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Et si on tachait de « Comprendre Le malheur français »

par Jean Raymond Masson - 03 Septembre 2016

« Il y a un malheur français, bien spécifique à ce pays : pourquoi sommes-nous les champions du monde du pessimisme et du mécontentement de nous-mêmes ? Pourquoi vivons-nous notre situation, notre place dans l'Europe et le monde, comme un malheur incomparable ? » Marcel Gauchet avec Eric Conan et François Azouvi ont entrepris de comprendre ce malheur bien français dans leur ouvrage paru en 2016. Jean-Raymond Masson nous en offre sa lecture.

 

gauchet

Photo prise par Didier Sandman lors de la présentation du livre de Marcel Gauchet

 

À la recherche des raisons du pessimisme français et du marasme politique généralisé

Au départ, il y a le décalage observé dans les enquêtes d'opinion entre l'appréciation plutôt favorable que portent les Français sur leur avenir personnel et la sombre vision qu'ils ont de leur avenir collectif - et donc de celui de leurs enfants - et qui se traduit dans des niveaux de pessimisme parmi les plus élevés au monde. Malgré de solides motifs, ce pessimisme est rarement pris au sérieux et le divorce est flagrant « entre les peuples qui le crient et les élites qui le nient ». Entre le délire contestataire des démagogues qui le flattent et le déni des experts qui le contestent, ce « malheur français » nécessite un examen sans concession. C'est à cette exploration que se consacre Marcel Gauchet dans un livre où il répond aux questions posées par Éric Conan (journaliste à Marianne et auteur en particulier de La gauche sans le peuple (Fayard, 2004)) et François Azouvi (directeur honoraire de recherche au CNRS et auteur notamment du Mythe Du grand silence. Auschwitz, les Français, la mémoire (Fayard, 2012)) et où il développe l'idée que « la France a négocié dans de très mauvaises conditions le tournant de la mondialisation » où « les repères qui lui viennent de son histoire » et qui constituaient un « modèle » bien particulier sont pris à contre-pied par la marche d'un monde où elle peine à se reconnaître ». Dans le contexte actuel, les réformes envisagées ne peuvent réussir et leurs échecs alimentent la désespérance des « réformateurs de bonne volonté ». L'objectif du livre est ni plus ni moins de « faire sauter le verrou qui promet les réformes à l'échec [...] de mettre en évidence ce verrou [...] de cerner les facteurs de ce marasme généralisé ».

 

L'ouvrage est passionnant qui remonte loin dans l'Histoire pour identifier ce « modèle français » et suivre ensuite les grandes étapes qui ont scandé ses évolutions, notamment en fonction des changements politiques intervenus en France depuis Louis XIV et surtout depuis la Révolution de 1789 pour aboutir aujourd'hui à sa remise en cause fondamentale. La France de De Gaulle, celles de Mitterrand, de Chirac et de ceux qui leur ont succédé, et la construction européenne font l'objet de précieuses analyses aux conclusions parfois déroutantes, prenant à rebours la pensée dominante. L'intérêt se double de la méthode de la conversation utilisée qui amène Marcel Gauchet à faire preuve d'un humour souvent ravageur et à truffer son discours de propos imagés souvent savoureux et aux limites de la caricature. C'est ainsi que les formules chocs fourmillent dans l'ouvrage et qu'il m'est apparu pertinent d'en faire valoir un grand nombre tout en résumant brièvement le propos qui les amène.

 

Loin de ceux des propos balancés de l'auteur dans ses articles de la revue Le Débat ainsi que des analyses historico-philosophiques rigoureuses qu'il développe dans ses ouvrages (Le Désenchantement du monde, 1985 ; L'Avènement de la démocratie, 2007-2010...), mais beaucoup plus proche de celui des échanges auxquels il avait coutume de se livrer dans la dernière demi-heure de ses conférences à l'École des hautes études en sciences sociales, le style adopté avec Comprendre Le malheur français a une vertu pédagogique tout à fait stimulante. Cette identification du modèle français et ce voyage à travers ses vicissitudes sont également d'un intérêt tout particulier après le massacre de la promenade des Anglais le 14 juillet, au moment où Gilles Kepel parmi d'autres détecte dans le comportement des djihadistes maghrébins la volonté « de rompre tous les liens avec la culture et l'identité françaises portées par les valeurs des Lumières, de la laïcité et de la démocratie » (site Atlantico, 17 juillet 2016).

