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Crise: dévaluation interne et pulsions sociales en Espagne

par Ricardo Rodriguez Contreras - 24 Février 2013

Entre préoccupation et surprise, l'Europe observe la mauvaise situation économique et sociale de l'Espagne et, en particulier, la croissance peu commune du chômage qui se situe à des niveaux inconcevables pour d'autres pays. Si le chômage est le principal problème, ce n'est pas le seul : dépression, démoralisation, anxiété, frustration. Si nous appliquions les symptômes psychosomatiques de l'organisme humain au corps social, ces qualifications pourraient correspondre à l'état d'esprit des citoyens espagnols en souffrance.


crise espagne

C'est l'inefficience de l'ensemble du système économique et productif qui provoque aujourd'hui un mal être grave. La crise sociale agit au milieu d'autres crises dérivées et collatérales : institutionnelles, politiques, morales, de citoyenneté etc... Bref, une dévaluation de la qualité démocratique sème la défiance sur le futur de l'Espagne dans le concert européen et mondial. Jetons un regard plus « micro » sur les pulsions qui agitent la société espagnole afin de comprendre ce qui se passe.


Sur le chômage et le marché du travail espagnol
Environ 6 millions de personnes, soit 26% de la population active, désirent travailler mais ne le peuvent pas : ceci constitue la donnée la plus récente et la plus terrifiante sur le marché du travail qui assombrit et préoccupe l'Europe. Le taux de chômage de jeunes se situe autour de 52,34% selon l'enquête sur la population active (EPA). Il faut savoir que dans plus d'1,8 millions de foyers, l'ensemble de leurs membres sont au chômage, que la moitié des chômeurs (presque 3,5 millions) l'est depuis plus d'un an, confirmant que le chômage de longue durée s'est enkysté. Ou encore que le chômage, tout en étant élevé dans l'ensemble du pays, n'est pas uniforme et se structure de manière duale selon les territoires : ainsi dans certaines provinces des communautés autonomes d'Andalousie, d'Estrémadure, de Castille-la Manche ou des Canaries, il dépasse les 30%.

 

Une réforme du marché du travail inefficace
Un an après son adoption, le bilan de la réforme du travail mise en œuvre par le gouvernement du Parti Populaire est clairement négatif. Si l'objectif était de créer de l'emploi ou au moins d'éviter que le chômage continue à augmenter, la réalité est que 850 000 personnes supplémentaires sont au chômage. Sans politiques actives et consistantes pour accompagner la réforme ni mesures de revitalisation économique, la récession débouche sur une destruction massive d'emplois affectant les jeunes (avec un taux de 55% pour les moins de 25 ans) et les moins jeunes. Le taux de précarité ne concerne que 23% du salariat -surtout dans le secteur public - ce qui peut être considéré comme positif, compte tenu d'antécédents bien pires (il atteignait quasi 30% à certaines époques). Pourtant la chute de ce taux est due d'abord à la destruction de l‘emploi, surtout temporaire, par non renouvellement de contrats (presque un demi million d'emplois en 2012) et ce taux, en lui-même, n'est pas substantiellement inférieur à celui enregistré au début de la crise en 2007. Si l'objectif, non avoué, était de dévaluer les salaires, déstructurer la négociation collective et faciliter le licenciement à moindre coût, alors il a été atteint.

 

Un Etat moins protecteur
La destruction de l'emploi conditionne les comptes publics. Le nombre d'affiliés à la sécurité sociale est tombé au niveau de 2002 alors qu'il y a plus de dépenses et moins de recettes en matière d'assurance-chômage. Cette dernière laisse sans filet de plus en plus de gens : alors que l'assurance- chômage couvrait 80% des chômeurs au début 2010, ce chiffre est descendu à 64% en décembre 2012. 1,9 millions de chômeurs n'ont pas d'allocation depuis plus de deux ans, ce qui équivaut à une strate de chômage structurel qui ne sera pas sans effet sur son retour sur le marché du travail, si tant est qu'un certain rétablissement économique se produise.

