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Amérique Latine : des (re)nationalisations controversées

par - 27 Juin 2012

Les nationalisations se multiplient ces derniers temps en Amérique Latine, notamment dans le secteur énergétique (Argentine, Bolivie, Venezuela, Équateur). Bien que menées selon des modalités et des objectifs divers, elles posent à terme la question de la nature et du rôle du secteur public dans ces États.

 

repsol

La Petróleos de Venezuela (PDVSA) au Venezuela, le champ d'hydrocarbure « Amistad » en Équateur ou encore la Transportadora de Electricidad (TDE) en Bolivie, autant d'exemples des nationalisations intervenues ces dernières années en Amérique Latine dans le domaine de l'énergie.

 

Parmi celles-ci, la récente « nationalisation » de la compagnie pétrolière Repsol-YPF en Argentine a soulevé un tollé diplomatique et médiatique en Europe et en particulier en Espagne. De nombreux dirigeants et commentateurs ont dénoncé une mesure « populiste » et « arbitraire » mettant à mal la sécurité des investissements étrangers dans ce pays. Pourtant la décision du gouvernement argentin répond à une logique que l'on peut difficilement qualifier d'arbitraire. Confronté à une balance énergétique négative - un comble pour un pays producteur de pétrole - ce dernier a décidé de reprendre le contrôle de son ancien fleuron national, dont la privatisation dans le courant des années 90 l'avait conduit à négliger le marché intérieur au profit d'une production destinée en priorité au marché international.

 

Ce type de revirement n'est pas propre à l'Argentine. Le Venezuela, la Bolivie ou l'Équateur se sont également livrés récemment à des reprises en main similaires sur des filières aussi sensibles économiquement que socialement et écologiquement. Ces décisions fortes de symbole interviennent après deux décennies de privatisations massives, notamment dans le cadre des réformes structurelles imposées par la banque mondiale et le FMI. 

 

Nationaliser oui, mais pourquoi et comment?

Si sur le principe ces (re)nationalisations bénéficient d'un large soutien populaire, leurs modalités exactes font l'objet de nombreux débats. Il s'agit d'abord rarement de « nationalisations » au sens strict. Les États se contentant plutôt d'imposer une prise de participation majoritaire dans le cadre d'entreprises mixtes. Présentée comme une nécessité pour s'assurer d'un savoir-faire et de financements qui dépassent les capacités de l'État, cette formule en limite donc les marges de manœuvre en termes de gestion et de décisions stratégiques.

 

Or, pour les partisans d'une nationalisation « totale », ces entreprises devraient être considérées d'utilité publique et donc soustraites à une logique purement commerciale. À titre d'exemple, sous la présidence d'Hugo Chávez, la compagnie pétrolière nationale vénézuélienne Petróleos de Venezuela (PDVSA) s'est vue confier un rôle important dans le développement social, culturel et économique du pays. Elle finance diverses « missions » lancées par le gouvernement (alphabétisation, santé, éducation, alimentation). Depuis sa création en 1976 au moment de la nationalisation du secteur pétrolier, PDVSA était devenue un véritable « État dans l'État ». Bien que formellement publique, la compagnie était gérée comme une multinationale par des cadres issus principalement du secteur privé. Une situation renforcée par la privatisation partielle initiée sous Caldera (1994-1998). La reprise en main opérée par Chávez ne s'est donc pas faite sans conflit. L'apogée fut atteinte avec les événements de 2002-2003. Suite à l'échec du coup d'État d'avril 2002, les opposants au Président ont organisé la paralysie du secteur pétrolier durant 2 mois. Mais la tentative a à nouveau échoué, aboutissant au licenciement de près de 19 000 cadres et salariés de l'entreprise et à sa réintégration définitive dans le giron gouvernemental.    

 

L'exemple de PDVSA pose ainsi question, Chávez étant souvent accusé de s'en servir comme d'un instrument clientéliste au profit de « sa » révolution. Une frange du mouvement syndical vénézuélien presse pourtant pour l'autogestion depuis la renationalisation de la compagnie, en s'appuyant notamment sur la rhétorique participative du gouvernement chaviste. Mais ce dernier s'est révélé jusqu'à maintenant réticent à perdre le contrôle d'une ressource aussi stratégique.

 

Souveraineté nationale contre autogestion populaire

Car à l'image de ce qui se passe en Bolivie et en Équateur, ce n'est plus seulement l'affectation des retombées pétrolières qui fait débat dans ces pays, mais la pertinence même d'un modèle de développement « extractiviste » aux conséquences environnementales dévastatrices. Dans ce contexte, de nombreuses associations réclament un contrôle accru sur les grandes orientations économiques de leur pays, et partant sur les acteurs privilégiés de leur mise en œuvre : les entreprises publiques.

 

Cela étant, même en Argentine où la tradition autogestionnaire est pourtant bien implantée, le contrôle direct de la filière pétrolière par la population n'est pas pour demain. La loi d'expropriation de Repsol-YPF stipule d'ailleurs que l'objectif est plutôt de viser « l'intégration du capital public et privé, national et international dans des alliances stratégiques ».

 

Néanmoins, l'expérience originale des « entreprises récupérées », même si elle concerne des secteurs économiques moins névralgiques que l'énergie, pourrait inspirer des évolutions futures. Leur nombre a proliféré en Argentine à la faveur de la crise de 2001. À travers leur principale plateforme commune au niveau national, le Mouvement Nationale des Entreprises Récupérées (MNER), celles-ci s'emploient  à redéfinir la notion même d'entreprise, ainsi qu'à repenser leur rapport avec leur communauté d'appartenance. En 2010, le phénomène ne concernait toutefois que 200 entreprises employant environ 10 000 salariés, surtout dans la région de Buenos Aires.

 

À l'échelle du sous-continent - la première « Rencontre latino-américaine d'entreprises récupérées par les travailleurs » s'est tenue en 2005 à Caracas, suivie d'une deuxième rencontre en 2009. Parmi les revendications formulées : « faciliter l'expropriation des entreprises considérées comme d'utilité publique et en transférer le contrôle aux travailleurs et à la communauté ». À suivre.

 

A voir :

- Bande annonce du documentaire sur les recuperadas d'Argentine... 10 ans plus tard :  Vale la Pena.

- La troisième enquête sur les entreprises récupérées est consultable librement sur le site du « Programme Faculté Ouverte » de la faculté de Philosophie et de Lettres de l'Université de Buenos Aires (UBA).

 

Repère :

2012 a été proclamée Année internationale des coopératives par les Nations-Unies.

Aujourd'hui, plus d'un milliard de personnes sont membres de coopératives à travers le monde.

En Europe, l'Italie, l'Espagne et la France sont les premiers pays en nombre d'entreprises coopératives : 41 552 coopératives en Italie, 24 276 en Espagne et 21 000 en France...

La France, avec 23 millions de membres, est le pays européen qui compte le plus grand nombre de coopérateurs.

 
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A propos de cet article

Mots clés : nationalisation, controverse, Repsol, ressource, récupération, entreprises récupérés, autogestion