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Chez nous

par Jean-Marie Bergère - 27 Février 2017

Autant le dire tout de suite, je partage comme sans doute la plupart d'entre vous, l'objectif de Lucas Belvaux : il faut combattre le Rassemblement Bleu Marine et le Front National. Je crois aussi tout comme lui que le cinéma peut être une arme efficace. Mais la question qui est devant nous est autre. Elle porte sur le contenu de la critique, les termes de la dénonciation, l'angle d'attaque. Force est de constater que nous n'avons apparemment pas trouvé la bonne réponse. Celle que nous propose le film Chez nous ne fait sans doute pas exception.

 

chez nous


Chez nous, un film de Lucas Belvaux avec Emilie Dequenne, André Dussolier, Catherine Jacob et Guillaume Gouix.

 

La re-diabolisation

Le film se présente comme l'incarnation et la démonstration de deux points de vue, l'un explicite, l'autre implicite. Le premier consiste à démontrer que la « dé-diabolisation » entreprise par une nouvelle génération de dirigeants du FN est un leurre, la respectabilité une apparence trompeuse, la capacité à gouverner une escroquerie. La fille du père est blonde, avenante, elle s'entoure de jeunes énarques polis et propres sur eux, elle fait la chasse aux insultes racistes -bougnoule et bamboula sont proscrits, on dit « racaille et tout le monde comprendra » -, les individus les plus ouvertement violents sont tenus à l'écart ou exclus, mais au fond rien n'a changé.

 

Les éléments de langage empruntent à la gauche, Jean Jaurès est convoqué pour une citation sortie de son contexte, mais de vieux bourgeois maurassiens au passé très encombré -le docteur Berthier dans le film - tirent les ficelles. Le service d'ordre et le flicage des militants sont omniprésents, les dossiers compromettants et la menace physique mettent chacun à la place que le chef lui attribue. Le discours plein d'attention pour tous ces « vrais Français dont plus personne ne s'occupe » est là pour attirer des électeurs désorientés et transformer des personnes généreuses et qui voudraient que ça change en autant de « têtes de gondole », indispensables pour gagner les élections.

 

C'est l'histoire de l'héroïne de Chez nous, Pauline, magnifiquement interprétée par Emilie Dequenne, jeune infirmière dévouée, née à Hénard, nom de la ville où est tourné le film dans une allusion directe à Hénin-Beaumont, anciennement Hénin-Liétard. Sensible à la souffrance de ses patients, peinée par tout ce qui ne va pas, sans opinion politique, accaparée par son travail et les deux enfants qu'elle élève seule, elle est flattée qu'on lui dise que sa ville, son pays, le peuple, ont besoin d'elle. Elle se laisse convaincre et emporter par le flux.

 

L'opposition a déserté

Le deuxième point de vue s'exprime en creux dans le film sans qu'il soit possible de savoir si Lucas Belvaux en est conscient ou non. En dehors du parti d'extrême droite, il n'y a rien. L'équipe municipale en place est totalement absente, les protagonistes du film se bornent à répéter qu'elle ne fait rien. Quelques manifestants clament leur hostilité lors de la venue d'Agnès Dorgelle, leader national, fille de l'ancien chef, mais la séquence est très brève et sans suite. Seuls deux personnages secondaires résistent. Jacques, le père de Pauline, caricaturé en communiste aigri qui se laisse mourir en regardant non-stop la télévision et qui ne supporte pas de voir sa fille rejoindre les adversaires de toute une vie. Et puis Nadia, fille d'immigrés yougoslaves, que la xénophobie de ceux qui se croient plus français qu'elle, révolte.

 

C'est le message le plus fort du film, celui qui doit être absolument pris au sérieux. Si l'extrême droite est proche de remporter l'élection, on peut et on doit la blâmer. Mais ce sera en vain tant qu'en face il n'y aura que le vide. L'extrême droite attire parce qu'elle parle à ceux à qui les autres forces politiques ne parlent plus, et qu'elle leur parle là où ils vivent et travaillent. Elle ment sur ses intentions, sa compassion est sélective, ses promesses sont démagogiques, son marketing est cynique. Elle recrute Pauline pour la manipuler, mais elle la recrute. Dans un raccourci significatif, lorsqu'elle annonce à son père qu'elle s'engage pour les élections municipales, il pense immédiatement que la liste de gauche l'a contactée. De penser que la proposition vient de « ce vieux facho », le docteur Berthier, sa colère et son désespoir n'en sont que plus grands.

 

On peut douter de l'efficacité du film Chez nous. Une démonstration assez laborieuse, des invraisemblances qui aideront ceux qui crient à la caricature, une chute en deux temps, mi-happy-end romantique, mi-leçon historique -« on n'échappe pas à son passé » - réduiront sans doute son impact. On ne peut douter des intentions de Lucas Belvaux et on doit saluer son intention de faire des films politiques, trop rares.

 

Rien n'est jamais perdu

Le Cid, à l'issue d'un combat ardent, constatait « Et le combat cessa faute de combattants » (Le Cid, Pierre Corneille, 1636, Acte 4 Scène 3). Les motifs de l'engagement n'ont rien à voir, mais Lucas Belvaux en arrive un peu à la même conclusion. Là où le FN gagne, c'est bien souvent faute de combattants. Ils existent pourtant. A ceux-là, à ceux qui ne se résignent pas, à ceux qui résistent, à ceux qui s'organisent, à ceux qui espèrent toujours bâtir un monde plus hospitalier et que l'on dit aujourd'hui minoritaires, il faut rappeler que quelques vers plus haut, Pierre Corneille écrivait : « Nous partîmes cinq cents ; mais par un prompt renfort, Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port ».

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Jean-Marie Bergère

Mots clés : Chez nous, film, Lucas Belvaux, Emilie Dequenne, André Dussolier, Catherine Jacob, Guillaume Gouix, Rassemblement Bleu Marine, Front National, Le Cid, gauche, opposition, Jean-Marie Bergère

 
 

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