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De l'entreprise, de la propriété et des pouvoirs

par Claude Emmanuel Triomphe - 18 Juin 2012

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Les élections législatives se sont jouées en France sur des questions d'abord nationales, alors qu'en Grèce ce fut sur l'Europe et sur l'euro. Dans l'hexagone la gauche est désormais à la tête de toutes les grandes institutions politiques nationales et dans la grande majorité des collectivités territoriales. En Grèce, les élections, si elles permettront peut-être de dégager une coalition majoritaire n'ont pas vraiment éclairci le paysage ni permis de redonner un cap à une société très désorientée. Dans les deux cas, on voit combien aujourd'hui la souveraineté nationale n'a qu'une prise limitée dans un monde très interdépendant où la puissance publique s'est considérablement affaiblie.

 

Nous plaidions il y a peu pour une resocialisation de l'Europe. Cette expression, tirée d'un colloque récemment organisé par une université londonienne, et que soutient Ramón Jáuregui ancien dirigeant socialiste espagnol, cachait une ambition plus grande : celle d'une refondation européenne plus nécessaire que jamais. Les opportunités ouvertes par la crise financière de 2008 ont été gâchées. Le court-termisme politique a été omniprésent. En la matière aucun pays, aucune grande force politique européenne n'a fait réellement exception. En ira-t-il différemment demain ? Autour de l'alternance politique qui vient de se jouer en France, c'est un espoir porté par beaucoup, et ce dans des familles politiques variées.

 

Mais soyons lucides : les compromis entre austérité et croissance, entre souverainetés nationales et européennes sont loin d'avoir été trouvés. On voit mal l'Allemagne parcourir seule le chemin. D'autant que ce que beaucoup appellent de leurs vœux - à savoir un nouveau saut et de nouveaux transferts de souveraineté - se heurtent à l'opposition, ou, pour le moins, au scepticisme généralisé des peuples composant l'Union Européenne. L'abstention aux élections n'a cessé de progresser et ceci interroge au moins autant que la répartition des élus au Parlement. Mais laissons ici les questions politiques du moment pour parler de notre dossier du mois qui revient sur la question de l'entreprise.

 

A qui appartient l'entreprise ?
Il y a près de 14 ans le Conseil National du Patronat Français devenait le Mouvement des Entreprises de France, sans que cela n'émeuve grand monde. Cette captation des entreprises par leurs dirigeants est loin d'être unique en Europe. Mais caractéristique frappante de la période récente, ce sont non plus les dirigeants mais les actionnaires qui détiendraient l'entreprise : partant d'un raisonnement fondé sur le droit de propriété, il nous faudrait assimiler ces derniers aux propriétaires et en tirer toutes les conséquences sur le gouvernement des entreprises. Mais ce qui est évident pour beaucoup ne l'est pas ou ne l'est plus pour d'autres tant les rapports des entreprises - organisations spécifiques que le droit ne reconnait pas - avec la propriété, d'une part, et le pouvoir de l'autre posent de multiples questions.

 

Nombre d'acteurs économiques constatent désormais que la finance est devenue susceptible par son court-termisme de mettre à bas tout ce qui faisait la force et la beauté de l'entrepreneuriat. Quant aux défenseurs du marché, ils voient s'affaiblir dangereusement des puissances publiques, garantes de régulations sans lesquelles les besoins essentiels ne sont plus une priorité mais aussi sans lesquelles les marchés eux-mêmes perdent en légitimité. Plus que les tenants d'une responsabilité sociale de l'entreprise - qui au fil du temps semble n'avoir guère modifié la donne - plus que les contre-pouvoirs classiques que sont par exemple les syndicats, c'est aujourd'hui la crise qui engendre de nouvelles postures.

 

Ces interrogations ne sont pas de circonstance. Elles valent pour toutes les formes d'entreprise même si elles se posent avec acuité pour le modèle actionnarial qui influe tant sur la conduite des affaires... et des hommes ! La question posée dans notre dossier est centrale pour qui se préoccupe de travail, d'emploi, de dialogue, de société et de mondialisation. Car l'entreprise est à la fois une des organisations qui résiste le mieux au délabrement général des institutions - au point que l'appartenance à l'entreprise est devenue une expression banalisée - et une de celles qui est la plus problématique en termes de rapports de pouvoir. Bonne lecture et faites-nous part de vos réactions !

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Claude Emmanuel Triomphe

Mots clés : entreprise, pouvoir, propriété, pluralisme, capital, travail