 

Pour le rédacteur en chef du Débat, le symptôme majeur du malheur français réside dans la perception de la dégradation de la place de la France dans la mondialisation, notamment par rapport à celle de l'Allemagne ; l'Europe y est vue maintenant comme un piège où nous sommes coincés sans aucune marge de manœuvre politique ; aucun « leader ne semble porteur d'une politique plausible de redressement » ; persuadés de « l'idée d'une singularité française bonne et donc susceptible d'être désirée hors de France », les Français ne comprennent pas que leur « modèle » ne soit pas défendu par des « élites qui sont les alliées d'un mouvement de modernisation et de mondialisation où la spécificité française est appelée à se dissoudre » ; pour eux, le danger vient des délocalisations porteuses de chômage, de l'immigration qui abaisse le niveau de l'école, du comportement des grands patrons d'entreprise qui s'octroient des salaires démesurés, des directives européennes porteuses d'uniformisation...

 

De fait, le pessimisme est partagé par tous, mais celui des élites n'a rien à voir avec celui du peuple. Celui des premiers se résume à l'idée d'une société bloquée qui refuse le changement. Pour Gauchet, c'est un discours de « mépris social » qui ne fait qu'aggraver la coupure entre base et sommet, notamment par la thèse optimiste qu'il porte selon laquelle il suffirait que les Français acceptent de faire les réformes du marché du travail, et de « renoncer aux vielles lunes étatistes » pour que tout aille mieux. À l'inverse, le pessimisme populaire est « authentique », renforcé même par le discours dédaigneux des élites. Pour les gens, « la priorité est de préserver un héritage dans lequel ils se reconnaissent tout en le mettant à jour », mais « les élites françaises ne connaissent plus l'histoire de leur pays [...] et sont incapables de conduire les ajustements nécessaires entre tradition et nouveauté ». Et l'auteur d'insister en disant que les Français ont raison, que leur pessimisme témoigne d'un « peuple politisé en profondeur », et que ce sont « les commentateurs qui sont aveugles et sourds ».

 

Ce pessimisme n'est pas l'apanage de la France. Il touche l'ensemble des pays occidentaux y compris les États-Unis et il s'est renforcé depuis une vingtaine d'années vu que la mondialisation ne se passe pas comme les augures l'avaient prédit notamment en Europe avec le Traité de Lisbonne en 2000 et son agenda 2010 (puis 2020). Au lieu de se contenter d'être l'atelier de l'Occident, les pays émergents sont rapidement montés en gamme. Puis la crise financière a provoqué un reclassement des puissances. Plus encore, tous les pays occidentaux ont vécu un choc identitaire ; « la mondialisation leur impose l'extraversion de leur identité historique » et la crise est « d'autant plus forte pour les pays qui se sont construits sur un mode universaliste ou sur un mode dominateur comme la France et la Grande-Bretagne ». La mondialisation met maintenant tous ses acteurs « dans l'obligation d'accepter une diversité au sein de laquelle aucun modèle ne s'impose absolument ».

 

Un survol historique de la spécificité française depuis le XVIIe siècle

 

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Cette introduction amène Marcel Gauchet à entreprendre une lecture historique de l'identité française. Ici, le pessimisme vient de loin. Il naît avec le sentiment apparu après le siècle de Louis XIV qui a marqué pour les historiens la « prépondérance française » après lequel la France n'a cessé de décliner, tout en rebondissant régulièrement à travers une série de sursauts. Le modèle qui s'était dessiné au XVIIe est celui d'un « homme accompli » au sein d'un État porteur d'une culture à visée universelle, d'un État souverain « de droit divin » où « la légitimité religieuse a été captée par le pouvoir politique ». La montée de la puissance anglaise au XVIIIe siècle a mis fin à cet apogée, mais la Révolution française en 1789 « invente, à partir des droits de l'homme, le régime politique exemplaire qui va redonner à la France un rôle politique analogue à son rôle culturel » (où elle avait conservé la prépondérance) et qui va s'incarner ensuite dans la personne de Napoléon. Après la Restauration, Paris va rester la capitale culturelle du monde et s'imposer avec 1830 et 1848 comme la « capitale mondiale de la Révolution ».

