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Changer « d'école »

par Jean Raymond Masson - 08 Janvier 2016

Le livre "10 propositions pour changer d'école" de François Dubet et Marie Duru-Bellat propose, diagnostic à l'appui, les grands objectifs et changements radicaux qui permettraient de refonder une école répondant aux exigences actuelles. Il ne s'agit pas ici de changer l'école, mais de changer « d'école ». Cette notation n'est pas anodine car le propos des auteurs est celui de l'exigence d'un changement radical.

 

changer ecole

Le constat

L'échec de l'école en France est aujourd'hui patent avec la persistance de plus de 120 000 jeunes sortant chaque année du système éducatif sans qualification, ainsi qu'avec la baisse des performances et l'accroissement des inégalités relevées par les enquêtes internationales (telles que PISA, Programme international pour le suivi des acquis des élèves) qui montrent qu'« à 15 ans, l'écart entre les meilleurs et les plus faibles y est plus large que dans la plupart des pays comparables » et que « l'ampleur des inégalités scolaires est plus grande que ne le supposerait la seule amplitude des inégalités sociales » (les auteurs pourraient aussi citer les résultats plus récents des premières enquêtes PIAAC, (Programme pour l'évaluation internationale des compétences des adultes) de l'OCDE consacrées aux compétences des adultes et qui situent la France parmi les plus mauvais élèves de la classe européenne, ce qui en dit long sur les performances passées d'un système dont beaucoup disent qu'il était excellent.

 

Plus encore, « trop d'élèves échouent, apprennent mal ou peu, le projet éducatif lui-même semble parfois s'effacer devant la rigueur des mécanismes de la machine à sélectionner et à décourager les élèves, et de l'angoisse qu'elle inspire à beaucoup ». On pourrait ajouter que ces mauvaises performances nourrissent le chômage des jeunes, contribuent aux incivilités et renforcent les phénomènes d'exclusion. Dans ce contexte, il s'agit de « changer de cap et de modèle », de « réinventer l'institution scolaire », d'engager une « révolution copernicienne ». On retrouve ici des idées défendues par Marcel Gauchet selon lesquelles « si l'univers de la transmission, centré sur le collectif et ses nécessités, a sombré sans retour, l'univers de l'apprendre, centré sur l'individu, peine à naitre et se développe dans la douleur » (Gauchet, Blais et Ottavi, Transmettre, apprendre , Editions Stock 2014).

 

Les ambitions de l'ouvrage
Pour autant, les auteurs n'entendent pas livrer des solutions « clef en main », mais plutôt engager la réflexion et tracer des pistes à partir de dix chapitres correspondant aux grands objectifs de cette refondation de l'école : « Transmettre et préparer à la vie », développer les compétences et s'intéresser aux acquisitions ; « Faire, plus que jamais, l'éloge de la pédagogie », diversifier les pratiques pédagogiques afin de restaurer la confiance dans l'école et de motiver les élèves ; « Choisir le métier d'enseigner », mettre en œuvre une véritable formation professionnelle des enseignants ;« Éduquer ensemble », instaurer la mixité sociale gage de progrès pour tous les élèves ; « Construire l'égalité des sexes », lutter contre les stéréotypes ; « Former des citoyens », développer des communautés éducatives ; « Combattre l'hégémonie du diplôme » ; « Bâtir une école plus juste », articuler l'égalité des chances et l'égalité des résultats, promouvoir l'équité de l'offre ; « Réinventer l'institution scolaire », déplacer le cœur du système vers l'établissement scolaire, promouvoir l'évaluation ; « Rétablir la confiance démocratique », associer les parents, faire de l'école l'affaire de tous.

 

Chacun de ces chapitres livre un diagnostic approfondi de la situation et met en évidence les changements nécessaires ainsi que les réformes déjà engagées qui souvent affichent de bonnes intentions mais dont la mise en œuvre a été entravée par de multiples obstacles et/ou par les insuffisances de la volonté politique. Chacun donne également à réfléchir à partir des polémiques créées ces dernières années notamment à propos de la réforme des programmes, de l'enseignement de la laïcité, des rythmes scolaires, de la carte scolaire, du collège unique, du socle commun des compétences, de la formation des enseignants.

