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Bilan social de Lula : ambiguïté publique, ubiquité privée

par Clotilde de Gastines - 25 Septembre 2010

Les gouvernements successifs de Lula ont rémédié en partie à la pauvreté et la faim, grâce à des aides directes, une hausse du salaire minimum et une régulation du travail informel et esclave. Mais ces politiques sociales n'ont pas agi sur les causes structurelles de la pauvreté, preuve de l'ambiguité des années Lula.

 

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« Ces politiques sociales sont compensatoires, affirme Silvio Caccia Bava, directeur de l'ONG Actionaid Brésil. Elles ne changent pas la structure d'appropriation de la richesse produite au Brésil ». La structure sociale du Brésil, parmi les plus inégalitaire au monde, est à l'origine de la pauvreté. L'indicateur Gini, qui mesure le degré d'inégalité de la distribution des revenus, stagne à 0,544 (voir la carte mondiale des inégalités).

 

Pourtant, les chiffres du Ministère du développement social et de la lutte contre la faim (MDS) donnent le tourni. 24 millions de Brésiliens sont sortis de la pauvreté entre 2003 et 2008. Mais 14% de la population vit encore en situation de pauvreté extrême, parmi eux, 4% vit avec moins de 1$ par jour. « Cette proportion a stagné, reconnaît Romulô Paes, vice-ministre du développement social. Il s'agit surtout des populations difficile à atteindre en milieu rural (indigènes, quilomboas - communautés marrons) et des populations de rue ». Les ONG évoquent davantage l'exode rural lié à la perte de terres et la ghettoisation urbaine pour expliquer ce chiffre.

 

Plus d'un Brésilien sur 4 est donc encore pauvre, tardant à rejoindre une classe moyenne basse qui s'est consolidée (35 à 52% entre 2005 et 2008) et qui peut consommer sur le marché interne.

 

Programmes sociaux renforcés

Les programmes sociaux sont coordonnés par le Ministère du développement social, au sein du système unique d'assistance sociale (SUAS). Le ministère dispose de 4% du budget total, l'équivalent de 39 milliard €. Leurs noms sont évocateurs : « La lumière pour tous », « Ma maison, ma vie » et la fameuse « Bolsa Familia », les allocations familiales qui existent sous une nouvelle formule depuis 2004. 12,4 millions de familles en bénéficient, contre 3,6 en 2003. La Bolsa Familia touche indirectement 55 millions de personnes, c'est à dire près d'un quart de la population. Elle est réservée aux familles dont le revenu est inférieur à 140 R$ par tête et par mois (61€). L'allocation varie entre 22 et 200 R$ (9 et 90€). « Elle permet de casser le cercle intergénérationnel de la pauvreté » note Francisco Fonseca, professeur de Sciences politiques.

 

En réalité, la Bolsa Familia est issue de l'unification de programmes qui existaient déjà à l'époque de Fernando Henrique Cardoso (1995-2002) : Bolsa Escola (alimentation scolaire), Bolsa Alimentaçao (allocation alimentaire), Cartao Alimentaçao (carte d'alimentation) et Auxilio Gas (chèque gaz). Avec Lula, l'obtention de ces aides s'est généralisée.

 

Une des conditions d'attribution des allocations familiales repose sur l'obligation scolaire. Par conséquent, le nombre d'enfants scolarisés a explosé, avec 14 millions d'élèves supplémentaires entre 6 et 15 ans. Certains prennent leur unique repas de la journée à la cantine, grâce au programme d'alimentation scolaire qui nourrit aujourd'hui 36 millions d'élèves dans les écoles publiques primaires. Si ce programme existe depuis 1966, sa systématisation a enrayé la malnutrition. Depuis 2006, le droit à l'alimentation est inscrit dans la constitution.

 

Salaire minimum a minima

La moitié des Brésiliens seulement ont un permis de travail. Avec l'effort de régularisation de travail informel et la création d'emploi, la population active officielle est donc 40,4 millions. Plus du tiers de cette population touche le salaire minimum, qui est de 510 R$. Créé en 1936, il est réévalué régulièrement, en l'espace de deux mandats de Lula, il a gagné 53,67%. C'est néanmoins très peu au regard de l'inflation estime le département intersyndical de statistique et d'études économiques (DIEESE), il devrait être quatre fois plus élevé ! Qui touche le salaire minimum ? se demande aussi l'étude : une forte proportion de femmes, les personnes employées dans des Etats les plus pauvres (le Nordeste).