 

Après les tentatives du Second Empire et avec la montée du libéralisme dans la seconde moitié du XIXe siècle, le pessimisme français s'installe avec trois variantes : la « réactionnaire » qui dénonce « le chaos moral provoqué par la dissolution de l'ancien ordre familial et patriarcal », la « culturelle » incarnée par Flaubert et qui voit dans le capitalisme « l'ennemi intrinsèque de l'esprit », et celle des élites bourgeoises et libérales « qui - déjà - porte sur le destin de la France, supposée être incurablement étatiste et incapable de comprendre ce qu'est une société économique moderne ». Dans ce contexte, l'installation de la République en 1879 et sa consolidation redonnent à la France « son rôle d'avant-garde politique dans le monde », ce qui lui confère une « mission civilisatrice universelle » qu'elle va exercer en bâtissant le deuxième empire colonial au monde. Avec la fin de la Première Guerre mondiale, 1918 consacre « le triomphe de la synthèse républicaine et du principe démocratique dont la France a été le laboratoire d'avant-garde sur le continent ». Après ce moment triomphal, les années 1930 sont « une descente aux enfers » et la défaite de 1940 « est ressentie comme un KO définitif ». Les idéaux de la Résistance « ayant fait long feu après la Libération », la IVe République maintient la marginalisation de la France, dont elle ne sortira qu'avec l'épisode de Gaulle, « ultime sursaut dans l'histoire du déclassement français et des tentatives pour y résister, l'ultime moment de l'universalisme français ».

 

Un chapitre entier est consacré à la France gaullienne : au-delà de l'hommage rendu à la réussite de la décolonisation de l'Algérie, à l'indépendance affirmée - tout au moins en paroles - entre les deux blocs grâce à l'arme nucléaire et à une diplomatie adaptée, ou encore au rôle essentiel du Commissariat au Plan dans les développements industriels et dans l'introduction des sciences sociales au service du dialogue social, Gauchet voit dans de Gaulle le « réconciliateur des Français avec leur histoire » en cela qu'il « clôt le dilemme apparu en 1789 et qui oppose la souveraineté populaire et la nécessité d'un gouvernement stable et efficace » ; il « constitue ainsi l'épisode clé de la vie politique française depuis 1789, celui qui a installé en profondeur la démocratie en France, en liquidant les oppositions à la démocratie, réactionnaire et catholique d'une part, d'extrême gauche et révolutionnaire d'autre part ». Plus loin, l'auteur de L'Avènement de la démocratie évoque la vitalité et le rayonnement de la vie intellectuelle française autour des philosophes « du soupçon », Lacan, Levi-Strauss, Deleuze, Foucault, Althusser, Derrida... qui, tout en se situant dans une critique souvent féroce du pouvoir, « sont sur la même ligne que de Gaulle », dans la mesure de la politique implicite de liberté, d'indépendance et de grandeur qu'ils mettent en œuvre dans le monde intellectuel ; et il suggère d'interpréter Mai 68 dans cette perspective d'une construction originale, à l'écart des moules existant, qui lance un message spécifiquement français au monde entier : « le contestataire soixante-huitard est un gaullien qui s'ignore ».

 

Cependant de Gaulle a échoué sur la fin à faire passer les réformes qu'il estimait essentielles. En 1969, son discours était devenu « décalé par rapport à une société complètement transformée sous l'effet même de la réussite de sa politique », mais aussi sous l'effet de la « rupture libertaire » initiée en 1968, et la réorientation économique engagée avec les chocs pétroliers des années 1970 allait sonner le glas de l'univers gaullien. Dès cette époque, « l'État perd de sa légitimité ». La mondialisation est en marche et Gauchet poursuit son récit d'une France qui est contrainte de s'adapter par la force des choses à la réorientation générale de la marche des sociétés où le néolibéralisme devient dominant, le chômage se développe, et l'État cesse de piloter l'économie pour devenir « le garant de la compétitivité du pays ». Évidemment, la gauche française refuse cette logique, ce qui va amener la France de Mitterrand à rentrer subrepticement dans la logique néolibérale tout en faisant semblant de poursuivre la politique de rupture de 1981. L'opération est conduite grâce au « mensonge mitterrandien sur l'Europe » selon lequel « l'Europe va réaliser en grand ce que la France n'est plus capable d'assurer par ses propres moyens ». En réalité, l'Europe va être un « substitut au grand programme socialiste » auquel Mitterrand « était contraint de renoncer ».