 

Les propositions
Elles sont à la hauteur des enjeux soulevés et découlent le plus souvent les unes des autres. Nous ne citons ici que les plus marquantes :
Afin d'assurer la réussite de tous, il faut aller jusqu'au bout de la logique du socle commun des compétences qui définit depuis 2005 les finalités de l'école obligatoire pour que l'élève puisse « poursuivre sa formation, construire son avenir personnel et professionnel et réussir sa vie en société ». Ce socle a été repris dans la loi de 2013 en tant que socle commun de compétences, de connaissances et de culture pour aller vers une scolarisation sans rupture de l'entrée à l'école élémentaire jusqu'à la fin du collège, et pour adopter des pratiques où « on s'intéresse moins aux résultats qu'aux acquisitions, moins aux disciplines qu‘aux élèves tels qu'ils sont et à ce dont ils ont besoin ». Dans cette perspective, la formation commune délivrée au collège devrait inclure une réelle initiation à la vie professionnelle et les projets personnels des élèves devraient contenir une dimension manuelle.

 

Si l'on veut faire réussir tous les élèves, et pas seulement les « meilleurs », il importe de restaurer la confiance des élèves dans l'école, de développer la motivation, le goût d'apprendre et de travailler. Pour cela, il faut développer des pédagogies différenciées au sein même de la classe, s'appuyer sur la recherche qui démontre en particulier l'importance cruciale sur les performances des élèves des situations de classe elles-mêmes, telles qu'organisées par les enseignants au quotidien, promouvoir une évaluation formative capable d'apprécier les acquis des élèves et se méfier des notes qui ne font que sanctionner l'échec (ou la réussite). C'est ainsi que les enseignants doivent conjuguer « excellence disciplinaire et expertise pédagogique, autonomie d'exercice et évaluation constante des pratiques ». Il ne suffit pas d'être bon dans sa discipline.

 

C'est pourquoi la formation « professionnelle » des enseignants est de plus en plus une exigence. Des écoles supérieures du professorat et de l'éducation (ESPE) ont certes été rétablies en 2012 après la suppression des IUFM en 2007, mais il faut aller beaucoup plus loin pour assumer le fait que l'enseignement est un véritable métier. Les auteurs proposent d'inscrire la formation dans un système plaçant les concours au début des études et visant la formation de professionnels : « L'étudiant qui aura choisi l'enseignement devra acquérir, à l'université, les connaissances disciplinaires qu'il souhaite enseigner, tout en étant élève dans une école professionnelle directement pilotée par le ministère de l‘Éducation nationale, son futur employeur » Il faudra également redéfinir le statut des enseignants tel que fixé en 1950 en se fondant sur les tâches réelles qu'ils accomplissent.

 

Lutter contre les inégalités scolaires et promouvoir la réussite de tous impose également d'instaurer la mixité sociale dans les écoles mais aussi dans les classes. L'argument est bien connu qui s'appuie notamment sur les résultats des enquêtes PISA et sur une vaste littérature scientifique internationale. Sa mise en œuvre se heurte cependant à de multiples facteurs parmi lesquels la préparation insuffisante des enseignants au traitement de classes hétérogènes, mais aussi le comportement consumériste des familles et plus généralement la logique interne d'un système éducatif fondé sur la production des élites tels que dénoncé déjà par François Dubet dans un précédent ouvrage « La préférence pour l'inégalité : pour un imaginaire de la fraternité » (Metis, janvier 2015). Au-delà de la formation des enseignants, la solution consisterait à redessiner la carte scolaire sur la base d'objectifs de mixité sociale, par exemple le long d'une ligne de métro, ou encore une carte mouchetée avec tel îlot dépendant de telle école, tels que suggérés par Nathalie Mons, présidente du Conseil national de l'évaluation du système scolaire, dans une interview à Libération le 19 octobre 2015. Il s'agirait également de rendre cette carte plus impérative, tout en menant une « vigoureuse politique d'égalisation de la qualité des établissements, exigeant elle-même une forte discrimination positive pour compenser les désavantages objectifs de certains d'entre eux ». Annoncée par Najat Vallaud Belkacem le 9 novembre 2015, une expérimentation de redéfinition de la carte scolaire a été lancée dans 17 territoires pilotes où les acteurs locaux sont étroitement associés.

