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CGT : Puisse Thierry Lepaon rattraper 14 ans de retard !

par Henri Vacquin - 20 Mars 2013

En 1995, à l'incitation de Louis Vianet, le congrès de la CGT en plein conflit votait, à main levée, la suppression du premier article de ses statuts qui lui fixait d'œuvrer à l'instauration du socialisme. À ce congrès, Nicole Notat était invitée. En désignant Bernard Thibault à sa succession, Louis Vianet faisait-il le bon choix ?

 

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Le cadeau du secrétaire général sortant de la suppression du premier article des statuts était un acte symbolique de la plus grande importance. Il prenait à rebours l'allégeance de la CGT à la troisième internationale communiste comme au PCF. Une prise de distance qui s'opérait six ans après l'écroulement du mur de Berlin et qui avait laissé le temps aux staliniens les plus envoûtés de se poser la question, même timidement, de savoir si la tyrannie à l'Est était due exclusivement à une dérive lénino stalinienne ou purement et simplement au communisme lui même. Une situation où le PCF, via son écroulement d'audience, ne disposait même plus d'une capacité de maîtrise de son « organisation de masse », la livrant ainsi à elle même pour être conforme à l'indépendance affichée dans les mots. Si donc l'on n'oeuvrait plus à l'instauration du socialisme, en quoi la CGT privée de cette finalité avait-elle non seulement à s'en doter d'une autre mais aussi, au même titre, de rompre avec des méthodes qui, comme le centralisme démocratique, étaient assassines de la libération de la parole dans les pays de l'Est comme à la CGT.

 

Vianet, en rupture avec la plupart des dirigeants, avait osé là où traditionnellement les plus ouverts du système arguaient de ne pas ouvrir le débat, de crainte de faire éclater la CGT et d'encourir les dangers du vieux mythe de se faire doubler sur sa gauche par la quatrième internationale incarnée en syndicalisme par SUD. Une stratégie de la peur du débat radicalement inverse des évolutions de la société où, la subordination n'était plus ce qu'elle était, que ce soit dans les relations de travail, dans la Cité ou dans le syndicalisme.

 

Qu'on le veuille ou non, ce refus d'ouvrir le débat pour ne pas heurter la nostalgie du rêve communiste perdu a empêché de prendre en compte la mutation du travail et de l'emploi. Dès lors, ce refus n'a pas permis d'alimenter autrement la revendication et de tirer les leçons, ne serait ce que depuis la restructuration de la sidérurgie, de l'action de la CGT. Oui ou non, avait-elle pris la mesure des évènements et engagé les actions nécessaires ?

 

Bernard Thibault n'a fait que dans l'homéopathie. Il a quitté le comité central du parti communiste et a laissé faire à Christophe Le Duiguou de la « formation action en situation » sur les retraites ou la sécurité sociale en prise sur le principe de réalité plutôt que de laisser libre cours au plaisir du niet à tout. Mais si cela a sauvé les meubles du pire, cela n'a pas réellement ouvert le débat au fond.


Thibault aura mené une politique, en ce dotant d'une image de sphinx, qui masque en fait une pratique d'âne de Buridan, perplexe entre l'avoine et le seau d'eau, entre l'ouverture du débat et la peur de l'engager. Alors, à la différence de l'âne de Buridan, la CGT n'en est heureusement pas morte, mais elle a pris 14 ans de plus à ne pas se questionner. Elle y a même perdu la maîtrise du centralisme démocratique sans en avoir discrédité le concept. Bernard Thibault sera ainsi le premier secrétaire général à n'avoir pu assurer la maîtrise de sa succession. Le syndicalisme comme la nature a horreur du vide, et la répétition, à peu de chose près, a fini par susciter l'ennui. Le travail syndical n'est pas différent du travail de tout un chacun si l'on veut que le travailleur légitime les objectifs. Encore faut-il lui permettre de mettre du sien dans l'élaboration des données de la décision et pour cela, dans l'entreprise comme dans le syndicalisme, il y faut un débat contradictoire et libre. Faute de l'avoir fait, Thibault n'a enrichi ni sa ligne ni la légitimité de celle-ci. A ce jeu, comme la crise impose des questions, elles se débattent en catimini dans les fédérations et les régions envers et contre tous les interdits, sans être jamais consolidées. Ainsi, à la sortie de son mandat, ce ne sont pas des lignes alternatives qui lui sont opposées, mais une querelle sur des têtes de clients dont on ne sait trop rien, sinon leur appétence à diriger l'auguste maison.

