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Deux jours, une nuit : une histoire d'émancipation

par Jean-Marie Bergère - 10 Juin 2014

Le film des frères Dardenne, Deux jours, une nuit, montre la vraie vie, celle de Sandra, ouvrière en ce début de 21e siècle. Il n'est pas un documentaire. Il ne relate pas un événement réel. Il n'est pas un biopic de plus. C'est plutôt une fable, celle du combat entre la cruauté et la générosité, entre la fatalité et la prise sur le réel, entre le malthusianisme et la solidarité. C'est un récit qui nous en dit plus sur ce que nous vivons qu'une accumulation de faits et de statistiques. Et, comme dans la vraie vie, plusieurs histoires se mêlent et s'influencent les unes les autres. Il faut tenter de les démêler.

 

Deux jours, une nuit

Diviser pour régner

Le fond de l'affaire est conforme en tous points aux canons de la tragédie classique. Unité de temps, celui d'un week-end, deux jour, une nuit. Unité de lieu, l'action se déroule dans la ville de Seraing dans la banlieue de Liège, là où les frères Dardenne ont tourné tous leurs films. Mise en scène d'un dilemme qui n'a pas d'issue heureuse. Il n'y aura pas de happy end pour les ouvrières et ouvriers qui doivent choisir entre une prime, 1 000 euros, et c'est beaucoup, et la réintégration de Sandra. Il n'y a pas de solutions gagnant/ gagnant. C'est l'un ou l'autre. Chaque collègue de cette petite entreprise que Sandra rencontre avant le vote du lundi matin doit décider. Tous voudraient la prime pour eux et que Sandra « n'aille pas au chômage », pour reprendre son expression. Mais il n'y a pas d'échappatoire. La machine imaginée par la direction est infernale. Peu importe qu'elle ne soit pas « réaliste ». Elle met parfaitement en scène la rivalité qui s'installe entre ces perdants du système, et qui est le thème récurrent des films des frères Dardenne. Au moment de choisir, finir le balcon de la maison, payer les études des enfants, faire face au licenciement du conjoint, ou être solidaire avec Sandra et partager le travail, chacun est seul avec sa conscience et sa responsabilité. Chacun a ses raisons et les expose, difficilement, dans la gêne, les pleurs, la violence. Sandra n'en accuse aucun. Quelque soit leur décision ils ne sont pas ses ennemis. A leurs phrases rituelles « Mets toi à ma place » ou « Que font les autres ? », elle répond systématiquement en disant « je comprends », pendant que nous spectateurs, dans notre fauteuil, nous nous indignons...

 

Chaque voix compte

Le dilemme de Sandra est tout en nuances. Elle veut garder son travail et voudrait que toutes et tous la soutiennent mais elle ne veut pas les déranger, « elle comprend », elle ne veut rien mendier. Elle hésite, prend sur elle, s'avance, doute, pleure, va de demi succès en abandon. Elle lutte contre un destin tout tracé qui sans cesse se rappelle à elle. La logique économique est contre elle. Le contremaître se charge de rappeler que « avec quelques heures supplémentaires, on peut faire le travail à 16, on n'a pas besoin d'être 17 ». Et puis cette prime de 1 000 euros tous ses collègues en ont besoin. Sandra est juste remise d'une dépression, les cachets miracle sont toujours là, très présents « j'en ai besoin » dit-elle à son mari qui s'inquiète. A ses propres yeux, comme aux yeux des autres, n'est-elle pas définitivement le maillon faible, une personne fragile, pas à la hauteur, « dépressive », qu'il faut protéger. Elle le dit à son mari « tu me protèges trop », ce qui est autant une façon de se reprocher à elle-même d'avoir besoin de protection qu'un reproche qu'elle lui adresse. La résignation est son adversaire le plus coriace.

 

La solidarité d'un cercle restreint

La troisième histoire est celle des solidarités grâce auxquelles elle repart au combat. Il y a son mari Manu, présent, patient et qui sait s'effacer (si vous avez un conjoint comme lui gardez le !), sa mère qui garde les enfants, ses copines et copains de travail qui acceptent de perdre la prime, « c'est la première fois que je décide » affirme fièrement celle qui refuse d'obéir à son mari qui a repoussé Sandra. Leurs regards et leurs mots portent littéralement Sandra, ils lui donnent le courage. Ils font que la démarche de Sandra est une lutte, une brèche dans un système, et non pas une mendicité humiliante. Il ne s'agit pas de compassion mais de solidarité. Un combat syndical - les syndicats sont absents du film- aurait-il fait mieux ? La question mérite d'être posée. Les frères Dardenne donneraient grâce à elle un tour plus politique à leur œuvre.


L'interprétation très juste de Marion Cotillard, impressionnante dans ce rôle, et la réalisation impeccable de Jean-Pierre et Luc Dardenne, nous épargnent néanmoins le pathos et le misérabilisme. En prenant la parole, en ayant prise sur le réel, même partiellement, Sandra ne change pas sa vie de fond en comble. L'issue souhaitée n'est pas au rendez-vous, mais Sandra se transforme. Elle accède à la majorité, elle devient capable, autonome, responsable. Elle s'émancipe. En chemin vers l'inconnu des démarches d'une demandeuse d'emploi, elle peut conclure en disant : « on s'est bien battu, je suis heureuse ».

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Jean-Marie Bergère

Mots clés : Frères Dardenne, Cannes, film, tragédie, banlieue, dilemne, solidarité, Liège, Jean-Marie Bergère