 

La formation du citoyen est une des finalités de l'école obligatoire. C'est ici que l'ouvrage aborde la question de la laïcité qui se pose avec une acuité croissante, notamment depuis les attentats de janvier et maintenant de novembre 2015, et à laquelle le ministère a apporté une réponse qui consiste à « inculquer la laïcité et la formation des citoyens au même titre que les autres matières scolaires ». Pour les auteurs, cette approche basée sur les grands principes d'une école égalitaire et tolérante est condamnée à l'échec dès lors que les élèves font l'apprentissage quotidien d'une réalité tout autre, marquée par l'échec scolaire et les inégalités de toute sorte. Comme l'indique PISA, l'école française est la moins « accueillante » de tous les pays de l'OCDE. C'est pourquoi il est essentiel de s'attacher à construire des communautés éducatives, à donner aux enseignants le temps nécessaire, à promouvoir les équipes pédagogiques et à abolir ce « clivage radical entre la fonction d'instruction, parfois réduite à l'heure de classe, et la fonction d'éducation, celle des activités périscolaires ».

 

Une école plus juste suppose que l'on articule égalité des chances et égalité des résultats en combinant le socle commun avec une offre de modules différenciés répondant aux choix individuels. Une autre proposition consiste à distinguer le temps de l'éducation et de l'intégration, le temps de l'orientation et de la spécialisation vers l'emploi qui appelle une sélection mais qui pourrait être moins scolaire et plus formatrice et celui de la formation professionnelle tout au long de la vie. Dans cette perspective, qui permettrait de « combattre l'hégémonie du diplôme », il conviendrait de séparer progressivement les deux fonctions du bac en instaurant « un diplôme sanctionnant un niveau général d'une part, et des modes de sélection privilégiant des compétences singulières d'autre part. Au-delà, l'accent mis sur la formation continue tout au long de la vie devrait favoriser l'émergence de « formes de mérite autres que celles que sanctionnent les études ». Mais il importe d'abord de rééquilibrer les moyens accordés aux différents niveaux d'enseignement, en faveur de l'école maternelle et primaire et des établissements les moins favorisés et de l'éducation prioritaire, ce qui appelle des changements radicaux dans le système d'affectation et de rémunération des enseignants et qui exigera « une forme d'héroïsme politique » !

 

Sur tous ces sujets, les initiatives de terrain sont multiples, telles que celles du collège Clisthène à Bordeaux dont les résultats depuis 2002 en matière d'innovation pédagogique, de mixité sociale et d'organisation des travaux interdisciplinaires ont été relevés par la presse (Le Monde du 29 août, Télérama le 28 août) mais aussi par Alain Juppé dans Mes chemins pour l'école et qui auraient, dit-on, influencé la ministre dans la préparation de sa réforme du collège. Mais ces établissements « expérimentaux » restent ultra-minoritaires au sein d'un système encore napoléonien et républicain. C'est pourquoi les auteurs proposent de « déplacer le cœur du système vers l'établissement », afin de renforcer le sentiment d'appartenance des maîtres et des élèves à la même communauté éducative, de faire de la discipline l'affaire de tous, de faire en sorte que la vie périscolaire cesse d'être marginale, d'associer les parents à la vie de l'établissement, de restaurer la confiance dans l'école. Cette proposition suppose qu'on instaure une véritable évaluation dont l'objectif serait d'aider les équipes à fixer leurs objectifs et à corriger la politique de l'établissement.

