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Discounts, franchises et enseignes classiques : bas salaires et diversité des modèles

par Clotilde de Gastines - 23 Juin 2011

Carrefour a décidé de céder son discounter Dia. Ce n'est pas pour autant signe que les temps changent. Après une période intense de concentration et de recomposition à l'échelle européenne et internationale, discounters, franchisés et enseignes classiques sont toujours aussi interdépendants quitte à organiser leur propre concurrence.

 

discount

Dans les années 2000, les grandes enseignes qui se sentaient menacées par le hard discount sur le modèle allemand (Aldi, Lidl) ont réagi en développant « ce qu'on pourrait appeler du soft discount, explique Enrico Colla, professeur à l'école de commerce Negocia. Carrefour avec Ed-Dia, Casino avec Leader Price, Intermarché avec Netto. La cession de Dia par Carrefour selon l'opinion dominante, que je partage, répond à une stratégie actionnariale, plutôt qu'à une stratégie commerciale de croissance ».

 

Dia représente en effet 10% du chiffre d'affaire de Carrefour, or les deux principaux actionnaires de Carrefour, le fonds Colony Capital et l'homme d'affaires Bernard Arnault (14 % du capital et 20 % des droits de vote à eux deux) souhaitent compenser une moins-value sur leur investissement, et encaisser des superdividendes, car le cours de l'action Carrefour a déjà chuté de 35 % depuis l'automne 2010. Pour la première fois, des petits actionnaires et des salariés du premier employeur privé de France ont manifesté ensemble.

 

À l'inverse de son concurrent, Casino essaie de valoriser ses discounts comme Leader Price. En général, il n'y a pas de « petites économies dans le « low cost », écrit Philippe Moati ancien chercheur du CREDOC sur son blog. Le personnel est moins nombreux et plus polyvalent que dans d'autres types de commerces : souvent rémunéré au SMIC, il doit suivre des procédures prescrites et dispose de peu d'autonomie ».

 

« Le hard discount ne leur coûte pas grand chose, selon Dejan Terglav du syndicat Force Ouvrière (FGTA-FO). Leur seule ambition est de réduire les coûts pour augmenter les marges des actionnaires. Carrefour a choisi de centraliser les paies, sur le modèle de Dia. Les services sont sous-traités au Maroc. Si vous avez un problème sur votre fiche de paie, il est devenu très difficile de les joindre, et même de leur faire comprendre la faille. Ils ne sont pas formés pour, et sont payés a minima bien sûr ».

 

Une grande vague d'acquisitions, joint ventures et fusions ont caractérisé la distribution européenne au cours de ces dernières années. Elles ont permis aux leaders de se renforcer face à la concurrence extérieure, ou de pénétrer des pays difficiles d'accès. « En France et presque partout en Europe occidentale, l'espace est saturé par les grands hypermarchés, explique Enrico Colla. On en ouvre au maximum trois par an en France. Alors qu'en Pologne, en Hongrie ou en République Tchèque, les grandes surfaces sont encore dans une phase de croissance. C'est surtout en Amérique Latine et en Chine, qu'elles sont dans une phase de forte croissance ».

 

Jouer la proximité

« Ce sont plutôt les petites surfaces qui sont un relai de croissance, poursuit-il. D'où la nécessité pour les enseignes de se spécialiser et de se différencier ». Depuis quelques années, une floraison de commerces urbains joue en effet la proximité et les ouvertures tardives. Monoprix a innové en ouvrant les Monop' 6 jours sur 7 jusqu'à minuit. Casino a aussi choisi de réduire le poids de l'hypermarché dans son chiffre d'affaire en développant d'autres formules commerciales de proximité comme « Petit Casino », « Vital », « Spar », ou plus originales avec en France : le café épicerie « Chez Jean », « Casitalia », une petite surface consacrée à la gastronomie italienne, avec un rayon traiteur. Carrefour s'est lancé dans le concept hybride supérette-petite restauration : le Carrefour city café, un magasin scindé en deux dans le sens de la longueur : à gauche la restauration, à droite la supérette.

 

Et la franchise

En France, la grande distribution dirige 80% des petits commerces par l'intermédiaire de franchises, de contrôle, d'accords explique Dejan Terglav. Idem, en Belgique, sur 800 enseignes Carrefour, 60 seulement sont dirigés directement. Les syndicats belges accusent l'hypocrisie de cette stratégie, qui parvient à déréguler les conditions de travail et de rémunération dans un secteur traditionnellement syndiqué. « Le groupe contourne la convention collective avec ses franchisés, critique le syndicaliste Manuel Gonzalez Luque du CNE-CSC. Il y a de plus en plus de temps partiel, de recours au travail indépendant, d'allongement des horaires de travail. Et parfois jusqu'à 25% de différence de salaire, que vous soyez sous l'enseigne du groupe ou chez un franchisé. En fait, les grandes chaines organisent leur propre concurrence pour faire baisser les prix ! Personne ne s'en aperçoit, mais Carrefour fait bien du dumping social ».

 

En ce moment, toutes les conventions sectorielles belges sont en renégociation, précise Irène Pêtre du même syndicat. Elle modère donc, car cela « va permettre d'harmoniser les conditions de travail, notamment concernant les horaires d'ouverture quelque soit la taille des magasins ».  

 

L'effort syndical

La syndicalisation est assez faible dans le secteur. A l'exception de la Finlande, où le gouvernement a obligé Lidl a reconnaître les syndicats et à rejoindre l'organisation patronale nationale. « C'était un pré-requis obligatoire pour autoriser Lidl à entrer sur le marché finlandai, explique Mike Geppert, chercheur à l'Université britannique de Surrey. Lidl est connu pour ses pratiques anti-syndicales, pour éviter l'affiliation syndicale et la mise en place de comité d'entreprise, comme le relate le livre Noir qui lui est consacré ».

 

Carrefour, Tesco et Metro sont beaucoup plus ouverts aux syndicats et offrent à leurs employés la possibilité de s'exprimer et d'être représentés. Leurs pratiques ne sont pas toujorus les mêmes dans toute l'Europe. « Notamment car les relations sociales se nouent différemment selon les politiques commerciales et publiques de chaque pays et selon la force des syndicats » ajoute Mike Geppert qui enquête sur les relations sociales dans la grande distribution dans sept pays d'Europe. Il faudra attentre avril prochain pour en connaître les principaux résultats.

 

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Clotilde de Gastines

Mots clés : Grande distribution, discount, franchise, concurrence, précaire, salaires, horaires,

Notes de lecture :

Le blog d'Enrico Colla

Le blog de Philippe Moati  

Et l'article publié dans la revue  Constructif (n° 3, février 2011), qui comporte un dossier consacré au "nouvelles frontières du low cost".