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Brave new work !

par Pierre Maréchal - 20 Juin 2016

A propos du Working Paper " Les impacts sociaux de la digitalisation de l'économie "de Christophe Degryse. Un Working Paper est, certes, fait pour exposer des connaissances et des résultats, mais c'est aussi le moyen pour la pensée de cheminer : celle de l'auteur qui peut ouvrir des voies nouvelles mais aussi celle du lecteur qui, confronté au texte, construit son propre cheminement. Les travaux sur l'impact de l'économie digitale sont nombreux (et Metis en parle souvent, voir " Que devient le travail dans l'économie digitale ? " ) mais quelque chose du texte pousse à en faire une lecture subjective.

 

digital

 

L'auteur, Christophe Degryse, est chercheur senior à l'ETUI (European Trade Unions Institute), l'Institut syndical européen, un centre indépendant de recherche et de formation de la Confédération Européenne des syndicats (CES). Il expose d'une manière très claire et documentée le contexte général de la digitalisation de l'économie et les multiples impacts décelables sur le marché du travail. Il ajoute, en annexe, des exemples d'initiatives syndicales, principalement en Europe. Cette annexe est sans doute la partie la plus originale, ce qui n'enlève en rien à l'intérêt du texte principal. Mais cette construction pourrait être le signe d'un décalage : des acteurs classiques des relations sociales (les organisations syndicales en l'occurrence) ne sont pas au centre de la digitalisation de l'économie, ils sont pour le moment à côté.

 

Il semble aisé de définir ce qu'est la digitalisation de l'économie. Cette nouvelle économie est portée par des entreprises dont l'émergence s'appuie sur trois évolutions récentes :
- l'internet et le développement des réseaux à haut débit,
- le Big Data, c'est-à-dire l'agglomération - par des plates-formes internet - de masses gigantesques d'informations commerciales, personnelles, géographiques, directement exploitables,
- l'extension fulgurante des appareils mobiles permettant d'avoir accès à l'internet mobile en tout lieu et tout instant.

 

Mais le texte révèle, en filigrane, un phénomène global dont quelques caractéristiques sont les suivantes : il s'agit de quelque chose allant très vite, non-détectable dans les statistiques, produisant des effacements, celui des distances et des territoires, celui des frontières entre lieux de travail, de loisir, d'habitation, celui des statuts des travailleurs... Ce phénomène est mû par des acteurs très agressifs, à la frontière de la légalité ; c'est quelque chose dont on a du mal à parler tant les confusions sémantiques abondent dans ce domaine...

 

Certes, on parlera de 4ème révolution industrielle, mais pour ajouter aussitôt que cette fois c'est différent : la dynamique vertueuse de la destruction-créatrice chère à Schumpeter produirait une grande restructuration, mais cette nouvelle dynamique promet un avenir sans emploi. Jusqu'ici, c'était les maîtres des infrastructures, ceux qui détenaient le capital, qui créaient et captaient la valeur. Désormais, les nouveaux maîtres sont ceux qui détiennent les données. Pour le dire d'une manière lapidaire, les usines du XXIème siècle seront les plateformes informatiques. Cela parait bien abstrait mais déjà certains font l'analyse « qu'après s'être désindustrialisée vers l'Asie, l'Europe (pourrait) se rendre dépendante aux données détenues aux Etats-Unis » et se demandent si « la création de valeur quittera en grande partie l'Allemagne (entre autres) en raison de ce processus de plateformatisation ». Et de citer l'exemple de la voiture qui est en train de devenir le prolongement de l'ordinateur (ou du smartphone) : elle devient un ordinateur sur roues et c'est le maître des données ( par exemple Google) qui créera et capturera la valeur.

