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Colère française et Gilets jaunes

par Denis Maillard, propos recueillis par Danielle Kaisergruber - 13 Avril 2019

Denis Maillard, membre du comité de rédaction de Metis et fondateur du cabinet de conseil en relations sociales Temps commun, vient de publier Une colère française, ce qui a rendu possible les Gilets jaunes aux éditions de l'Observatoire. Il s'entretien avec Danielle Kaisergruber.

 

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Dans le livre tu fais une analyse détaillée des évolutions du travail qui sont, plus qu'on ne pourrait le croire, à l'origine des mouvements récents. En particulier tu t'interroges sur la fragmentation du monde du travail, encore accentuée par les statuts différents du type travailleur indépendant, auto-entrepreneurs, travailleurs pour les plateformes, ou comme le montre Antonio Casilli « travailleurs digitaux » qui sont de véritables tâcherons. Est-ce que tu peux développer ?

 

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Il y a une série de paradoxes dans la révolte des Gilets jaunes qui ont pris de court tous les observateurs : alors que la colère était d'abord sociale, elle s'est exprimée très rapidement de manière politique. A bien des égards, c'est une révolte plus politique que sociale durant laquelle l'entreprise n'a pas été prise pour cible. D'où cette insistance, au bout de quelques jours seulement, sur les questions institutionnelles et représentatives, notamment autour du référendum d'initiative citoyenne. Le travail est-il pour autant laissé de côté ? Pas du tout ! Mais les Gilets jaunes ne l'abordent pas de la manière dont le mouvement social l'avait mis en scène jusqu'ici : c'est l'impôt qui pose problème, pas le partage de la valeur. C'est-à-dire le niveau de consommation auquel on peut avoir accès grâce à son travail. D'ailleurs, le mot d'ordre le plus partagé sur les ronds-points était de « vivre dignement de son travail ».

 

Ce qu'on enregistre derrière cela ce sont deux choses importantes qui participent des paradoxes du moment : en premier lieu, je crois, que ce mouvement vient clore la longue histoire de la lutte des clases en France - pour parler comme Marx - qui avait vu le jour autour de 1848 avec l'irruption de la question ouvrière dans la naissance de la République. Aujourd'hui, ce n'est plus la représentation du monde du travail qui est en jeu, mais celle des individus dans la démocratie : on assiste plutôt à l'irruption de la question démocratique au cœur des institutions de la 5ème République. D'où le désarroi syndical face au mouvement. Mais si le travail n'est plus en cause, il n'est pas non plus totalement absent des questions posées dès le 17 novembre. Il a seulement changé de signification : il est reconnu comme la valeur permettant, plus que jamais, d'être un individu. Notamment de la part des plus modestes qui n'ont que leur travail pour jouer le jeu de la compétition sociale. Cela signifie que si le travail n'est plus une revendication politique en tant que telle, il structure pourtant toujours l'existence sociale. Mais c'est un travail à la fois fragmenté et rendu invisible par le développement de l'économie de services. C'est ce que j'ai appelé les travailleurs du back office de la société ou ce que Pierre Veltz nomme les « travailleurs de l'arrière » : ils travaillent à l'épanouissement des autres, ceux du front office.

 

Quelques éléments ne trompent pas : un travail de back office, c'est un travail que l'on ne peut pas mettre en scène sur Instagram avec des filtres sympas ; c'est un travail dans lequel le vêtement professionnel est souvent... un gilet jaune, comme celui des caristes, des manutentionnaires, des livreurs etc. Dans le monde du back office, la différence de statut entre salariés, intérimaires, auto-entrepreneurs, indépendants, artisans ou commerçants s'efface au profit d'une homogénéité d'un mode de vie (la mobilité contrainte en périphérie des villes) et d'un mode de labeur : le travail au service des autres, souvent émietté, payé à la tâche ou la journée, avec des horaires contraints et décalé. Le gilet jaune que l'on revêt pour manifester le samedi permet de faire le lien entre ces deux aspects de la vie sociale : une extrême mobilité au service de l'épanouissement ou du bien-être des autres travailleurs. Ce qui, au passage, permet aussi de relativiser les analyses sur la France du mouvement, celle qui serait « en marche », opposée à une France immobile, enracinée, qui se révolterait face à cette violation de son mode d'existence. Ce qui est en cause derrière le phénomène des gilets jaunes, c'est au contraire l'obstruction à la mobilité, l'entrave à l'autonomie individuelle que permettent la voiture et le travail. Il y a bien sûr une dimension de défense de son mode de vie : « est-ce à nous, uniquement, de payer les décisions des élites urbaines en matière de transition énergétique ? » Mais ce mode de vie, c'est aussi celui d'une certaine mobilité. Dans ce contexte, la véritable exclusion c'est l'immobilité, comme le montre le beau roman photo de Vincent Jarousseau Les racines de la colère (2019. Les arènes).