 

Mais ces changements s'accompagnent d'une autre « trouvaille du génie de Mitterrand », celle de l'antiracisme incarné par SOS Racisme, et l'adhésion de la gauche à un libertarisme qui met l'accent sur le droit à la différence et traduit de fait l'abandon du modèle républicain de l'égalité au profit de celui du refus de l'exclusion. Cette « révolution culturelle silencieuse » a ainsi apporté une conception nouvelle de l'individu et de son rapport à la collectivité proche de celle qu'avait introduit outre-Atlantique la Théorie De la justice de John Rawles en 1971. Au total, la fin des années Mitterrand marque la prééminence d'un programme qui combine « le libre-échangisme, le plus d'Europe possible et le multiculturalisme à la maison ». Ce triptyque est au cœur de l'Agenda de Lisbonne en 2000. C'est à cette époque que l'auteur du Désenchantement Du monde situe le « déboussolement » des Français - et surtout du peuple de gauche - ce qui se traduit d'abord dans les difficultés à faire adopter le Traité de Maastricht en 1992, puis les grandes grèves de l'automne 1995, l'échec de Jospin en 2002 et la victoire du Non au référendum de 2005. À partir de là, « la cassure entre la base et le sommet devient le cœur de la vie politique ».

 

Ainsi, la construction européenne a joué un rôle majeur dans cette cassure. Gauchet dresse un réquisitoire sévère des échecs, politique, démocratique, stratégique d'un projet « nébuleux au départ », bâti par l'alliance d'un « technocrate ex-négociant en cognac » Jean Monnet (il était tout de même commissaire au Plan depuis 1945) et d'un démocrate chrétien Robert Schumann, visant à instaurer en Europe un gouvernement rationnel basé sur la coordination économique, et procédant selon la « méthode des petits pas » devenue avec le temps celle de « l'engrenage bureaucratique, des règlements auto-proliférant, des procédures opaques et des institutions de plus en plus irresponsables ». L'ambition d'un marché commun porté par le Traité de Rome va s'accélérer après le tournant néolibéral de 1980 et déboucher sur l'Acte unique qui va lui-même justifier la politique d'élargissement, politique d'unification par le marché et où la régulation s'exerce par le biais juridique (le respect de l'économie de marché et celui de l'État de droit sont - avec la reprise de l'acquis communautaire - les critères d'adhésion fixés au sommet de Copenhague en 1993). L'Europe devient ainsi le « laboratoire de la réalisation de l'économie néolibérale dans son intégralité » et « la chose des élites », tandis que le discours sur l'Europe est devenu incantatoire, sans prise sur la réalité. Parmi les hommes politiques, rares sont ceux qui ont été suffisamment lucides et courageux pour tenter de modifier l'opinion générale et Gauchet cite Jean-Pierre Chevènement et Philippe Seguin, mais ils ont été traités de « passéistes » et vite décrédibilisés.

 

Tout n'est cependant pas négatif dans cette lecture et l'auteur souligne le paradoxe qu' « en voulant dépasser les nations, la construction européenne a involontairement accouché de nations plus mûres et moins contestables [...] et elle a permis d'afficher leur vocation pacifique ». Au total, le système actuel est « à la fois trop centralisateur et trop libéral, et si l'Europe était capable de sortir de ce carcan, elle pourrait acquérir une exemplarité planétaire et développer une vraie stratégie mondiale ». La France cependant s'en sort mal car sa vision initiale de la construction européenne a échoué et qu'elle se retrouve isolée et « le dindon de la farce qu'elle a elle-même montée » tandis que l'Allemagne s'en sort mieux économiquement mais aussi politiquement compte tenu de son système fédéral, et que même le Royaume Uni qui exerce à l'égard de l'Europe « un mode d'emploi stratégique et à géométrie variable [...] demeure une nation politique, admirable en cela [...] ainsi ce sont les Anglais les bons élèves de l'Europe ». Le sont-ils aujourd'hui après le Brexit ? Gauchet n'y répond pas car son livre a été publié en mars, mais on peut imaginer qu'il se réjouit de la situation ainsi créée, dans la mesure où elle pourrait permettre de « mettre les choses sur la table et de négocier en vue de résultats communs effectifs ».