 

Christophe Degryse détaille longuement les enjeux sociaux de ce nouveau monde du travail :

 

- Des nouvelles formes d'emploi sont générées par les plateformes qui développent un marché de l'emploi parallèle ultra-flexible, une forme non-contractuelle d'emploi : « Dans cette forme d'emploi, n'existent plus ni contrat de travail, ni normes sociales, ni aucune réglementation en termes de temps de travail, d'horaires, de lieu de travail, de formation, d'accès à des organisations syndicales, à l'action collective ».
- De nouvelles formes de management. Par exemple, le technicien devient l'exécutant de son boîtier qui lui prescrit ses tâches et en vérifie l'exécution.
- L'estompement de la frontière entre vie professionnelle et vie privée. Comment dès lors parler de temps de travail ?
- La déresponsabilisation des employeurs qui, par la médiation des plateformes, entretiennent un flou sur leur nature et identité (Qui est le véritable employeur ? Le sont-ils ?) se dégageant des questions de sécurité, de santé et de formation, l'obsession de l'évaluation se substituant à l'obsession de formation.

 

Ainsi émerge un marché du travail « digimondialisé » où les galériens du numérique sont mobilisés et mis en concurrence dans le monde entier pour exécuter par exemple des micro-tâches.

 

Le sens même du travail est questionné : face aux algorithmes qui interviennent de plus en plus dans les processus, quelle sera la place du travail humain ? Ainsi, dans quelle mesure l'homme aura-t-il encore quelque responsabilité dans son propre travail ?

 

Le mariage entre le Big data et la robotisation façonnerait donc une nouvelle économie et un nouveau monde du travail. Même si certains minimisent cette évolution, mais ne s'agit-il pas de déni ?


« Un consensus semble dessiner sur une polarisation accrue de la société de demain, avec une classe moyenne qui se rétrécit, une forte augmentation des ménages et travailleurs à bas revenu, et une infime minorité de « superstars » dont les niveaux de richesse explosent. »

 

Face à cela, que faire ? L'auteur n'aborde pas cette question immense sinon en suggérant - à la fin de son annexe sur les exemples d'initiatives syndicales - qu'il faudrait mettre la révolution digitale au service du syndicalisme, car cela pourrait renforcer son pouvoir de négociation collective ou bien parce que les nouvelles technologies auraient un fort potentiel d'émancipation sociale. Peut-être, mais face à ce tsunami annoncé, cela risque de n'être une faible digue.

 

Chacun est conscient que l'Europe voit son modèle social et économique en voie de délitement. Après le choc de la concurrence asiatique, c'est son potentiel économique qui est menacé par la nouvelle industrie dominée par les firmes numériques, essentiellement états-uniennes.



Avons-nous des atouts pour résister et nous adapter ?

Autrement dit, comment faire face à une menace puissante dont on ne comprend pas bien la nature exacte et qui semble être « mortelle » ? Il faut en effet insister sur la difficulté à collectivement bien identifier ce nouveau monde numérique qui échappe totalement à notre système de représentations, avec un monde du travail qui se mobilise encore pour conserver un ordre ancien.

 

Le très beau livre de Serge Gruzinski peut nous y aider. Son titre est « L'Aigle et le dragon, Démesure européenne et mondialisation au XVIe siècle » (Voir sa présentation faite à l'Ecole de Chartes). Il est paru en 2012.

 

En deux mots, Serge Gruzinski montre comment et pourquoi, au XVIe siècle, deux mondes -l'un chinois et l'autre mexicain - ont été, au même moment, confrontés au même type de menace venant de l'extérieur. Dans leur course aux épices, les Espagnols partaient vers l'Ouest et les Portugais vers l'Est, vers la Chine. Les progrès de la navigation et l'ouverture au monde avaient libéré des énergies considérables pour conquérir de nouveaux territoires, de nouvelles ressources, dont les épices, mais pas seulement.