 

Plus de pauvreté et plus étendue: les nouveaux visages de l'exclusion
Depuis le début de la crise les Espagnols se vivent plus pauvres et plus mal. Le PIB par habitant a reculé d'une décennie. Selon Eurostat il est tombé à 99% en 2011 à partir d'un niveau de 105% en 2007. En termes de revenu disponible moyen des foyers par personne, il est tombé au niveau de 2005 selon l'Institut National de la Statistique (INE). Une étude publiée dans la revue de la Banque centrale d'Irlande sur 14 économies européennes, indique qu'outre les Irlandais, ce sont les foyers espagnols qui ont le plus perdu entre 2007 et 2010, en valeur nette comme en proportion du revenu disponible.
La population en situation de pauvreté est passée de 19,6% en 2007 à 21,8% en 2010 selon les données de l'INE. Ce taux de pauvreté atteint 45% chez les immigrants extra-communautaires, sans pour autant affecter significativement la moyenne nationale : le taux des Espagnols est de 19%, soit deux points de moins que le taux moyen. Un jeune de 16 ans sur 4 se situe en dessous du seuil de pauvreté: ceux qui disposent d'une éducation supérieure sont moins affectés que ceux qui ont atteint un niveau d'éducation primaire ou inférieur (10% contre 29%).
En comparaison, selon l'office allemand de statistiques Destatis, environ 16 millions d'Allemands (20% de la population) vivent dans une situation de pauvreté ou de marginalité. Néanmoins, seuls 5,3% se reconnaissent comme pauvres.

 

La classe moyenne très affectée
Cette augmentation de la pauvreté est distribuée dans toutes les strates sociales. Selon des ONG prestigieuses comme Caritas ou la Croix Rouge, il y a en Espagne 12 millions de pauvres ou risquant de le devenir. Au travers de l'augmentation exponentielle des millions d'usagers de leurs services (cantines sociales et autre types d'aides), les ONG signalent que l'exclusion sociale est en train de s'attaquer à des familles qui se sentaient encore récemment comme appartenant à la classe moyenne voire aisée. Le profil de l'exclu a changé : « seuls 5 à 10% des personnes que nous servons sont sans qualification ou sans activité rémunérée antérieure », indique le coordinateur général de la Croix Rouge. Ce ne sont plus seulement des indigents, des immigrants, des toxicomanes ou des personnes issues de familles déstructurées. Ainsi, la nouveauté la plus criante de cette crise est le fait qu'elle affecte la classe moyenne, comme cela s'est passé en Argentine (2001) à l'époque de la limitation des retraits bancaires. Ce secteur de la société a perdu du revenu du fait des pertes d'emploi, des réductions de salaires, de l'augmentation des impôts (TVA, impôt sur le revenu, taxes locales), de l'augmentation des transports et des taxes universitaires, de l'électricité, de l'essence etc...

Le patrimoine immobilier par personne est revenu au niveau de 2003-2004, comme l'épargne et les actifs financiers, alors qu'en 2009 le pays comptait 4,5 millions d'actionnaires dans ses banques. Quasi 30% des foyers espagnols ont actuellement un paiement d'hypothèque en cours. Curieusement, ce sont les personnes les plus âgées qui se voient le moins affectées par cette avance de la pauvreté : du fait que beaucoup d'entre elles possèdent leur logement et l'ont payé, elles se sont libérées de l'écroulement du marché immobilier.

 

Ricardo Rodríguez Contreras est consultant de Labour Associados

 

Nous publierons dans notre prochaine édition la suite de ce papier qui abordera la montée des inégalités, le retour de l'émigration, la corruption et la crise institutionnelle.

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Ricardo Rodriguez Contreras

Mots clés : crise, chômage, espagne, classe moyenne, pauvreté, Ricardo Rodriguez Contreras