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Des chiffres pour comprendre le monde ?

par Danielle Kaisergruber - 06 Avril 2015

Un Président de la République qui veut « inverser la courbe du chômage », des montagnes de chiffres quotidiens qui prennent la température de la société : le pourcentage de gens qui dorment bien, les chiffres de la délinquance, le pourcentage de gens satisfaits de leur travail, le nombre cumulé de kilomètres d'embouteillages sur la région parisienne ou lyonnaise...Les chiffres rythment notre vie quotidienne et sont supposés nous apporter une bonne connaissance du monde dans lequel nous vivons.

 

NumbersLa quantification de la société englobe les statistiques dont on use et abuse, les indicateurs de performance si présents au travail, les rankings et benchmarks en tout genre, les méthodes de management public et privé. Si mesurer est indispensable pour connaitre, est-on vraiment sûr qu'il faille tout mesurer et tout le temps ? Les chiffres assénés comme une preuve servent à gouverner les peuples, à diriger les entreprises, à sélectionner les personnes. Comment pourraient-ils ne pas susciter de la méfiance ?

 

Les statistiques sont nées des nécessités de gouverner : le mot lui-même apparaît au 18° siècle, venu de la langue allemande, « statistik » ou « staatwissenschaft » c'est-à-dire « science de l'Etat » et c'est au début des années 1800 que la plupart des grands pays européens se dotent de services statistiques. En France, le premier « Bureau de la statistique de la République » est créé en 1800 par Lucien Bonaparte vite relayé par Chaptal : on y pratique sans préférence les deux modes de connaissance, « qualitative » à l'allemande, et « quantitative » à l'anglaise. C'est l'époque des « mémoires départementaux », véritables monographies locales qui montrent la diversité de la France au-delà de l'unification réalisée dès les débuts de la Révolution. On ne peut s'empêcher de penser aux Appels d'offre d'aujourd'hui où de multiples organismes d'études commandent des enquêtes qui sachent mêler l'exploitation des données chiffrées et les études de cas. Dans tous les pays, la statistique est liée à la construction de l'Etat, et plus encore à son unification et à son administration. Vauban déjà avait réfléchi là-dessus dans une Méthodologie générale et facile pour faire le dénombrement des peuples... et lever les impôts ! On n'a pas cherché à mesurer la pauvreté tant que l'on y remédiait sur une base de proximité locale. C'est pour construire les systèmes assurantiels de l'Etat Providence que l'on s'est mis à la mesurer. Alain Desrosières, dans son livre fondateur La politique des grands nombres, (1993) parle de cette histoire « de la raison statistique » comme d'une « construction politico-cognitive ». Connaissance et art de gouverner mêlés : ce n'est pas que les chiffres soient manipulés (encore que cela doit bien arriver...) mais leur production et leur usage sont tout à la fois scientifiques et politiques.

 

Les systèmes de connaissance quantifiée des sociétés ont aussi dès les premiers temps de leur construction eu partie liée avec les questions de travail et d'emploi, et plus largement avec la question sociale. En 1860, c'est un groupe d'économistes et d'enquêteurs sociaux qui créent la Société statistique de Paris : Villermé, Michel Chevalier et d'autres. Lorsqu'un « Office du Travail » (à l'origine de l'actuel ministère du Travail) se créé à la fin du 19° siècle au sein du ministère du Commerce, c'est d'abord un service d'enquêtes et d'études sur les salaires, le chômage, l'hygiène et les conditions de la vie ouvrière. Les deux thématiques du travail et de la santé sont mêlées et d'emblée les chiffres produits ont vocation à agir sur les actes : la loi de 1898 sur les accidents du travail introduit la notion de risque professionnel sur une base statistique et la responsabilité de l'employeur.

 

Les chiffres agissent donc et rétroagissent sur les acteurs et sur les professionnels. Mais il faut s'interroger sur la manière dont ils sont produits. De nombreux travaux (Alain Desrosières dans la foulée de Bourdieu, Robert Salais dans son travail sur L'invention du chômage, Joëlle Affichard, Laurent Thévenot...) ont montré à quel point pour mesurer il faut définir ce que l'on compte et donc rompre avec le continuum social pour construire des nomenclatures qui forcément reflètent une certaine conception de la société. Nommer les « métiers », les « catégories socio-professionnelles », les emplois, quantifier l'état intellectuel d'une société en distinguant les « niveaux de formation » est nécessaire mais n'est jamais neutre. Ainsi de la catégorie typiquement française de « cadres »...Pour produire des chiffres il faut des mots, des catégories, des concepts. Ces « nomenclatures » vont devenir agissantes, voire contribuer à produire des institutions : une caisse de retraite « cadre » par exemple.

