0

Crise : les syndicats allemands face à l'emploi atypique

par Ulrich Mückenberger - 18 Mars 2010

En Allemagne, un recrutement sur deux, suite ou non à une période d'essai s'effectue aujourd'hui en CDD (contrat à durée déterminée), alors que la proportion était encore d'un sur trois en 2001. Les syndicats allemands réclament une interdiction de ce type de contrat. Au nom de quoi ? Ulrich Mückenberger, juriste, décrit ces nouvelles formes d'emploi qui ont radicalement transformé les relations sociales et le rôle des syndicats.

 

San Precario

La crise financière a aggravé la précarisation et la segmentation des marchés du travail, sans pour autant les provoquer. La crise de l'emploi a été atténuée par des interventions politiques et des mesures dans les entreprises, conformément au « paradigme de la communauté d'intérêts » des relations industrielles allemandes que nous avons défini conjointement dans des travaux comparatifs avec Alain Supiot et Brian Bercusson. Cette crise de l'emploi, conséquence de la crise financière a violemment touché les travailleurs atypiques (travail intérimaire, CDD, etc.). Mais l'action concertée des responsables économiques et politiques a permis d'éviter les licenciements massifs, notamment en recourant au chômage partiel avec le soutien de l'Etat. Ainsi, les entreprises ont réussi à conserver leurs travailleurs tout en économisant certains coûts.

 

Le débat sur la « crise de l'emploi normal » est apparu au milieu des années 80. La crise économique et sociale du milieu des années 70 et le chômage de masse ont obligé à diversifier la gamme des emplois. Partout en Europe, les perspectives des emplois atypiques faisaient débat. Partout, les mesures législatives et/ou administratives ont renoncé à faire reculer les formes de travail précaire au nom du principe de normalité (jusqu'ici retenu comme une fiction). Elles ont même plutôt cherché à élargir le champ de l'emploi (comme l'écrit la loi du même nom « Förderung der Beschäftigung » de 1985 ). Partout les dispositifs de travail à temps partiel se sont imposés, ainsi que le travail temporaire, intérimaire, l'emploi marginal et indépendant, réel ou faux.

 

Le débat a alors éclaté autour d'un diagnostic de crise de l'emploi normal. Pour certains c'est justement parce que ce modèle était en crise, qu'il méritait d'être défendu comme point de référence social et syndical. Pour d'autres, cette crise était un symptôme de la transformation du système économique fordiste au post-fordisme assorti d'un Etat-Providence. Le diagnostic distingue plusieurs symptômes de l'évolution vers de nouveaux repères socio-politiques : les activités nouvelles, le genre, l'écologie, une plus grande autonomie des travailleurs dans la chaîne de production, une responsabilité accrue envers les impacts sociaux, environnementaux et sociaux. Cette conception du changement était liée à des interprétations très « tendances » sur la transition de l'industrie à l'économie de services, au rôle croissant des femmes dans l'éducation, les affaires et la société et aux limites de la croissance dans un monde globalisé.

 

La crise de l'emploi normal s'est répercutée à travers la hausse de l'emploi atypique. Mais c'était naïf de ne voir que cela (et de vouloir s'y opposer) sans observer les autres chamboulements et sans chercher à peser sur les stratégies syndicales et entrepreneuriales.

 

Icône paternaliste et syndicale

Dans la crise de l'emploi normal, le « modèle commun de reproduction sociale » qui était encore très dominant a été largement entamé. Nous sommes passé du concept de famille centrée autour du revenu paternel, au revenu familial séparé des conjoints ; des performances de nature et d'infrastructure à des performances de transferts sociaux ; d'une notion du travail en soi (lié à l'industrie) à celle d'un travail qui permet de gagner sa vie. S'y sont ajoutés le mépris des effets possibles des processus de production et des produits du travail, tant qu'ils sont externes à l'entreprise ; l'abandon des orientations de performance traditionnelles pour une conception de croissance illimitée dont les probables limites écologiques n'intéressaient guère.

