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De bon matin : descente aux enfers d'un banquier

par Jean-Marie Bergère - 18 Octobre 2011

Paul est un quinquagénaire plutôt sympathique, à la vie normale. Il n'est pas programmé pour devenir un meurtrier méthodique et résolu. Chargé d'affaires « entreprises et collectivités » dans une banque d'investissement et de commerce, il a eu son lot de bonheurs et de malheurs. Le film « De bon matin », tout en flashback, est entièrement construit sur cette alternance de bons et de mauvais souvenirs.

 

debon matin

La balance semble plutôt en faveur des moments de bonheur, bonheur ordinaire sans doute mais bien réel. Moments de complicité avec une épouse aimée et aimante, plaisir de partager l'art de la navigation avec son fils et un fils quasi-adoptif, réussites professionnelles récompensées par un parcours ascensionnel, discussions au comptoir avec des collègues appréciées et qui vous le rendent.

 

Les épreuves n'ont pas manqué bien sûr. Le couple qu'il forme avec Françoise a failli se défaire. Une amitié de jeunesse s'est terminée sur un malentendu, une promotion espérée a été une victime collatérale de rivalités entre grands chefs et n'a pas eu lieu, des collègues ont renoncé un peu trop facilement quand protester aurait été utile, l'entreprise a fait des pertes et il faut serrer les boulons. La vie normale d'un quinquagénaire, non ? Wikipedia, toujours bien renseigné, nous dit que la « midlife crisis », au cours de laquelle chacun fait le bilan de l'écart entre ses rêves et la réalité, se produit à l'âge moyen de 46 ans et dure de 3 à 10 pour les hommes et de 3 à 5 ans pour les femmes. Paul est décidément normal, dans la bonne moyenne. Et pourtant, un bon matin, armé d'un revolver, il exécute ses deux supérieurs hiérarchiques avant de se donner la mort. Ce qui à défaut d'être invraisemblable -l'actualité vient encore de nous le prouver- n'est vraiment pas « normal ».

 

Le film de Jean-Marc Moutout n'est pas seulement la chronique ordinaire d'une vie ordinaire qui finit mal. Ce n'est pas le récit d'un fait divers spectaculaire sollicitant notre compassion. Il cherche à comprendre sinon à expliquer. Pour ça il commence par refuser l'explication que le psychologue dûment mandaté par l'entreprise a proposée. Paul n'est pas une personne fragile ou inadaptée qui craquerait « psychologiquement » à cause d'une conjonction de déboires professionnels et privés. Quelques séances chez le psy pour avouer sa fragilité, accepter sa faiblesse et apprendre à vivre avec, quelques médicaments pour conserver une humeur égale et de nature à préserver des relations sociales acceptables, ne suffiront pas à surmonter ce qui serait une défaillance passagère.

 

Pourtant la famille, les amis, l'entreprise aimeraient croire à cette version. Paul traverse une mauvaise passe, mais la crise passera. L'entreprise se remettra de ses difficultés et Paul aussi. Nous connaissons tous la rhétorique de la crise et de la sortie de crise.... Le dénouement tragique du film est là pour dire que, non, ça ne marche pas, ça n'est pas ça. La scène finale, la réunion mutique d'une cellule de soutien psychologique insiste sur le caractère inopérant et mystificateur du traitement psychologique du problème.

 

Quand communication égal manipulation

Alors quoi ? Dans cette banque, on se parle, on se tutoie, les bureaux sont ouverts, vitrés, collectifs, en open space. On y parle « confiance », « solidarité », « équipe »,... Et pourtant c'est là que rien ne va. Parce que la parole de la direction générale est mensongère ou manipulatrice lorsqu'il faut justifier les pertes, parce que l'encadrement parle objectifs chiffrés et écarts à la moyenne quand il faudrait parler de situations précises et de clients singuliers, parce qu'une mutation, un changement d'affectation, des informations importantes font juste l'objet d'un mail, parce que les engagements pris auprès d'un client après une dure et stimulante négociation ne peuvent être tenus, parce qu'on fait dire aux rapports écrits le contraire de ce qu'ils disent, parce que l'arbitraire tient lieu de règles. Pas grave, serait-on tenté de dire, chacun poursuit son travail, les affaires continuent. Sauf que c'est là que tout se joue, que tout se noue. Paul n'est pas mis sous pression, il est nié, placardisé. Son travail, son professionnalisme, son engagement, ses succès, tout est oublié. On ne l'écoute plus, il est poussé vers la sortie.

 

« De bon matin » n'est pas un film sur l'absence de communication au travail. Les échanges interpersonnels y existent, mais ils sont pervertis. Il est possible de prendre le dénouement, les coups de revolver donnés sans hésitation aucune, comme une métaphore. Lorsque la communication ne vise plus que l'efficacité au service d'objectifs abstraits, lorsqu'elle est instrumentalisée, elle est mortifère. Le langage est aussi le seul moyen à notre disposition pour que notre activité, notre travail, devienne notre histoire. Une histoire dont nous ne sommes pas toujours le héros, mais dans laquelle nous ne voulons pas être un simple figurant immédiatement remplaçable, dans laquelle nous ne voulons pas être un meuble que l'on déplace au gré des circonstances. En parlant, en argumentant, en écoutant les réponses et d'autres points de vue, en cherchant le sens sous les faits, en énonçant les leçons tirées de ce qui a été fait, chacun cherche aussi à se construire. Une communication réussie est celle qui permet de se faire comprendre bien sûr. C'est celle qui fait que chacun se sent un peu plus le sujet de sa vie professionnelle et personnelle, se sent un peu plus vivant. À l'oublier, les personnes deviennent des choses. Des choses inertes. Des choses sans vie. Les trois cadavres d'Alain, de Fabrice et de Paul ne font que prendre acte de cet état. Leur mort cérébrale a précédé les coups de revolver.

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Jean-Marie Bergère

Mots clés : De bon matin, analyse, Jean-Marc Moutout, Jean-Pierre Darroussin, Xavier Beauvois,

Notes de lecture :

De Bon matin, de Jean-Marc Moutout, avec Jean-Pierre Darroussin, Valérie Dréville, Xavier Beauvois, Yannick Renier