mieux former les médecins du travail et généralistes à repérer le suicide. Toute la société doit revoir son attitude pour donner à chacun les moyens de se battre, sinon le suicide restera une sorte de « maladie chronique ».

 

 

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Clotilde de Gastines