 

Ce qui est intéressant est que les Portugais, face à la Chine, ont échoué tandis que les Espagnols ont détruit la civilisation aztèque : ce peuple du Mexique a été défait car il a été dans l'impossibilité de penser la nature de la menace représentée par une poignée d'aventuriers sans foi ni loi. La bande de Cortès a su jouer des rivalités internes et de leurs peurs pour les soumettre. Au contraire, les Chinois, en imposant leurs règles bureaucratiques ont considérablement entravé la marche de ceux qui voulaient les conquérir. De plus, ils ont su attribuer une identité claire à ces étrangers. Les portugais n'ont pas pu réussir à les diviser, à affaiblir l'unité du peuple chinois tenu par une bureaucratie impériale. La ruse et les intentions de ces intrus ont été comprises et leur tentative de conquête a échoué.


Même si l'exercice peut sembler singulier, on peut en tirer quelques leçons :

 

Première leçon : il est essentiel de ne pas subir cette illisibilité. Il faut apprendre à « lire » ce monde numérique pour lui résister. D‘une certaine manière, Christophe Degryse reprend cette idée en mentionnant que « plus les pays sont avancés en DESI (Digital Economy and Society Index, c'est-à-dire, en développement d'infrastructures en large bandes, e-qualification des travailleurs, utilisation d'internet, services publics digitaux), moins leurs emplois seront menacés par la digitalisation. Cela veut dire que les pays de la périphérie seront profondément impactés, provoquant ainsi une nouvelle fracture entre centre et périphérie.

Deuxième leçon : Ne pas renoncer à ces règles qui organisent les relations commerciales et sociales sous prétexte de libéralisme ou de dérégulation. Au contraire, elles doivent s'imposer même si des évolutions seront nécessaires. Ainsi, on voit l'importance des actions menées en justice contre certains comme Uber. Il s'agit de ne pas passer sous les fourches caudines, non pas pour refuser des évolutions, mais pour s'opposer à leur domination.

Troisième leçon : S'approprier ces nouvelles technologies pour en tirer le meilleur parti et ne pas laisser échapper la valeur produite. Cela veut dire évidemment des transformations, de nouveaux modes de fonctionnement qu'il va falloir inventer collectivement.

Quatrième leçon : Le risque est la division. A ce titre, les difficultés de l'Europe ne sont pas une bonne nouvelle.

 

Affronter collectivement ces nouveaux défis

Le panorama des initiatives syndicales que Christophe Degryse présente sous forme d'exemples dans les différents pays européens est intéressant et instructif. Il montre que le mouvement est lancé. Ceci est récent et ces démarches sont très inégales selon les pays. Il énumère les nombreux enjeux pour lesquels des réponses devront être apportées :


1. La digitalisation de l'économie va créer, mais aussi déplacer, transformer et détruire des emplois. Comment s'y préparer ?
2. Dans les entreprises et les usines, la digitalisation des systèmes de production va transformer le travail par l'interaction avec les machines intelligentes : comment ne pas faire du travailleur un exécutant de la machine ?
3. La digitalisation crée un marché du travail parallèle et ultra flexible, celui du « crowdworking» : comment réguler cette nouvelle forme de travail ? Créer un nouveau statut ou une nouvelle forme de contrat d'emploi ? Comment renforcer leur pouvoir de négociation collective face aux « employeurs » des plateformes numériques ?
4. Dans l'ensemble de la société, comment faire en sorte que la digitalisation de l'économie n'aboutisse pas à une polarisation et des inégalités croissantes entre travailleurs très qualifiés et peu qualifiés, entre hommes et femmes, entre jeunes et vieux, entre citoyens « d'origine » et issus de l'immigration ?

 

Mais force est de constater que tout cela est balbutiant. Il y a urgence.....

 

Pour en savoir plus :

Les impacts sociaux de la digitalisation de l'économie- Christophe Degryse -Working Paper 2016-02 ETUI

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Pierre Maréchal

Mots clés : digitalisation, plateformes numériques, crowdworking, Big Data, Christophe Degryse, Serge Gruzinski, Pierre Maréchal