 


Face à ces évolutions, tu soulignes la faiblesse croissante des organisations syndicales qui ne sauraient pas redéfinir leur place et leur rôle : est-ce que le refus des syndicats français d'être actifs dans le domaine du conseil personnel aux salariés (en matière de carrière, de gestion de leur parcours, de formation, voire de négociation de leur contrat de travail...) n'a pas joué un grand rôle ?

 

Je dois être clair sur cette question des syndicats : mon livre n'est pas une critique du syndicalisme en lui-même mais une invitation à comprendre une société qui semble rejeter les organisations syndicales et dans laquelle ces dernières vont devoir se réinventer. Un mot, en premier lieu, sur ce rejet. Dès le 17 novembre, les syndicats ne pouvaient qu'être dépassés par ce qui se déroulait. En effet, avec le recul on s'aperçoit que la révolte a concerné les trois peuples que Laurent Bouvet distingue dans son livre Le sens du peuple (2012. Gallimard) : un peuple social - celui de la carte vitale - qui réclame moins de taxes pour vivre de son travail ; un peuple national - celui de la carte d'identité - qui agite des drapeaux tricolores et chante La Marseillaise rappelant ainsi que, dans la mondialisation, la France existe encore ; et enfin un peuple civique - celui de la carte d'électeur - qui va puiser aux sources mêmes de 1789 son désir de compter politiquement.

 

A cette mise en scène du peuple, les syndicats ne peuvent répondre à tout. D'autant plus que la question sociale ne va pas se couler dans les formes traditionnelles qui sont les leurs : on se passe de leurs services ! A première vue, c'est étonnant compte-tenu de leurs capacités d'encadrement ou de négociation. Par conséquent, la première explication qui va s'imposer, c'est qu'il y a un responsable à cette situation de contournement des corps intermédiaires. Le coupable idéal, c'est le Président de la République qui ne les aurait pas assez écoutés. A la réflexion, on est bien obligé de reconnaître que nos syndicats n'étaient pas plus florissants avant Macron...

 

La réalité que j'essaie d'expliquer dans mon ouvrage, c'est celle d'une société qui s'est transformée en profondeur. Je distingue à ce sujet trois phénomènes qui prennent les syndicats à contre-pied - on ne peut donc pas ramener le malaise à un simple refus d'être actifs dans le domaine du conseil personnel ; c'est plus profond. Ce qui se passe c'est, d'une part, un épuisement du conflit social traditionnel, organisé et régulé par des acteurs collectifs dont c'était le rôle, qui laisse la place, d'autre part, à un évitement du conflit interindividuel grâce à de nouveaux intermédiaires dédiés à l'autonomie de l'individu ou, si cela n'est pas possible, à des passages à l'acte radicaux pour donner de la voix. C'est sur ce besoin viscéral d'indépendance que les syndicats doivent repenser leur action qui ne passe pas uniquement par une offre de service individualisée à l'intérieur des entreprises ; c'est une tâche plus vaste : comment représenter les intérêts communs d'individus qui ne se pensent pas comme un collectif et dont le travail est essentiel pour garantir l'identité et l'autonomie ? Mais c'est vrai qu'avoir raté le tournant du syndicalisme de services, tel qu'avait commencé à le penser l'Unsa ou la CFDT, montre leurs difficultés d'appréhension des transformations sociales.

