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Comment en finir avec la bureaucratie syndicale ?

par Vasco Pedrina - 14 Octobre 2012

Démocratie syndicale et participation active des militants sont les deux faces d'une même médaille, qu'il s'agisse d'organisations syndicales nationales ou internationales. Historiquement, les syndicats ont presque toujours été créés et dirigés par des travailleurs qui consacraient leur temps libre à la cause syndicale. Au fil du temps, du fait de l'augmentation de leurs adhérents et de l'accroissement de leur influence économique, les syndicats ont développé des structures administratives et techniques, dirigées de plus en plus par des syndicalistes permanents. Cela ne peut plus durer selon Vasco Pedrina, secrétaire national de la fédération syndicale suisse Unia.

 

Pedrina

Cette transformation s'est caractérisée par une délégation toujours plus importante des tâches de la base vers le sommet et par une moindre présence des syndicats sur le terrain.

 

Du syndicalisme en économie prospère au syndicalisme en période de crise

 

Pendant les 30 glorieuses, l'impact des ces évolutions n'a pas vraiment touché les travailleurs des pays à forte tradition syndicale. Il ne leur était pas très difficile de négocier des accords de progrès social avec leurs employeurs ou avec l'Etat. « L'esprit de Philadelphie », né des cendres de la guerre, a accouché du modèle social européen. Il a également produit le mode d'emploi de relations sociales relativement apaisées, au moins dans les pays développés. L'offensive néo-libérale des années 80 et 90 et les premiers signes d'une crise systémique ont radicalement modifié la situation. Bien des syndicats se sont alors retrouvés dans la situation du roi nu, paralysés par leur bureaucratie, impuissants face aux évolutions de la société de consommation et confrontés à une nouvelle génération de managers à l'américaine et d'hommes politiques résolument de droite qui n'avaient pas le temps de pratiquer le dialogue social. Bref, les syndicats n'ont plus été considérés comme un contre pouvoir.

 

Pour les leaders syndicaux qui avaient accédé aux responsabilités au début des années 90, la question clé est devenue - et elle est toujours - : « comment redonner aux syndicats du pouvoir dans le champ social et politique et se faire respecter des patrons et des hommes politiques ? »


La réponse des deux principales fédérations syndicales suisses, Unia et la Fédération Suisse des Syndicats, a été efficace grâce à une réforme de leur système organisationnel.
Deux objectifs étaient visés :
• Professionnaliser les actions syndicales en appliquant des méthodes managériales de type ONG, avec le double objectif d'améliorer les services rendus aux adhérents et d'augmenter l'efficacité des ressources investies, en allouant des ressources supplémentaires à la revitalisation du syndicalisme, notamment dans les déserts syndicaux du secteur privé des services et dans les secteurs fortement féminisés.
• Réactiver la base syndicale en (re)gagnant une présence sur le terrain dans le but de créer une nouvelle génération de militants combatifs et motivés.

 

Une question critique s'est alors posée : « Comment concilier les deux approches professionnalisation et participation qui, à première vue, semblent contradictoires » ?
De fait, si la professionnalisation des structures syndicales requière un management basé sur des règles hiérarchiques comme dans n'importe quelle entreprise, la participation active de la base n'a aucune chance d'émerger dans une organisation fortement hiérarchisée car elle a besoin d'un environnement réellement démocratique.
La restructuration du mouvement syndical suisse montre qu'il est possible de concilier les deux approches, condition indispensable pour faire renaître un syndicalisme combatif et attractif.

 

D'un syndicalisme de permanents à un syndicalisme de militants...

 

bureaucratie

Pour que le mouvement syndical soit capable de répondre aux défis des dogmes néo-libéraux, de se défendre contre la démolition sociale et d'instaurer de véritables changements sociétaux, les syndicats de base doivent prendre en charge la destinée de leurs organisations et ne déléguer aux permanents qu'un rôle de coach et de soutien aux luttes syndicales.
C'est sur cette ligne, qu'il y a trois ans, nous avons lancé un nouveau projet sous la bannière d'« Unia forte ». Nous avons condensé ce défi en une phrase : « d'un syndicalisme de permanents à un syndicalisme de militants ». Un second slogan nous guide : « promouvoir une démocratie basée sur les lieux de travail et non un syndicalisme d'appareil et de substitution ». Nous voulons un syndicalisme qui combine sa mission de mouvement social avec celle d'organisation de services sans but lucratif et hautement professionnalisée...