 

Heureusement, il doit y avoir une bonne étoile qui veille sur la CGT, c'est un tiers aux impétrants en ligne qu'elle a sorti de son chapeau. Comme pour Bernard Thibault, on va quelque temps rêver de voir Thierry Lepaon, qu'on ne connaît pas et à qui l'on peut donc tout prêter, œuvrer, mais avec 14 ans de retard à l'allumage de la confédération. Ceci à un moment où, des excès du libéralisme pur et dur qui nous ont fabriqué 5 millions de chômeurs, toutes catégories confondues, une gauche aux affaires est elle même en panne de pensée depuis très longtemps et en brouillon permanent pour réinventer en plein exercice du pouvoir la social-démocratie. Dans la militance CGT, gageons que la tendance va davantage être à la radicalisation qu'à l'intériorisation qu'un compromis n'est pas une compromission. Puisse la bonne étoile de la CGT guider Thierry Lepaon à rattraper 14 ans de retard.

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Henri Vacquin

Mots clés : CGT, Thierry Lepaon, Bernard Thibault, Luis Viannet, syndicat, stratégie syndicale, Henri Vacquin

Notes de lecture :

 
 

Réactions

  • 28/03/2013 15:28

    par Jean-Jacques Guéant

    Je partage l'analyse de H. Vacquin. Les débats de fond dans les grandes organisations notamment syndicales, sont difficiles et très très lents. Et la volonté pour les impulser à travers le choix des hommes, et aux bons moments, est sujette à bien des erreurs de casting quelle que soit l'organisation. B. Thibault en sphinx, c'est évidemment une image piquante, mais elle résume au bout de quatorze ans l'impasse dans laquelle le secrétaire général s'est retrouvé à sa sortie de mandat. Les "lignes" alternatives" n'alimentant pas le débat national, sa succession mal engagée est devenue simplement hasardeuse... Mon souhait personnel : que T. Lepaon et L. Berger ne perdent pas de temps inutile à se connaître, se comprendre, car il y va de l'avenir syndical français.

  • 28/03/2013 09:01

    par Henri Vacquin

    Oui l’ultralibéralisme est bien la plaie de la planète et il faut bien s’opposer à ce système plutôt que de l’accompagner. Mais cela ne doit pas faire l’économie de s’interroger, à la Cgt comme ailleurs, sur la responsabilité que l’on a eu de laisser l’ultralibéralisme s’installer dans la toute puissance qui est devenu la sienne en faisant du travail ce qu’il est devenu. Où ont eu lieu les débats intra Cgt contre le travail prescrit de Taylor et Stakhanov fondé sur l’emprise a priori du salarié-citoyen ? Pourquoi l’individualisation du travail initiée dés les années 70 a-t-elle été rejetée par le syndicalisme au lieu de s’y rendre présent afin de ne pas laisser le travailleur dans le tête à tête avec la hiérarchie, ainsi aux prises seul, avec le fameux contrat ultralibéral où la poule serait à égalité de dignité avec le renard ? Pourquoi par le passé a-t-on préféré faire payer aux patronats des primes de nuisances plutôt que de s’attaquer aux causes des nuisances faites au travail ? Pourquoi le syndicalisme a t il perdu son audience chez les jeunes comme sujet de débat à ouvrir autrement qu’en se défaussant sur la perversion de l’ultralibéralisme ? Pourquoi l’organisation du travail est elle restée si longtemps un champs revendicatif étranger au revendications syndicales sinon par crainte de se voir assimilé à de la cogestion alors qu’elle est à l’amont de toutes les nuisances de l’exercice du pouvoir ? L’exploitation du salariat d’aujourd’hui ne s’est pas faite en un jour. La Cgt, de la place qu’elle occupe dans notre histoire, ne peut se dédouaner de la part de responsabilité qui est la sienne c’est à dire tout le contraire de faire de son passé table rase.

  • 27/03/2013 17:37

    par Martin RICHER

    En toute amitié, Henri, je trouve le fonds de votre tribune excessif et pour le moins injuste. Bernard Thibault a énoncé dès 1999, année de son élection comme secrétaire général, la « ligne » qu’il voulait promouvoir, qu’il a présentée comme « ce qui pourrait être la devise de la CGT: 'Contester, mobiliser, proposer, négocier ». Pour l’essentiel, il a su s’y tenir malgré le bruit et la fureur. Les amateurs d’appellations simplificatrices (dont vous n’êtes pas) opposent syndicalisme de contestation et syndicalisme d’engagement. On ne peut pas reprocher à Bernard Thibault d’avoir voulu cantonner la CGT dans le premier. Il a d’ailleurs fort bien résumé le trépied stratégique de la CGT à son congrès de Lille (avril 2006) : « Appuyer sur la négociation quand on en a besoin, négocier quand c’est opportun et proposer pour avoir des solutions alternatives à ce qui nous est proposé. » Pour ce qui me concerne, je fais confiance à Thierry Lepaon pour poursuivre sur la voie d’un syndicalisme qui prend ses responsabilités.