 


Au lieu de cet accompagnement individuel que les syndicats auraient pu développer, tu constates que les salariés ont de plus en plus recours à des avocats, aboutissant en quelque sorte à un monde plus judiciarisé mais aussi à un monde de tutos dans lequel les individus recherchent juste des aides ponctuelles, pratiques sans aller au-delà. En est-on arrivé à ce point d'infantilisation ? Peut-on réduire les multiples formes d'accompagnement (travail social, orientation, conseil sur les parcours professionnels..) et le métier des professionnels de l'accompagnement à celui de tutos ?

 

Je n'ai pas la même lecture de la situation : pourquoi parler d'infantilisation alors que c'est précisément d'un individu enfin adulte dont on parle ici ? Celui qui cherche à se débrouiller seul. La notion de tuto est extensive et ne doit pas être dévalorisante, notamment en ce qui concerne le travail social. Qu'est-ce qu'un tuto ? C'est une aide ponctuelle qui permet à l'individu de s'augmenter sans abandonner - a priori - quoi que ce soit de lui-même. C'est l'inverse du tuteur qui, lui, est rigide, encadrant et permanent. C'est pourquoi je dis qu'il sera nécessaire de passer « de l'Etat tuteur à l'Etat tuto » : abandonner, d'un côté, la sous-traitance de l‘impuissance publique à des associations exsangues et, de l'autre, transformer les métiers de l'accompagnement en véritable révélateur d'autonomie au plus près des capacités d'agir des individus. Ce monde des tutos s'enracine dans la révolution du « faire » dont parle Michel Lallement ou le rapport de la mission Coworking de Patrick Levi-Waitz. Ce n'est d'ailleurs pas le moindre des paradoxes de constater que des mêmes endroits - les territoires périurbains - peuvent sourdre des comportements aussi divergents que la révolte ou la coopération : une mobilisation contre - les taxes ou la représentation syndicale et politique - et une mobilisation pour - l'entraide et le « faire » ; le soulèvement et la création, l'agitation et la bidouille. Mais qu'on se réunisse autour des ronds-points ou qu'on s'assemble dans les tiers-lieux, il y a une chose commune : on se débrouille ! Et dans les territoires périurbains, ça bricole de partout !

 

La mission Coworking a recensé près de 2000 lieux émergents qu'elle n'attendait pas et en si grande quantité. C'est une rupture définitive avec l'organisation de la société sociale-démocrate bâtie au lendemain de la guerre. En effet, la vie en commun - la solidarité - emprunte désormais d'autres voies que celles de la seule redistribution sociale passive ou de l'engagement collectif. Ce qu'on appelle trop rapidement « la critique de l'assistanat » est donc moins un darwinisme social qui rejetterait la solidarité envers les plus fragiles qu'une autre façon d'imaginer celle-ci : plus concrète, plus directe et plus active. En un mot : plus tutorielle ! C'est ce que dit à sa manière le succès des cagnottes participatives qui ont fleuri ces derniers mois pour exprimer une solidarité - parfois avec des causes sujettes à caution. Mais c'est également ce que montrent les expériences des Territoires zéro chômeurs de longue durée initiées par ATD-Quart monde : le but de ces dispositifs n'est pas l'assistance mais bien la solidarité par le travail. Les individus n'ont pas majoritairement besoin qu'on les accompagne mais qu'on les « augmente », c'est le rôle d'un tuto. Et celui de tous les nouveaux intermédiaires que chacun se choisit. L'autonomie n'est jamais donnée, elle nécessite le truchement d'un tiers identifiable et l'existence d'un cadre commun garanti par l'Etat. L'individu de droit de la société contemporaine est un individu plein, non pas un individu qui attend de l'être...

 

L'individualisation qui progresse chaque jour au travail mais aussi dans la société signifie-t-elle que nous avons mis la croix sur toute forme de vie collective et de représentation collective ? A une société d'individus ne peut que correspondre « l'irreprésentativité » et « l'hyper-démocratie » de la Terreur révolutionnaire. Mais dans le même temps, on voit dans les mouvements actuels une authentique recherche du collectif, du « être ensemble » au point de venir manifester pour rien.