Atteindre cet objectif requière de profonds changements culturels dans l'organisation, son fonctionnement et ses pratiques or, c'est difficile pour une organisation syndicale. Le comportement de l'appareil syndical envers la base est paternaliste et souvent manipulateur. Il faut lui substituer une toute autre pratique, telle que les permanents coachent militants et adhérents et développent leur capacité et leur volonté à prendre des responsabilités dans le syndicat. Un changement culturel est également nécessaire sur le terrain, habitué aux services que rendent les permanents, (notamment quand il faut faire preuve de courage lors d'actions syndicales concertées). Cela suppose de nouveaux schémas de formation, une grande persévérance et de la continuité.

 

Des permanents exemplaires dans leur rôle de coach

 

Le processus de transformation organisationnelle soulève bien des interrogations, critiques et discussions, par exemple la question de « la conscience de soi » des permanents. Pour faire du mouvement syndical une force crédible, digne de confiance, indépendante des partis politiques et des employeurs, dotée d'un esprit combatif, pour en faire l'incarnation des principes d'une société alternative, basée sur l'égalité et la justice sociale, il faut des permanents à l'intégrité morale irréprochable, qui considèrent leur travail comme une vocation, qui « entraînent » les travailleurs et qui personnifient nos valeurs (égalité, solidarité, justice sociale, démocratie, paix, durabilité).
Le modèle de responsable de syndicat de terrain doit également évoluer, il doit permettre l'émergence de modèles différenciés qui tiennent compte de l'évolution de la société et de la spécialisation des besoins des organisations syndicales qui font face à des exigences de plus en plus complexes.

 

Un esprit et une pratique internationalistes

 

Cette perspective internationaliste doit s'appliquer aux organisations syndicales nationales et internationales, de même qu'au sein des mouvements anti-globalisation. L'expérience et l'Histoire nous démontrent que le syndicalisme ne peut être qu'international et c'est encore plus vrai à l'ère de la globalisation et de l'importance croissante des organisations inter-gouvernementales régionales ou continentales.

Le défi pour chaque syndicat national est de savoir comment promouvoir dans ses rangs un esprit et une pratique internationaliste. Cette question est particulièrement cruciale en Europe où l'on constate, à la suite de la crise financière et de la crise de l'Euro, un repli nationaliste des syndicats. C'est très préoccupant dans un contexte politique de résurgence des forces populistes ou nationalistes et d'une extrême droite profondément anti-syndicale. Ces évolutions ne peuvent être contrées que par des leaders syndicaux qui travaillent à promouvoir :
- des actions trans-frontières visant les firmes multinationales ;
- des campagnes de solidarité internationales et de projets coopératifs, dans lesquelles les syndicats de terrain sont fortement impliqués comme la campagne des industries du bâtiment pour les coupes de football de 2010 et 2014 sur le thème« fair games - fair plays » ;
- des opportunités d'échanges et de formation au sein des comités d'entreprise européens ou des réseaux syndicaux d'entreprises multinationales.

 

Les syndicats globaux doivent eux aussi se « débureaucratiser » pour réorienter leurs ressources vers l'échange des meilleures pratiques et pour promouvoir des initiatives capables de mobiliser le mouvement syndical dans la bonne direction, celle d'un syndicalisme internationaliste, capable de contribuer à l'avènement d'une société alternative face à la menace permanente de barbarisme social.
Unis, nous sommes forts !

 

Pour en savoir plus

Cet article a étré publié en anglais (et traduit par nos soins) dans le Global Labour Column par Vasco Pedrina qui est secrétaire national de la fédération syndicale suisse Unia et vice président de BWI Building and Wood Workers' International. Il représente la fédération des syndicats suisses au comité exécutif de la CES.

 

Vasco Pedrina: «Member Recruitment and Organising - Rules for the Trade Union of the Future» and «New Approaches to Trade Union Organising in Europe», in Organising in the Building and Wood Industries, BWI, 2008 .
[2] Alain Supiot «A legal perspective on the economic crisis of 2008», International Labour Review, 6/2010 ; Supiot, Alain «L'esprit de Philadelphie»: «La justice sociale face au marché total», Paris, Seuil, 2010.

 

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Vasco Pedrina

Mots clés : syndicalisme, avenir du syndicalisme, internationalisme, bureaucratie, organisation, Suisse, Unia, Vasco Pedrina