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Crise : nos modèles sociaux ne pourront résister sans se renouveler

par Claude Emmanuel Triomphe - 13 Décembre 2011

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Grèce, Espagne, Italie, Sarkozy, Merkel, Obama, G 20, triple A, démocratie, austérité : chaque semaine qui passe donne lieu à de nouveaux développements, de nouvelles annonces, de nouvelles incertitudes. La crise actuelle est pour les Européens comme pour les Américains au moins comparable à celle de 1929 et sans doute encore plus grave, tant les bouleversements à l'œuvre, ou à venir, sont profonds. Il y va aujourd'hui d'un certain mode de vie et de croissance. Il y va aussi de nos modèles sociaux européens, dans leurs diverses variantes. L'austérité annoncée un peu partout va-t-elle provoquer leur démantèlement ?

 

Revenons d'abord sur les caractéristiques du modèle social européen, qui nous est peu ou prou commun. Dans un tel modèle, la société s'oblige à des devoirs envers ses citoyens: accès à des biens de base (éducation, santé), garantie d'un minimum vital pour tous, protection contre certains risques (maladie, chômage, vieillesse), redistribution en faveur de certains groupes (familles, handicapés), droit à une activité rémunératrice, conditions de travail décentes et sécurité - même relative - de l'emploi. Ajoutons-y un droit du travail et des relations professionnelles qui déterminent les salaires et nombre de conditions d'emploi, etc.... : tous ces « acquis », issus de conquêtes ou de compromis sociaux ont par le passé contribué à réduire nombre d'inégalités, notamment de revenus. Par ailleurs, ce sont ces mêmes protections et cohésion sociales qui ont permis la croissance et donc la performance d'un certain type de capitalisme. Comme viennent de l'affirmer les principaux responsables syndicaux européens, "le social est le ciment de l'UE".


Pourtant du fait du chômage, de la démographie, d'un système financier qui capte une partie démesurée de la valeur, le système se grippe : son fonctionnement devient problématique, ses protections sont de moins en moins universelles et, par dessus tout, les inégalités se creusent à nouveau, parfois de manière considérable. Les gouvernements ont privilégié réduction de l'inflation et stabilité macroéconomique plutôt que plein emploi, les actifs sont moins enclins à prendre en charge les inactifs et le leitmotiv est à la valorisation du travail. Nous sommes entrés dans l'époque du donnant-donnant, le droit à des prestations étant lié à des devoirs envers la société. La mise sous condition des aides sociales ne cesse de monter : il faut occuper un emploi quelle qu'en soit la rémunération - on pense ici aux jobs à 1 € en Allemagne - et de nombreuses prestations reposent désormais sur des efforts de mobilité, là sur des conditions d'activité, de séjour, le tout couronné par le renforcement de la lutte contre les fraudes sociales. Enfin, et peut-être de ce fait, la crédibilité dans les vertus du système s'étiole aux deux bouts de la pyramide sociale : en haut par ceux qui peuvent s'en passer - tout en profitant largement, ça va de soi, en bas par ceux qui n'en bénéficient pas, plus, ou si peu. Le modèle social européen a-t-il donc un avenir ?


Vu de la Chine, ou du moins de certains de ses dirigeants, ce modèle autrefois exemplaire ne fait plus rêver et la notion d'Etat-providence européenne serait la cause première de la crise de la dette. "Les troubles qui se sont produits dans les pays européens résultent uniquement de problèmes accumulés par une société en fin de course, vivant d'acquis sociaux. Je pense que les lois sociales sont obsolètes. Elles conduisent à la paresse, à l'indolence, plutôt qu'à travailler dur. Le système d'incitation est complètement détraqué" a ainsi déclaré Jin Liqun, président du Fonds souverain chinois CIC dans une interview récente à la chaîne Al-Jazeera. Ces commentaires ne pèseraient guère si les systèmes n'étaient pas déjà fortement ébranlés de l'intérieur. C'est pourquoi la crise met gravement à l'épreuve nos modèles sociaux. Si ceux-ci ont plutôt bien fonctionné en 2008-2009 en jouant le rôle d'amortisseurs sociaux grâce au régime d'assurance-chômage et au chômage partiel, les temps qui viennent s'annoncent beaucoup plus incertains avec des puissances publiques très affaiblies financièrement.


C'est toute la transition de notre modèle social qui est à imaginer et à construire. Contre quels risques nous protéger demain ? Les assurances sociales sont-elles un remède universel ? Quels périmètres pour la solidarité : universels ou professionnels, nationaux ou transnationaux ? Quelle place pour le travail et pour le salariat dans nos vies, nos sociétés et nos dispositifs sociaux ? Que pourrait signifier entreprendre et donc entreprises ? Comment conjuguer nouveaux modèles de croissance et cohésion sociale ? Il est bien sûr très facile de questionner et bien difficile de répondre. Mais il est plus que probable aussi que l'on ne pourra pas se contenter de camper sur la défensive.

 

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Claude Emmanuel Triomphe

Mots clés : modèle social, crise, inégalité, travail, protection sociale, droit du travail, zone euro, Claude-Emmanuel Triomphe

 
 

Réactions

  • 30/11/2011 11:14

    par Chantal Euzéby, professeur d'Economie, Université de Grenoble

    Entièrement d'accord avec l'analyse. Le temps est venu pour considérer les acquis sociaux comme de l'investissement dans une logique de développement durable. La protection sociale par exemple ne doit plus être uniquement comme un handicap économique, mais comme un investissement social sur les enfants, sur les mères, sur la formation et la mobilité des actifs au travail (approche en termes de droits de créances ou "de droits de tirages sociaux" selon l'expression d'A. Supiot). Bref comme un instrument au service du capital social, de la réduction des inégalités et du bien-être. Vouloir rendre le travail payant ne vaut que si les moyens financiers, l'emploi et l'employabilité sont au rendez-vous. Faute de quoi, l'inclusion active ne marche pas et la flexibilité du travail l'emporte définitivement sur la sécurité du revenu. Parmi les solutions à envisager pour redonner plus de place aux valeurs de justice et de solidarité : l'instauration d'un socle de droits sociaux minimaux (prescriptions minimales en matière de soins médicaux, de pensions de retraites de revenu de base etc) le cadre européen couplée à l'extension du vote à la majorité qualifiée au Conseil dans le domaine social constitue un premier pas indispensable. Donner plus de place et de légitimité aux dimensions sociales et environnementales est une nécessité pour l'avenir. Cela va dans le sens du rapport Stiglitz (2009), quitte à devoir en passer pour assurer le financement par des prélèvements fiscaux sur les capitaux spéculatifs (taxe Tobin) et les émissions de CO2 et par le recours à une certaine préférence commerciale communautaire pour sauvegarder l'emploi et le social en Europe (relèvement des droits de douane vis-a vis des pays étrangers signataires des conventions et normes sociales et environnementales de l'OIT et non respectueux de celles-ci). Cela passe aussi bien sûr par un renforcement du dialogue social européen, notamment sur la question du socle des droits sociaux universel et individuels . Pour plus de détails Cf mon article " Repenser la PS dans l'UE", Revue internationale de Sécurité sociale, N° 1, janv/mars 2004)