 

Le modèle français hérité de cette histoire

À l'issue de cette chronologie, il importe de revenir en arrière pour comprendre comment s'est constituée cette singularité française, ce modèle français, dont beaucoup continuent à parler aujourd'hui sans plus savoir de quoi il s'agit vraiment. Pour Gauchet, tout s'est joué avec la constitution de l'État-nation, dans le travail de la Révolution de 1789 et sa continuité / rupture avec l'Ancien Régime. Continuité, car « pour accoucher de la patrie des droits de l'homme, il faut faire appel à l'État absolutiste », seul capable d'assurer l'égalité ; les philosophes des Lumières avaient raison qui avaient promu le règne du progrès, de la liberté et de la raison, tout en estimant que seul un pouvoir absolu pouvait les réaliser ; et l'auteur rappelle que la Révolution a été conduite par des hommes « qui n'étaient en rien des révolutionnaires » et dont le but premier était de « rationaliser la monarchie ». Mais aussi rupture car la monarchie était incapable de porter jusqu'au bout ce projet de patrie des droits de l'homme. Et cette dialectique entre l'Ancien Régime et la République est toujours d'actualité car le « révolutionnarisme à la française va constamment ramener en son sein un héritage de l'Ancien Régime, tout en en relançant sans cesse l'exigence de rompre avec lui » (un exemple en sera donné un peu plus loin avec la réincarnation d'une noblesse d'État dans la France gaullienne).

 

Ainsi constitué, le modèle français se distingue par quatre traits : l'universalisme, la république, un antagonisme interne, et une tendance à la réincarnation des traits de l'Ancien Régime. Universalisme car avec la Déclaration des droits de l'homme, la Révolution française a bâti une doctrine qui s'inscrit dans la nation, qui vaut pour l'humanité entière et qui justifiera ensuite la colonisation. Rien à voir avec l'universalisme des droits de l'homme qui s'est répandu aujourd'hui et qui concerne les droits que détiennent les individus. « L'universalisme s'est transféré des nations aux individus » et ce changement « met radicalement en cause le modèle français, sur le plan de l'immigration, mais aussi sur la manière dont on peut concevoir l'articulation des pouvoirs politique et judiciaire [...] l'implicite aujourd'hui, est que le pouvoir judiciaire, gardien des droits individuels, est au-dessus du pouvoir démocratique ».

 

La république, « c'est l'idée que le citoyen individuel n'existe que par sa participation à la chose publique, faite de lois qui obéissent à la raison [...] d'où résulte la volonté d'homogénéité, d'unité, pour que le pouvoir des lois soit sans restriction ». L'antagonisme interne est constitutif du modèle de la république. Il oppose « une république de gauche [...] qui met l'accent sur les conséquences sociales de l'égalité et une république de droite [...] qui insiste sur le patriotisme et sur l'autorité de l'État portée par un chef identifié. La réincarnation permanente de l'Ancien Régime, Gauchet l'observe dans la perception qu'ont les Français de la citoyenneté comme un statut où s'exprime « la participation égalitaire à la chose publique », mais aussi dans la fabrication et le fonctionnement de l'élite de hauts fonctionnaires produite par les grandes écoles et en particulier l'ENA - nommée « noblesse d'État » par Bourdieu - qui traduisent le fait que « notre pays, qui déteste l'autorité arbitraire, est celui où l'autoritarisme le plus incontinent sévit le plus largement ».

 

Il faut suivre ensuite l'histoire du modèle français dans ses difficultés à intégrer la dynamique économique créée par les révolutions industrielles, et dans la réussite de de Gaulle à construire un nouvel équilibre où s'opère la conciliation de la représentation personnelle de l'autorité de l'État et de la souveraineté populaire ». L'État est devenu « le lieu géométrique du consensus français » avec ses corollaires : « la centralisation contre toutes les féodalités locales, la loi comme règle contre toutes les formes de commandement personnel, la méfiance envers tout ce qui représente une force de dissociation de la société civile dans son auto-organisation ». Avec ce système « la France a trouvé la forme politique adéquate à son histoire en venant à bout des contradictions dans lesquelles elle se débattait depuis 1789 », principalement entre l'épanouissement des droits de l'homme et le besoin d'autorité propre à le favoriser.