 

Question redoutable... Car elle interroge notre manière d'être ensemble. Et le vertige qui nous prend tous lorsqu'on entrevoit le gouffre qui existe entre notre volonté d'être autonome individuellement, qui est un produit du développement de la démocratie, et notre besoin de nous gouverner collectivement dans la durée, qui est la promesse de la démocratie. Une souveraineté collective qui protège la souveraineté individuelle... alors que cette souveraineté individuelle est en train de jouer contre la souveraineté collective. N'existe-t-il plus alors de représentation ? De collectif ? De société même ? Je ne crois pas. Ce qui est en crise ce sont les institutions de la social-démocratie censées maîtriser le conflit social né de la révolution industrielle du 19ème siècle et arrimer la classe ouvrière à la société : les partis politiques, les syndicats ouvriers, les associations d'éducation populaire, le mutualisme, le logement social etc. Toute organisation supposant une adhésion stable, un engagement et un dépassement de soi. Elles rendaient la société explicite : avec elles, on savait où on était. Elles ont visiblement achevé leur programme historique. Et, si elles existent encore, elles ne jouent plus le même rôle.

 

Ne semble, alors, faire sens pour les individus uniquement le fait d'être des individus : ce qui nous est commun ? Le fait d'être singulier... Mais pas uniquement ! Aujourd'hui, la société existe encore, plus forte que jamais. Mais elle est passée dans l'implicite, à l'arrière des acteurs eux-mêmes. Je vois trois signes qui me semblent aller dans ce sens : d'abord, cet appel à l'Etat et aux services publics de proximité par les mêmes Gilets jaunes qui mettent en cause les politiques. Ensuite, la répétition des Actes, samedi après samedi, durant lesquels le mouvement se prouve à lui-même et aux autres qu'il existe et, en s'affrontant à la police, que la société est bien réelle, consistante, solide. Lacan disait : « Le réel, c'est quand on se cogne ». Il y a de cela dans les manifestations du samedi. Enfin, la dimension nationale : partout sur les ronds-points, dans les manifestations, les gens entonnent des Marseillaise et brandissent des drapeaux tricolores ; ils disent quelque chose de l'évidence d'appartenir à un collectif, la France. La difficulté du collectif, c'est-à-dire la représentation et le gouvernement d'un peuple d'individus, c'est la capacité de la société civile et de l'Etat à rendre explicite une société qui a tendance à disparaître derrière les actions individuelles. Cette possibilité offerte aux individus d'oublier qu'ils sont en société. La question des 19ème et 20ème siècles avait été de rendre paisible une société qui avait rompu avec son organisation ancienne et d'y intégrer socialement tous ses citoyens : ç'a été la réussite de la social-démocratie. La tâche politique et sociale au 21ème siècle sera de stabiliser une société d'individus de droits, autonomes, connectés et mondialisés, en rendant explicite et solide le cadre commun dans lequel leurs actions prennent place.

 


Je ne suis peut-être pas tout-à-fait d'accord lorsque tu parles de fin de la social-démocratie car il me semble que la France n'a jamais été social-démocrate... L'histoire de la gauche française s'est construite en sorte que ceux qui se revendiquaient de la social-démocratie (Rocard par exemple) n'ont jamais véritablement exercé le pouvoir...

 

Encore faut-il s'entendre sur la manière dont on définit la social-démocratie. Pour moi, la social-démocratie c'est le compromis socio-politique qui devient dominant à partir de 1945 en Europe de l'ouest. Plus précisément, la domestication du conflit social qui minait la stabilité politique des régimes démocratiques et dont ceux-ci viennent à bout militairement et institutionnellement.

 

