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Difficile modernisation du syndicalisme brésilien

par Clotilde de Gastines - 25 Septembre 2010

« Faute de dialogue social, il y a 2,5 millions de procès par an dans le domaine des relations du travail. C'est pourquoi nous militons pour une organisation du travail, qui réduise les conflits » explique Artur Henrique da Silva Santos, président de la Central Única dos Trabalhadores (Cut), la principale organisation syndicale du Brésil.

 

CUT

Lula a échoué à réformer en profondeur le syndicalisme brésilien, au fonctionnement archaïque et à la représentation biaisée. « Peu après sa première élection (2003), le président triomphant, Lula, disait à la façon d'une évidence que la société brésilienne ne pouvait pas conserver un régime mussolinien de relations du travail » écrivent Mona-Josée Gagnon et Karen Lang dans un article consacré au syndicalisme aux prises avec ses contradictions. Ainsi Lula tente à partir de 2005 une « timide avancée vers (...) un néocorporatisme adouci, avec la reconnaissance privilégiée des partenaires patronaux et syndicaux. Voilà un double défi. D'une part passer d'un corporatisme autoritaire à un corporatisme démocratique. D'autre part organiser ce passage « d'en haut », sans que les organisations concernées ne l'aient particulièrement réclamé ».

 

La CUT ne se plaint pas de ces évolutions, même si elle espère préserver son quasi-monopole. En effet, la CUT est un mastodonte qui fédère 3.427 syndicats associés. Elle représente 38% des salariés syndiqués et 20 millions de salariés. Le deuxième syndicat Força Sindical (FS) dos Trabalhadores, représente pour sa part 13% des salariés syndiqués. Le taux de syndicalisation du Brésil tourne autour de 20%, contre 34% à la CUT.

 

Trop faible ?

La CUT soigne ses liens avec le pouvoir politique et a donné au Brésil plusieurs ministres du travail depuis l'arrivée de Lula à la Présidence. 80% des permanents de la CUT sont partis dans des structures institutionnelles. En 1983, Lula avait fondé la CUT, puis l'avait présidé ! « Après une décennie de résistance aux tentatives de flexibilisation du droit des salariés du gouvernement Cardoso, des vagues de privatisations et de licenciement, d'absence de dialogue, de négociation et de participation syndicale, l'arrivée de Lula en 2002 a tout changé, confirme le jeune président de la CUT. Les centrales syndicales ont eu pour la première fois voie au chapitre ».

 

Les syndicats se sont focalisés sur la défense des emplois, tant que le Brésil était dans une mauvaise passe économique. Avec l'embellie actuelle (le Brésil n'a connu qu'un trimestre de récession, et plafonne maintenant à 20% de croissance !), ils considèrent avoir obtenu plusieurs avancées. Dernièrement la CUT a ratifié la norme 158 de l'OIT sur les licenciements sans motif réel. Elle a soutenu la valorisation du salaire minimum, avec garantie d'ajustement sur le PIB et l'inflation jusqu'en 2023. Même si, le salaire minimum est de 510 réis, alors que selon le département intersyndical de statistique et d'études économiques (DIEESE), il devrait être quatre fois plus élevé !

 

Mais la vie syndicale sur les lieux de travail dans le secteur privé est restée le maillon faible du syndicalisme, le « droit de représentation » étant demeuré le plus souvent virtuel. En 2005, le patronat s'était opposé farouchement à la représentation syndicale sur les lieux de travail. Da Silva reconnaît que « Le pouvoir syndical est encore faible. Il n'y a pas de conventions collectives. Les négociations sont très décentralisées par entreprises. Les chefs d'entreprise sont contre une réforme car ils considèrent que ce serait renforcer le pouvoir syndical. Et encore aujourd'hui dans beaucoup d'entreprises, il n'existe pas de syndicats ».

 

 

Une « contribution » si peu décriée

Les revenus des syndicats proviennent à 38% de l'impôt syndical obligatoire (créé en 1943 par Varga), qui représente un jour de travail par salarié, même s'il n'est pas syndiqué ! La Constitution de 1988 avait pourtant changé le nom de l'impôt syndical (imposto sindical) pour celui plus « politiquement correct » de contribution (contribuição). Mais le nom d'origine est resté.

 

« 20 % de cet impôt sindical va enrichir les coffres de l'Etat à des fins plutôt mystérieuses, remarquent Gagnon et Lang. Plus banal, les syndicats profitent de fonds étatiques statutaires qu'ils gèrent conjointement avec le patronat. Ainsi du FAT et du FGTS, qui concernent la formation professionnelle et l'assurance-chômage principalement ».

 

La CUT se déclare pourtant favorable à une réforme de l'impôt syndical. Un sujet récurrent. Cardoso avait tenté de l'abolir, mais le projet avait échoué « sans que personne ne le regrette, rappellent Gagnon et Lang. De même avait-il en 1998 proposé d'éliminer notamment l'unicidade (Impossibilité pour le salarié d'adhérer à un autre syndicat que celui reconnu pour sa catégorie socioprofessionnelle d'appartenance) et de limiter les pouvoirs de la Justiça. Pour le reste, il avait maintenu une forte présence étatique dans la résolution des conflits de travail, n'avait pas reconnu le droit à la négociation des fonctionnaires (en grève ou pas) et avait assoupli les dispositions législatives pour faciliter le recours par les employeurs à de la main-d'œuvre précaire. Il se retira avec la réputation, dans les milieux de gauche, d'avoir offert l'économie brésilienne aux capitaux privés locaux et étrangers ».

 

Pour certains observateurs, très souvent pétistes (partisans du Parti des travailleurs) et lulistes (de Lula), la CUT s'est fourvoyée à cause de scissions internes en soutenant le projet trop peu social du gouvernement Lula. « L'alliance de la CUT et des entrepreneurs a ruiné le projet d'alliance avec le pouvoir social, selon Cândido Grzybowski, sociologue et co-fondateur du Forum Social Mondial. Elle tolère le modèle exportateur de notre pays qui exporte sa nature, ses forêts, ses minerais. En Amazonie, la Vale extrait du fer des mines à ciel ouvert de Carajas. Il est exporté directement vers le Japon et la Chine. Est-ce que cela a du sens ? C'est difficile de discuter cela avec la CUT, parce qu'il y a des emplois autour de ces mines. De manière générale, les syndicats soutiennent la politique d'investissement à court-terme des entreprises et du gouvernement, pour gagner beaucoup et très vite (notamment dans le secteur financier) ».

 

Ces entretiens ont eu lieu en mai 2010, lors d'un voyage de presse organisé par l'AJIS (l'association des journalistes de l'information sociale) à Rio de Janeiro, Brasilia et Sao Paolo.

 

Lire :

- Un syndicalisme aux prises avec ses contradictions, Mona-Josée GAGNON et Karen LANG, dans la Chronique Internationale de l'IRES, n°110, janvier 2008

- L'interview intégrale de Artur Henrique da Silva Santos, président de la CUT sur le blog ONG-Entreprises



Voir aussi le site de la CUT

http://www.cut.org.br/

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Clotilde de Gastines

Mots clés : Modernisation, syndicalisme brésilien, CUT, critique, archaïsme, clientélisme