 

La crise du modèle français à l'épreuve de la radicalisation de la modernité

Mais tout a changé avec la crise survenue après 1970, le triomphe du néolibéralisme et la mondialisation. C'est ici que la démonstration conduite par Gauchet dans ses conférences sur la « radicalisation de la modernité » et l'épanouissement de la forme « État-nation » trouve son terrain d'application privilégié. Le « défi adressé à la République est désormais l'individu », la République des individus n'a plus rien à voir avec la République des citoyens. Le modèle français cesse d'être compris par ses acteurs, tous les partis se rallient à l'idée que c'est l'économie qui commande, « l'entité reine est maintenant la société civile », la société a remplacé la nation comme principe politique, et l'État ne doit plus s'imposer « qu'en dernier ressort » il est même devenu « un fardeau » Et il est « remarquable de constater que c'est sous la gauche et principalement en son nom » que ces changements sont intervenus. Gauchet dresse alors une liste des réformes qui ont conduit au désarroi des Français : la décentralisation qui a fait « régresser la démocratie », les privatisations relancées par la droite et accélérées par la gauche et où le pouvoir a été capté « par une oligarchie d'ex-fonctionnaires peu soucieux de l'intérêt public », une gestion de l'État puisant dans les recettes du management privé, l'absence d'une réflexion sur un nouveau modèle de gestion des affaires publiques... Les raisons de ces ratages en reviennent aux élites, formées dans la culture de « l'espace global », complètement détachées de la masse des citoyens de base qui continuent à vivre dans « l'espace historique de leur héritage national ».

 

La nation française s'était bâtie progressivement après la révolution sur la base de principes forts conditionnant l'appartenance civique et une prétention à l'universalité que les mouvements d'émancipation des peuples au XIXe siècle lui reconnaissaient volontiers. Avec sa prétention à bâtir une « autorité politique expressément séparée de toute référence religieuse », la laïcité constituait le point fort de l'universalité de ces principes. Dans cette conception, le citoyen est indépendant puisque rationnel... et dans sa participation à la chose publique... la laïcité lui demande de mettre entre parenthèses ses croyances les plus profondes. La laïcité sacre ainsi la transcendance de la chose publique. Cette conception exigeante marquait une différence considérable entre la France d'où elle venait et les autres pays occidentaux. Mais la séparation du politique et du religieux « s'est imposée progressivement partout », le plus souvent selon les formes amollies de monarchies constitutionnelles, et « la laïcité à la française fait maintenant figure de doctrinarisme d'un autre âge » mal comprise et même oubliée par nos dirigeants.

 

Tout cet édifice s'est aujourd'hui lézardé où les valeurs individuelles « ont pris le pouvoir dans la société et ont transformé la famille, le rapport aux enfants, l'école [...] qui doit maintenant se mettre au service de l'épanouissement personnel et de l'employabilité, la culture qui bascule du côté des libres loisirs [...] et le rapport entre la société et l'État [...] dans un contexte où l'intérêt général n'est plus que la somme des intérêts particuliers ». Dans le domaine de la laïcité, le changement est encore plus flagrant et le rapport à l'immigration et à l'Islam en est un révélateur : « nous sommes maintenant dans des sociétés incapables d'interroger la diversité civilisationnelle puisque celle-ci est a priori réfutée par l'idée de la similitude universelle [...] c'est pourquoi toute interrogation sur une altérité vraie est stigmatisée du mot infamant d'exclusion ». La gauche qui encore plus que la droite ne comprend plus les religions - et a lâché la laïcité - « s'est ralliée à la philosophie de la tolérance et de la diversité harmonieuse » qui sévit dans toute l'Europe et constitue le nouvel ethnocentrisme qui alimente les politiques et les discours européens. D'où l'immense perplexité et encore plus en France à l'égard des spécificités de l'Islam et en particulier « de son rapport à la chose publique et à la vérité divine révélée qui ne le disposent pas spontanément à une aimable coexistence dans le cadre du pluralisme démocratique ». Quant au traitement de l'immigration en général, « dans l'idée d'assimilation (portée par les idéaux de la révolution) qui était un mélange de promesses et de contraintes tout à fait remarquable, on ne voit plus maintenant que la contrainte ». Dès lors, « aucune adhésion n'est demandée (aux immigrés) à quelque valeur que ce soit ».

 

C'est dans ce contexte qu'on peut expliquer les réactions de l'exécutif français aux massacres de Charlie Hebdo, de l'hyper casher, du Bataclan et autres. Pour Gauchet qui s'attarde longuement sur cette question, les explications par le chômage, l'apartheid, sont justes mais insuffisantes car « elles ne remontent pas à la racine religieuse du problème ». Faute d'avoir « une grille de lecture adaptée [...] et un bon diagnostic », nos dirigeants s'enferment dans « le confort suicidaire de la bonne image » (après le massacre de la promenade des Anglais, on peut espérer que tout cela craque sous l'effet de la préparation de l'élection présidentielle et des primaires de l'automne et de l'hiver prochains).