A partir de la fin du 19ème siècle, la démocratie libérale a été attaquée, sur sa droite, par ceux qui l'accusaient de détruire les solidarités traditionnelles dans une anomie égalitaire et, sur sa gauche, par ceux qui l'accusaient d'ignorer la misère et l'exploitation sociales. Les premiers ont été brutalement défaits par la guerre 39-45 ; les seconds ont été petit à petit maîtrisés par la mise en place de l'Etat providence et de toutes les institutions et les organisations chargées de réguler le conflit social. En Allemagne, en France ou en Grande-Bretagne, avec des styles différents et des formes liées aux traditions nationales, partout la social-démocratie se met en place et s'épanouit après 1945. On peut appeler cela « social-démocratie » parce que, partout, il s'agit de domestiquer le conflit social pour affermir la démocratie. C'est donc une forme de société avant d'être un programme politique porté par tel ou tel. Mais même dans ce cas, je crois que ceux qui, en France, se revendiquaient de la social-démocratie ont exercé le pouvoir : Michel Rocard a été Premier ministre mettant en place le RMI, Jacques Delors a été ministre des finances puis Président de la Commission européenne. Et toute une sociologie plus fine montrerait que les anciens du PSU, des assises du socialisme, de la CFDT, des clubs Convaincre etc. ont bel et bien occupé des postes de pouvoirs entre 1981 et 2002. Je veux bien admettre que tous ces gens n'ont eu aucun poids dans la décision publique et que la social-démocratie n'est donc pas morte. Mais constitue-t-elle pour autant une alternative au monde dans lequel nous évoluons ? C'est ce que tente de dire une personnalité comme Raphaël Glucksmann en expliquant qu'il ne manque à l'idée social-démocrate qu'une dimension écologique ; pas sûr qu'il arrive à convaincre largement...

 

Le livre revient très justement sur ces travailleurs qui sont comme « le back office de la société de marché », qui travaillent en horaires décalés, qui livrent ou oeuvrent dans les entrepôts de la logistique. Ce sont des personnes qui ont besoin de visibilité, de reconnaissance. Mais est-ce que tous les mouvements sociaux, toutes les grèves ne sont pas pour partie une demande de reconnaissance sociale (c'est tout à fait ce que l'on disait au moment de la naissance des coordinations des infirmières par exemple) ?

 

La reconnaissance est précisément la grande affaire du moment. Si j'osais le jeu de mots, je dirais qu'Hegel a remis Marx sur ses pieds... En effet, pendant longtemps, les luttes sociales ont été moins des luttes pour la reconnaissance que pour l'acquisition d'avantages matériels : augmentation de salaires, primes etc. Tout ce qui relève d'un meilleur partage de la création de valeur. Plus profondément, le compromis fordiste et l'appareillage social-démocrate, véritable aboutissement de cette domestication du conflit dont je parlais plus tôt, visaient à intégrer la classe ouvrière à la société par sa participation à la consommation de masse. Le travail et ses conditions, la dignité des personnes et leur reconnaissance en tant que telles n'étaient pas la promesse politique. S'il y avait reconnaissance, elle était collective et passait par l'acceptation des mécanismes de représentation : les partis communistes et socialistes avaient la charge de porter la voix des classes populaires dans l'espace public et les syndicats de porter leurs revendications dans l'entreprise.

 

Cela a commencé à changer au milieu des années 1970 avec l'accent mis sur les luttes des minorités puis, socialement, à la fin des années 1980, avec l'irruption des coordinations mettant en avant d'autres revendications que la seule redistribution. En effet, l'économie de services, la transformation des aspirations individuelles, la fin de la culture de déférence des classes populaires et la fragmentation du travail changent profondément la donne : chacun porte sa propre voix et entend être reconnu pour ce qu'il est ou ce qu'il fait. Dans un système de lutte des classes, que celle-ci soit brutale ou maitrisée, le but politique est l'émancipation collective par apaisement du conflit ou disparition de la classe opposée. Rien de tel dans la société actuelle où les classes sociales ne font plus recette. La lutte sociale se dit alors avec d'autres mots qui empruntent surtout au registre de la reconnaissance : on va parler de mépris, de discrimination et d'invisibilité. Ne pas être visible semble être la pire des inégalités et donc une souffrance sociale. C'est pourtant le cas de la majorité des travailleurs, ceux du back office. Une politique du travail devrait être non seulement de permettre à ces travailleurs de vivre décemment du fruit de leur labeur mais aussi de les rendre dignes aux yeux de tous par l'explicitation - mot que je préfère à reconnaissance car il suppose la parole plus que le droit - de leur rôle et de leur expérience. C'est l'une des nouvelles tâches représentatives du syndicalisme.

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Denis Maillard, propos recueillis par Danielle Kaisergruber

Mots clés : Gilets jaunes, travail, reconnaissance, social-démocratie, RIC, syndicats, corps intermédiaires, individualité, autonomie, accompagnement, Denis Maillard, Danielle Kaisergruber

 
 

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