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Castle, le travail au travers d'une série policière

par Jean-Marie Bergère - 03 Mars 2014

Le succès populaire et planétaire des séries télévisées n'est pas nouveau. Ce qui l'est c'est la bienveillance intellectuelle qui les entoure désormais. Certaines séries accèdent à la respectabilité en raison de leur sujet. C'est le cas de la série danoise Borgen qui nous a fait partager les ambitions politiques d'une femme devenue Premier Ministre. D'autres doivent les éloges qui les ont saluées à la carrière de leur réalisateur. Jane Campion a reçu la Palme d'Or à Cannes en 1993 pour la Leçon de Piano avant de réaliser Top of the Lake, série diffusée sur la chaîne culturelle Arte. D'autres font valoir leur capacité à saisir l'air du temps. Une série comme Avocats et associés a certainement contribué à banaliser la vie d'un couple homosexuel. Boulevard du Palais doit beaucoup à la mise en scène, saison après saison, de la solitude affective de « Madame la Juge », absorbée par son travail. La série The Wire donnait une image très réaliste, non manichéenne, de la vie dans les ghettos de Baltimore.

 

Les témoignages sur le monde du travail y sont pourtant très rares. Il y a bien eu (pendant 15 ans !) la série Urgences, mais elle nous en disait plus sur la variété des sentiments amoureux - ceux que George Clooney inspire et tous les autres- et sur l'étendue des drames personnels et planétaires qui nous menacent, que sur le travail des équipes médicales au service des urgences du Cook County Hospital de Chicago.

 

Le travail d'enquête

Castle se présente a priori comme une série policière assez classique, typiquement pour « tous publics ». Une scène de crime, des policiers en uniforme en interdisent l'accès, le médecin légiste examine un corps inerte, Kate Beckett, Richard Castle et leur duo d'adjoints, Javier Esposito et Kevin Ryan, arrivent enfin. L'enquête peut commencer. La télévision est un média d'habitudes, il est bon que chaque épisode commence ainsi, invariablement. Le téléspectateur entre dans un univers qui lui est devenu familier. Il peut s'enfoncer dans son fauteuil et se concentrer sans peine sur la suite des évènements.

 

L'originalité de la série, et son message quant à ce que travailler veut dire, tient à la composition improbable du couple vedette formé par Kate Beckett, lieutenant de police au New York Police Department et Richard Castle, auteur de romans policier à succès. Il est courant qu'un binôme soit en charge de l'enquête. Un jeunot prétentieux et naïf fait équipe avec un vieux « qui en a beaucoup vu », un détective omniscient et très imaginatif le serait moins sans son fidèle faire-valoir -on pense à la relation qui lie Sherlock Holmes et le Dr Watson.

 

La paire Beckett-Castle est d'une autre nature. Je ne parle de leurs relations personnelles (leur relation sentimentale consommée à partir de la saison 5 parasite un peu la série) mais de leur complémentarité dans la conduite des enquêtes et du dialogue professionnel continu qui s'instaure entre eux jusqu'au dénouement. D'un côté, Beckett accumule les faits et les indices matériels, demande des rapports scientifiques, enregistre les déclarations des suspects et des témoins, perquisitionne leurs appartements et leurs bureaux, affiche les coupures de presse, menace de son révolver... De l'autre Castle ne tient rien pour évident, propose des interprétations inattendues de comportements surprenants, doute des aveux trop spontanément faits, échafaude des hypothèses improbables, suit ses intuitions les plus baroques, s'arrête sur un incident mineur, cite un rebondissement qui a fait le succès d'un de ses romans, émet une idée inspirée d'une conversation avec sa fille ou sa mère, qui n'ont fait l'école de police ni l'une ni l'autre...