 

Nous vivons donc une crise majeure de notre système politique où plusieurs repères se sont brouillés et ont entraîné la dépolitisation. Avec le déferlement de la vague néolibérale, la gauche a perdu son credo idéologique traditionnel et sa différence majeure vis-à-vis de la droite au plan économique tandis qu'elle s'appropriait avec les droits de l'homme « un nouveau leadership culturel et idéologique ». « À l'arrivée, on se retrouve avec une droite qui a abandonné la dimension conservatrice qui passait par l'État d'autorité, et une gauche qui a abandonné la dimension de justice collective qui passait par la notion d'intégration ». Mais tout en désorientant les électorats les politiques conduites ne suffisent pas à apporter des réponses crédibles aux crises actuelles. En même temps, constatant les résistances de la population aux réformes conduites et les difficultés à conduire des pédagogies adaptées, les élites politiques, intellectuelles, journalistiques ont commencé à développer « un discours de mépris à l'égard des Français et même derrière eux de ce qui a fait la France » (Gauchet en voit la première manifestation symbolique dans le livre de Bernard-Henri Levy L'Idéologie française, paru en 1980). L'inféodation des hommes politiques au monde des médias, en lieu et place des liens qu'ils nouaient dans le passé avec les populations, renforce leur incapacité à comprendre ce qui se passe et accentue le rejet de la classe politique.

 

De fait, nous vivons aujourd'hui une crise du politique aussi grave que celle qui a sévi dans les années 1930, mais contrairement à ce que beaucoup disent, sur des fondements opposés. Au lieu de l'hyper politisation qui sévissait à l'époque, nous assistons maintenant à une dépolitisation radicale ; « au lieu de la politisation des masses, nous vivons une phase de privatisation des individus ». Le constat fait par Gauchet de l'impuissance politique est implacable : « le problème politique n'est plus [...] que celui des moyens de faire coexister les droits des individus et de leur permettre de maximiser leurs intérêts ». Le néolibéralisme « s'est imposé aux socialistes qui sont dans l'incapacité de proposer une version alternative » et se contentent de la variante « un peu plus de redistribution pour plus de droits individuels ». Cette impuissance est renforcée par la méconnaissance des réalités du fonctionnement des sociétés portée par l'idéologie néolibérale. C'est ainsi qu' « en même temps qu'ils demandent de nouveaux droits, les gens souhaitent le dépérissement de l'État qui les garantit » ; où encore, dans cette vision, « il n'existe plus de communauté politique capable de définir ses rapports avec l'extérieur » ce qui alimente les angoisses à l'égard des phénomènes migratoires.

 

La possibilité d'une sortie du marasme actuel ?

 

pessimisme

 

Les démocraties sont devenues impuissantes et même si le constat peut en être fait, il est très difficile d'en sortir car « la logique des droits individuels est tellement entrée dans la tête des acteurs que ses conséquences ne sont pas dicibles » Les politiques sont amenés à tenir « un discours d'évitement qui véhicule en même temps un optimisme obligatoire [...] les choses ne peuvent qu'aller bien et si elles vont mal, c'est parce qu'il subsiste des rémanences du passé dont il convient de se purger au plus vite : le racisme, les discriminations, le passéisme ». L'impasse semble totale, mais la démocratie porte en elle la capacité d'en sortir. Et « la France, où la tension est particulièrement élevée (comme le pessimisme) est peut-être dans une position privilégiée pour sortir de la crise... dans un contexte où l'expérience néolibérale touche à ses limites sur tous les plans ». Pour avoir été « pendant plusieurs siècles dans le peloton de tête de l‘invention européenne et de la modernité », elle se doit de relever le défi « de dépasser l'économisme en folie qui entraîne l'humanité dans une impuissance suicidaire... et retrouver ainsi la continuité d'inspiration de son histoire ». L'idée est qu'il existe un tel divorce entre le « modèle français » et le modèle néolibéral qui s'est imposé partout que c'est bien de la France que peut et doit partir la prise de conscience et les réorientations nécessaires.