 

Enfin, le travail informel a encore la part belle. Le gouvernement a reconnu l'exitence du travail esclave et renforcé les contrôles. 25 000 travailleurs en condition de travail esclave sont libérés chaque année, selon les chiffres de la Commision Pastorale de la Terre (CPT), qui milite en milieu rural. Ces pratiques qui sont plutôt le lot des grands éleveurs d'Amazonie réapparaissent cependant sur les plantations de cannes à sucre dans les états « modernes » du Sud. « Pour la première fois en 2009, l'Etat de Santa Catarina a dépassé le Para en nombre de libération, explique Henri Burin des Roziers, avocat de la CPT. Ce phénomène bat en brêche l'idée que l'Amazonie est une sorte de far west arriéré, car dans le Para, les gros propriétaires qui ont ces pratiques de travail esclave, sont parfois avocats, banquiers, entrepreneurs de Sao Paolo, Rio de Janeiro, Goianas ».

 

Ambiguité publique, ubiquité privée

Malgré sa popularité écrasante, Lula essuie tout de même quelques critiques des opposants, comme de ses partisans politiques. Les plus conservateurs considèrent que les programmes sociaux favorisent l'assistanat. En voulant lutter contre l'abandon scolaire avec la Bolsa Familia, les mauvais élèves restent à l'école publique, et la qualité de l'enseignement baisse.

 

« Les petits changements ont eu des impacts sont nombreux, mais ils ne sont pas structurels. On ne peut donc pas parler de véritable redistribution des richesses », dit sans réserve Cândido Grzybowski, sociologue et co-fondateur du Forum Social Mondial. Il faudrait entre autres modifier la fiscalité, car la TVA très forte pèse sur les plus modestes, créer un impôt sur la fortune, une taxe sur l'extration minière (de 2,5% seulement), redistribuer les terres (50% de la SAU est concentrée dans la main de 1% de propriétaires). « Mais, ajoute-t-il, nous critiquons aujourd'hui l'insuffisance des programmes, alors que si demain, le PT perd les élections, nous devrons peut-être nous battre pour leur existence ».

 

Enfin, certains dénoncent même la création d'un véritable « business de la pauvreté ». Dans la mentalité brésilienne, le privé est plus performant que le public, et le public, c'est pour les pauvres. Donc l'argent des programmes sociaux revient à des entreprises privées de BTP, de restauration scolaire, etc... Par exemple, le projet de loi sur la sécurité alimentaire interdisait l'externalisation de la cantine et instaurait un quota de petits fournisseurs, liés à l'agriculture familiale. « Mais comme certains députés avaient financé leur campagne électorale pour les législatives grâce à des entreprises agroalimentaires, ces deux principes ont sauté » relate Francisco Menezes, ex-president du Conseil national de sécurité alimentaire (Consea). Le secteur privé aurait donc reçu 14 milliards R$ de l'enveloppe sociale globale, contre 100 petits millions pour les conseils publics chargés du contrôle et de la mise en oeuvre des programmes.

 

L'ambiguité du projet de Lula se reflète ainsi dans les programmes sociaux. Ils font pour le moment office de palliatifs aux dégâts sociaux générés par un modèle économique avant tout exportateur. Ce modèle est porté par des initiatives privées, qui tolèrent la pauvreté grâce à un don certain d'ubiquité.

 

Ces entretiens ont eu lieu en mai 2010, lors d'un voyage de presse organisé par l'AJIS (l'association des journalistes de l'information sociale) à Rio de Janeiro, Brasilia et Sao Paolo.

 

Lire aussi

Le Brésil de Lula : un bilan contrasté. Alternatives Sud, Cetri, Vol. XVII-2010/1.

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Clotilde de Gastines

Mots clés : bilan social, Lula, pauvreté, faim, ambiguité, clientélisme, corruption