 

Petit à petit, dans les échanges entre eux, un récit se construit, un détail incongru s'explique, des liens tenus secrets entre des évènements passés se révèlent, des motifs possibles apparaissent, un jugement sur des personnes et leurs motivations se forme, ... Le ton volontiers moqueur des dialogues entre Kate Beckett et Richard Castle n'empêche pas la mise en scène d'une complète égalité entre leurs approches respectives. Seul l'agencement de leurs méthodes sur le modèle de la trame et de chaîne qui fait le tissage et les tapisseries permet à la vérité de triompher.

 

Une leçon de management

Il y a là une leçon pour les managers et plus largement une leçon pour notre travail. Non pas que nous y cherchions à confondre l'assassin, à disculper l'innocent et à consoler la victime. Il est en revanche stimulant de réfléchir à tout ce que dans notre travail nous pouvons considérer comme une énigme dont il nous faut trouver l'issue. Lorsque les procédures deviennent étrangères aux situations professionnelles concrètes, lorsque des dilemmes techniques et éthiques exigent des réponses inédites, lorsque des incidents sont interprétables de plusieurs et inconciliables façons, lorsqu'un symptôme peut prendre des significations différentes selon le contexte, notre première responsabilité n'est-elle pas de « mener l'enquête » ?

 

C'est ce que nous disons en général en parlant d'état des lieux ou de diagnostic préalable. Ce que le couple Beckett-Castle nous rappelle c'est, d'une part qu'il faut se méfier des diagnostics et des solutions qui s'imposent comme des évidences et, d'autre part que l'accumulation des faits bruts ne mène à rien.

 

L'amant intéressé n'est pas forcément coupable du meurtre du mari fortuné et les difficultés de recrutement le résultat de l'incompétence des enseignants. Cette leçon vaut aussi bien lorsqu'il s'agit de poser le problème que lorsqu'il faut proposer et mettre en œuvre des solutions. Il est toujours tentant de confondre un tableau de chiffres, quelques histogrammes et une courbe avec un diagnostic et toujours tentant d'arrêter l'enquête dès qu'une case dans une nomenclature offre toute prête la formulation du diagnostic et le remède. Qui a un marteau voit partout des problèmes de clou...

 

L'enquête bien menée est précisément là pour reformuler le problème, y intégrer des dimensions et des points de vue supplémentaires, nous mener vers des options nouvelles, des solutions inédites, des histoires imprévues. Le philosophe américain John Dewey a théorisé les vertus de l'enquête. Il ne pensait pas aux enquêtes policières ni au management mais au travail scientifique et aux moyens d'apprendre de l'expérience. Ecoutons le : « L'enquête est émancipée : elle est encouragée à être attentive à chaque fait susceptible d'aider à la définition du problème ou du savoir, à suivre jusqu'à son terme toute intuition qui pourrait mener à un indice. Les entraves à la liberté de l'enquête sont si nombreuses et si massives que l'on doit au crédit humain que l'acte d'investigation est susceptible de devenir une activité agréable et passionnante capable d'amener à elle l'instinct de joueur qui anime les hommes » .

 

Quant à Castle, soyez patients ! La saison 5 vient de se terminer et déjà la saison 6 est diffusée aux Etats-Unis. Nous retrouverons bientôt Kate Beckett et Rick Castle. Leurs disputes nous diront une fois encore que nous avons autant besoin de technique que d'imagination, autant besoin d'informations que d'un récit qui leur donne sens.

 

Source: 

Reconstruction en philosophie. John Dewey (1859-1952)

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Jean-Marie Bergère

Mots clés : Castle, série télévisée, Jean-Marie Bergère, travail

 
 

Réactions

  • 03/04/2014 15:57

    par MSiejka

    Bonjour, Je suis en finalisation de doctorat sur la thématique du héros policier (ou à côté). J'aimerais bien échanger avec vous au sujet de Castle entre autre.. merci de votre réponse. Cordialement,Monika Siejka

  • 04/03/2014 12:53

    par Jacques

    Bravo Jean Marie de nous faire ainsi réfléchir au Travail en Séries ! Ce regard décalé est très enrichissant ... et le ton plaisant . Merci !! Amitiés