 


Comment les chiffres contribuent à la connaissance ? Ils sont indispensables mais il faut savoir les faire parler. Les risques de « mal-connaissance » sont nombreux : ainsi du syndrome bien connu du lampadaire. On a pléthore de chiffres sur un certain sujet, il va être étudié et ré-étudié à la lumière de ces longues théories de chiffres, suivant la règle qui veut que l'on cherche ses clés sous le lampadaire juste parce que c'est là qu'il y a de la lumière. Mais un sujet faiblement documenté en chiffres va être oublié dans le débat public : ainsi aujourd'hui en France le rôle des stages dans les parcours des jeunes est extrêmement peu connu et pas du tout évalué. Ce qui n'est pas compté ne compterait pas ?

 

Ne connaitre qu'en moyenne est aussi mal connaitre. Or l'usage courant de la statistique a beaucoup à voir avec la notion de moyenne. Une chose est d'établir des moyennes pour connaître, une autre chose est de gouverner selon le profil sondagier d'un « homme moyen » : serait-ce « l'homme sans qualité » de Musil, l'oiseau rare représentatif de ses concitoyens et semblables ? Mais « je » est un autre et Claude Bernard disait fort justement à propos de la médecine « qu'elle ne peut pas s'exercer en moyenne ». Et la médecine comme l'acte de gouverner est un art. On ne gouverne pas en moyenne.

 

L'avalanche de chiffres, de mesures, de pourcentages et de moyennes qui tournent en boucle chaque jour nous aide t-elle à mieux connaitre et à bien connaitre la société dans laquelle nous vivons, sans parler des autres sociétés, les salaires moyens au Vietnam ou en Malaisie livrés sans jamais les mettre en parité de pouvoir d'achat...Plus radicalement on peut se demander comme le fait Pierre Veltz dans un récent et salutaire article de la revue Esprit, La sociologie est un sport de plein air, si nous connaissons bien la société et le social aujourd'hui. L'usage que font les politiques de la preuve par les chiffres les fait tomber, comme les politiques eux-mêmes, dans le discrédit. « On n'y croit plus », « on ne nous dit pas tout »...ou « on ne nous dit pas ce qu'il faudrait savoir pour comprendre ». Et cependant la certitude qu'ont eue des générations d'ingénieurs économistes (cette tradition bien française) plus ou moins impliqués dans la décision publique selon laquelle les statistiques sont « une condition nécessaire du débat éclairé et démocratique » (Claude Gruson) demeure. Voir dans ce dossier l'article de Jean-Louis Dayan sur les chiffres du chômage.

 

La mise en chiffres du monde correspond -elle à la victoire de l'économie sur la sociologie et à la domination de la première sur toutes les sciences sociales comme sur l'art de gouverner ? Connaitre le monde par la mesure et la quantification, c'est considérer qu'il est fait de groupes homogènes et stables dans le temps. Or les électeurs sont de plus en plus volages, et les Instituts de sondage ont bien du mal...Les collectifs professionnels et les groupes sociaux se forment et se déforment, et les sociologues ont bien du mal... C'est le point de départ de la réflexion de Pierre Veltz : « La connaissance de la société par elle-même est-elle encore possible ? Ou faut-il se borner à constater l'infini chatoiement des trajectoires individuelles, des coalitions mouvantes d'intérêts et d'affects ? ». A cette interrogation, il ajoute le besoin de s'adapter aux nouvelles perspectives méthodologiques issues des big data et du numérique. « Amazon et Google en savent désormais davantage sur nous que l'INSEE » ajoute-t-il. A la politique des grands nombres pour gouverner les peuples va s'ajouter, mais n'est-ce pas déjà en partie fait, l'exploitation des données pour vendre : des produits, des services, des styles de vie et des identités...Mais connaitre n'est pas comprendre, et Alain Desrosières dans toute son œuvre ,comme Pierre Veltz en appellent au travail critique, au « souffle de la grande critique », qui doit être nourri de chiffres mais de raisonnements sur les chiffres, pour rendre le monde intelligible et agir. Sans craindre de se confronter au terrain.

 

Les lectures qui ont inspiré ces quelques réflexions 

Alain Desrosières , La politique des grands nombres, Histoire de la raison statistique, La Découverte, 1993

Alain Desrosières, Prouver et gouverner, livre réuni après son décès par Emmanuel Didier, La Découverte, 2014

Robert Salais, Nicolas Baverez, Bénédicte Reynaud, L'invention du chômage, PUF, 1986

Pierre Veltz, La sociologie est un sport de plein air, Esprit n° 411, janvier 2015

Et pour s'amuser sérieusement le site de l'Association PENOMBRE - La vie publique du nombre - fourmille d'histoires de vrais et faux chiffres racontées par de « vrais » statisticiens...

 

Crédit image : CC/Flickr/eye/see

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Danielle Kaisergruber

Mots clés : Danielle Kaisergruber, statistiques, gouvernance, société, travail, santé, syndrome du lampadaire, Alain Desrosières, Robert Salais, Nicolas Baverez, Bénédicte Reynaud,