 

Pour nous, cette icône de l'emploi normal (bien que cette notion soit fictive), étaient liés non seulement à la protection sociale, mais aussi à l'incitation au rendement systématique et à la ségrégation sociale. Voilà pourquoi la question de sa conservation ou de sa remise en place comme principe légitime d'action devient une question décisive. Cette interprétation de la crise de l'emploi normal secoue les sacro-saints fondements de la société industrielle syndiquée.

 

A la crise de l'emploi normal s'est ajouté en second lieu une crise des modèles de représentation salariale et des organisations syndicales, d'autant plus vivace aujourd'hui. Les salariés normaux constituaient la colonne vertébrale de l'organisation : ils étaient présents dans les structures bénévoles et professionnelles et maîtrisaient les affaires : la politique commerciale, salariale et sociale de l'entreprise. Cette colonne vertébrale menace de se briser comme l'a été le salarié normal. IG-Metall écrivait en 2001 dans un rapport sur les perspectives d'avenir : « La structure des adhérents d'IG-Metall a les traits de la société industrielle fédérale des années 60-70 ».Quand intérêts et vues majoritaires dominent encore dans les organes représentatifs de l'organisation interne (comités d'entreprise, siège administratif ou bureaux régionaux, confédérations), alors qu'ils se sont modifiés depuis bien longtemps au dehors, l'organisation se heurte à l'obstacle du recrutement. Les travailleurs atypiques - femmes, jeunes, hauts potentiels, précaires- ne considèrent pas le syndicat comme leur défenseur. Ils y adhèrent donc très peu et l'organisation reste ainsi représentative des salariés « normaux ». Et le serpent se mord la queue.

 

Stratégies syndicales

Cette deuxième évolution - crise de la représentation, obstacles du recrutement - a davantage remué les syndicats que la première - la crise du modèle de reproduction patriarcale et productiviste. C'est compréhensible - remédier à ce problème relevait de l'intérêt de l'organisation, comme de celui d'un caissier ou d'un détenteur de pouvoir. Cet intérêt pour le recrutement et le pouvoir peut-il devenir un levier de transformation émancipatrice du modèle économique et social ? La question reste ouverte. Les réactions face à la crise financière alimentent plutôt le doute.

 

Depuis le milieu des années 80, l'emploi normal en Allemagne s'est érodé d'une manière différenciée. La proportion de travail atypique a progressé - surtout dans les secteurs où l'emploi a connu une croissance forte. Ce constat vaut pour toutes les formes atypiques d'emploi -, mais en chiffre absolu, il comprend plutôt le temps partiel et l'emploi marginal. Les femmes sont sur-représentées dans ces formes d'emploi, ainsi que les jeunes. Le secteur des services est marqué par un taux d'exposition élevé à l'emploi atypique. Bien que les chiffres varient considérablement en partie en fonction de la valeur de référence, la plus grande part de l'emploi est proche de la relation de travail standard (au sens du contrat de travail). Le profil d'une « société 2/3 », liée à la crise de l'emploi normal des années 80, existe donc encore.

 

L'intervention politique et économique allemande pour atténuer les effets de la crise financière , évoqué en début d'article, colle à ce profil. Grâce à l'instrument du chômage partiel, on a calmé la peur des salariés et renforcé la paix « industrielle ». En même temps, les syndicats ont accepté d'appliquer des conventions collectives modestes, afin d'assurer l'emploi plutôt que l'augmentation de salaire. Comme la « périphérie » du marché du travail a beaucoup souffert, cela a tout de même convaincu les syndicats de réclamer la mise en place d'un salaire minimum légal - l'Allemagne est retardataire - et une meilleure protection des travailleurs intérimaires. La conduite et l'issue de ces efforts restent ouvertes.

 

Lire l'article en version originale - Deutsche Fassung

 

 
haut de page

A propos de cet article

Auteur(s) : Ulrich Mückenberger

Mots clés : Ulrich Mückenberger, emploi, emploi typique, emploi normal, relations sociales, syndicats, fondements, société industrielle,

Notes de lecture :

Emplois précaires, emploi normal et syndicalisme (Christian Dufour, Adelheid Hege, Chronique internationale de l'IRES, 2005)

 

 

En lien avec cet article