 

Ces réorientations, Gauchet les voit d'abord dans « un réajustement du rapport à l'Europe [...] après un bilan froid de ses acquis et de ses impasses ». Il s'agit ensuite de « commencer les réformes par le haut [...] et d'aller vers la résorption de la fracture morale qui sépare le peuple des élites » Il nous faut « une nuit du 4 août de la nomenklatura française » qui passe en particulier par la « reconsidération du système de formation des élites ». Il s'agit aussi de bien comprendre « qu'on ne réforme pas un pays contre son histoire » et donc de repartir des « acquis » de l'histoire politique de la France pour « refaire de la politique au sens plein du terme ».

 

 Quelques questions pour conclure

On peut trouver ces dernières propositions de Marcel Gauchet un peu courtes et exagérément optimistes : assistons-nous vraiment aux derniers soubresauts de l'expérience néolibérale ? Si nos dirigeants ne comprennent rien aux raisons profondes du marasme actuel, comment imaginer qu'ils puissent entreprendre les réorientations nécessaires ? Si la coupure est si forte entre peuple et élite, une nouvelle nuit du 4 août est-elle envisageable sans une préalable rupture violente ? Mais l'essentiel du livre n'est pas là, mais plutôt dans le diagnostic porté sur la situation actuelle et sur les racines de ses causes, dans les mots (et les images) mis sur ces maux et dans leur vertu pédagogique.

 

On peut bien sûr s'interroger sur certaines conclusions rapides, sur le procès quasi exclusivement à charge porté sur la construction européenne, sur la critique peu argumentée de la décentralisation, sur le jugement un peu hâtif porté sur les années Mitterrand de même que sur le rôle de la « deuxième gauche ». On peut penser que l'analyse débouche parfois trop rapidement sur des effets polémiques ; l'identification des responsables est parfois moins convaincante que l'analyse des phénomènes. C'est ainsi qu'il est surprenant, dans l'évocation de la « reddition » mitterrandienne devant le néolibéralisme, de ne pas voir mentionner - au contraire de ce que faisait Gauchet dans ses cours - la financiarisation de l'économie, et en particulier l'appel aux marchés pour financer les déficits publics et le coût de l'État-providence. On peut estimer aussi un peu simpliste et manichéenne l'opposition martelée à plusieurs reprises entre citoyens de base et élite et marquer le besoin d'une lecture un peu plus fouillée : les élites ne constituent sans doute pas un bloc monolithique et condescendant face à un peuple déboussolé dont les interrogations sont toutes légitimes. Il conviendrait là que Gauchet explique un peu plus ce qui le différencie du populisme qui nourrit les discours de certains partis.

 

La question la plus importante réside pour moi dans la persistance et l'actualité du « modèle français » identifié par Gauchet : quels qu'en soient ses vertus et son épanouissement dans la synthèse gaullienne, comment penser qu'il puisse rester - quitte à s'adapter - la référence des réflexions à conduire avant de procéder aux réorientations de l'après néolibéralisme que l'auteur appelle de ses vœux ? Au-delà, n'y a-t-il pas dans les traits du modèle français que propose Gauchet et notamment dans « la république » quelque chose qui relève d'une certaine transcendance et de « l'hétéronomie » dont Gauchet nous assure dans ses cours qu'elle n'a plus cours pour avoir laissé place avec la radicalisation de la modernité engagée dans les années 1970, ultime avatar de la disparition du religieux dans le gouvernement des hommes, à une « autonomie » qui est la raison majeure de la crise des démocraties ? Comment réduire cette impuissance et puiser dans un passé « hétéronomie » les armes de son dépassement ?

 

Il n'en reste pas moins que la lecture reste passionnante et stimulante du début jusqu'à la fin, que Marcel Gauchet soulève une série de questions fondamentales, produit un ensemble de réflexions pertinentes et suggère une série de pistes susceptibles d'éclairer les grands débats et notamment ceux qui concernent le déferlement du terrorisme djihadiste, les questions d'immigration, les rapports à l'Islam, la construction européenne après le Brexit, l'approfondissement de la démocratie etc., et plus généralement toutes les questions qui vont se retrouver au cœur de la campagne électorale et d'abord des primaires de cet automne. J'espère que cet article aura eu le mérite de faire lire ce livre et d'ouvrir le débat. Bonne lecture.

 

Pour en savoir plus :

- Marcel Gauchet, Eric Conan et François Azouvi, Comprendre Le malheur Français, Stock, 2016

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Jean Raymond Masson

Mots clés : Comprendre le malheur français, pessimisme, politique, spécificité française, Marcel Gauchet, Éric Conan, François Azouvi, Jean-Raymond Masson