 

Le rôle du politique
À l'évidence, la plupart des propositions se heurtent à de multiples obstacles, les rigidités d'un système napoléonien combinées avec le conservatisme des syndicats, la croyance dans les vertus de l'élitisme républicain, la prégnance hégémonique du diplôme, le comportement consumériste des familles, sans oublier l'influence réactionnaire de nombreux « grands intellectuels » dont les positions se justifient de leur expérience de l'école quand ils y étaient élèves. C'est pourquoi, au terme de l'exposé, les auteurs en appellent au politique. « C'est à lui d'organiser le débat autour des questions éducatives, tant il est vrai que l'éducation est l'affaire de tous et pas seulement des professionnels et des spécialistes... et que les questions les plus cruciales sont avant tout des questions de principe : quelle vision de la laïcité doit-on mettre en œuvre à l'école ? Comment sélectionner des élites sans nuire à tous les autres ? Faut-il octroyer plus d'autonomie aux élèves ? Quelle place donner aux parents ? » C'est donc bien au politique de prendre le relais, de se saisir à bras-le-corps des questions que pose ce projet de « changer d'école ». C'est ce qu'a déjà fait Alain Juppé qui publiait seulement quelques jours après Dubet et Duru-Bellat un plaidoyer intitulé Mes chemins pour l'école (Metis octobre 2015) et il est intéressant d'y retrouver une partie notable des 10 propositions pour changer d'école.

 

Pourtant, la question de l'école est restée jusque-là à l'écart des enjeux des campagnes électorales présidentielles. Changer d'école ne justifie pas qu'on « promette de grandes ruptures, mais (au moins) que le politique trace un projet et dessine un mouvement donnant du sens à quelques inflexions cruciales ». Cependant, curieusement, dans leur conclusion, quitte à affadir (voire contredire) le propos sur le changement d'école et les responsabilités du politique, les auteurs dénoncent l'inaction politique et concluent que le « destin de leurs propositions ne dépend que de nous-mêmes ». Et ils ajoutent un peu plus loin : « nous pouvons d'autant plus choisir notre avenir que bien des établissements ont déjà mis en œuvre la plupart des propositions émises dans ce livre ». Comme si la valeur d'exemple des établissements innovants, ultra-minoritaires comme indiqué ci-dessus, pouvait dissiper les illusions de la méritocratie et convaincre les parents des familles aisées d'envoyer leurs enfants dans des écoles et des classes où règne la mixité sociale. Ce serait parier sur le très long terme !

 

Une considération insuffisante pour la formation continue
On peut déplorer également que l'ouvrage ne s'attarde pas plus sur la formation continue. Il évoque comme on l'a vu ci-dessus le besoin que l'offre d'une formation tout au long de la vie soit capable de disputer le monopole que s'attribue l'école dans la délivrance des diplômes et la définition du mérite. Mais il ne dit rien de la validation des acquis de l'expérience pourtant à l'œuvre depuis plus de 15 ans et dont les résultats mitigés pourraient enrichir la réflexion sur les moyens d'éroder le monopole de l'école. (voir à ce sujet les articles publiés dans METIS : Validation des acquis de l'expérience : des progrès en Europe - 31 Août 2015 ; et La VAE en Europe : des problématiques communes -14 Septembre 2015).

 

Et maintenant
Malgré ces limites, les 10 propositions pour changer d'école constituent une pièce majeure à verser au dossier de l'avenir de l'école, en espérant qu'après les grandes déclarations post attentats de novembre il nourrisse les débats et les propositions des candidats à la prochaine élection présidentielle. D'ores et déjà, la poursuite du chantier de « refondation de l'école » engagée par Vincent Peillon et poursuivi par Najat Vallaud-Belkacem va constituer un test intéressant de la volonté et de la capacité politiques d'avancer sur ce sujet.

 

Pour en savoir plus
10 propositions pour changer d'école, François Dubet et Marie Duru-Bellat, (Seuil 2015)

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Jean Raymond Masson

Mots clés : Ecole, éducation, enseigenement, formation ,François Dubet, Marie Duru-Bellat