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Baccalauréat

par Jean-Marie Bergère - 12 Décembre 2016

Roméo est un chirurgien réputé. Magda est bibliothécaire. Après la chute des Ceausescu, ils sont rentrés dans leur pays, la Roumanie, pour participer à sa reconstruction, en faire une démocratie prospère et heureuse. Ils ont élevé leur fille unique dans cette petite ville de Transylvanie où ils vivent désormais dans un appartement au rez-de-chaussée d'une résidence typique des années 60, mal entretenue et d'une tristesse infinie.

 

bac

 

Le temps est passé. Leur amour et l'espérance d'une transformation de la Roumanie se sont tous deux évanouis. S'ils se tiennent droits malgré ces désillusions et les années, c'est pour leur fille, Eliza. Pour elle, ils ont voulu deux choses : qu'elle parte étudier à l'étranger - en espérant qu'elle ne revienne pas au pays - et qu'elle soit toujours « correcte ». Pour eux, le mot a un sens précis. Le mal qui ronge le pays est la corruption, les petits et les grands arrangements entre amis, les passe-droits, les services rendus qui obligent. Leur honneur est d'y avoir toujours résisté et d'avoir enseigné à leur fille, qu'il n'y a rien de plus précieux, qu'on est libre à la condition d'être toujours et en toutes circonstances « correct ».

 

Un autre mal empoisonne la vie quotidienne de cette petite ville, la violence. Deux jours avant le baccalauréat, Eliza est agressée, victime d'une tentative de viol ou d'un racket, on ne sait pas bien. En se défendant, elle se casse le poignet. Rien de trop grave, mais le jour de l'examen elle peine à écrire. Elle sait qu'elle est admise à l'université à Cambridge, elle a obtenu une bourse. Elle est une bonne élève. Son bac, avec mention, devait être une dernière formalité avant son départ pour l'Angleterre. Son poignet dans le plâtre risque d'anéantir toute cette construction, tous ces espoirs.

 

C'est d'une totale injustice. Son père ne peut la supporter. Il a déjà renoncé à trop de choses. Un ami lui propose un arrangement. Rien de très compromettant, il ne s'agit pas d'argent, il s'agit d'échanges de services. D'un côté, oublier la file d'attente pour la transplantation du foie d'une personnalité politique et à l'autre bout de la chaîne, choisir ceux qui corrigeront les copies d'Eliza. Peut-on laisser tomber sa fille - c'est elle la victime, non ? - pour satisfaire ses scrupules et pouvoir se vanter, seul au monde, d'avoir toujours été et d'être toujours « correct » ? Au fait, Eliza qu'en pense-t-elle ?

 

Après « 4 mois, 3 semaines, 2 jours », palme d'Or à Cannes en 2007, Cristian Mungiu nous livre un nouveau film subtil, puissant, sans fioritures, magnifiquement interprété. Il confirme la vitalité du cinéma roumain (Voir Metis : "Palme d'Or pour le cinéma roumain"). Par bien des points, il fait penser au néo-réalisme italien, né lui aussi après la chute d'un dictateur. Comme lui, il affronte les problèmes sociaux et les difficultés quotidiennes, sous un angle qui n'est pas exclusivement, ni même principalement, économique. Les questions éthiques sont au centre de ce cinéma. Les conflits de valeurs ne s'y jouent pas dans le ciel des idées, ils n'opposent pas une valeur contre une autre. Ils surgissent lorsqu'agir selon ses principes ou en fonction des conséquences concrètes de ses choix se révèle contradictoire. Ils n'opposent pas des bons et des méchants, mais une injustice contre une autre, et il faut décider de ce à quoi on tient le plus. Roméo, le père médecin d'Eliza le dit franchement : « on ne sait plus ce qu'il faut faire ».


Il faut saluer ce cinéma. Il permet de formuler et de débattre publiquement des questions qui taraudent la société et qui taraudent chacun de nous. C'est ce rôle que le théâtre dans la cité grecque antique a pu jouer, celui d'un lieu essentiel de réflexion de la société sur elle-même. Lorsque Sophocle expose l'ensemble des motifs qui font que Créon veut faire respecter les lois de la cité, qu'Antigone les transgresse au nom du devoir envers son frère et d'un ordre supérieur, pendant que son fils Hémon tente de le fléchir en invoquant successivement l'opinion publique et son amour pour Antigone, il ne cherche pas à nous convaincre qu'il est possible de concilier ces exigences opposées. C'est l'essence même de la tragédie. A l'instar de ce théâtre, Cristian Mungiu met en scène ces enjeux qui nous divisent, entre nous et en nous. Il nous parle de la Roumanie aujourd'hui, mais aussi de nous-mêmes. Il peut être avantageux de traquer et de condamner la grande corruption pendant qu'on sourit de la corruption ordinaire. Il s'agit pourtant d'un même cancer, sa progression est sournoise et ses métastases sont difficilement contrôlables.

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Jean-Marie Bergère

Mots clés : Baccalauréat, cinéma, Roumanie, Ceausescu, corruption, théâtre grec, Cristian Mungiu, Jean-Marie Bergère