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Exclusif : Le premier syndicat libre est né en Tunisie

par Clotilde de Gastines, Cécile Jolly - 16 Février 2011

Entretien exclusif avec Habib Guiza, le fondateur de la nouvelle Confédération Générale Tunisienne du Travail (CGTT) sur ce nouveau contre-pouvoir.

 

guiza

La révolution politique en Tunisie ouvre la voie à une nouvelle donne sociale. D'anciens syndicalistes de l'Union Générale Tunisienne du Travail (UGTT), ont fondé « le premier syndicat tunisien indépendant » selon Habib Guiza qui l'a baptisé la Confédération générale Tunisienne du Travail (CGTT). Le lancement a eu lieu le 1er février dernier lors s'une conférence de presse à Tunis. Très critiques sur l'UGTT, la nouvelle centrale reproche à l'ancien syndicat unique d'avoir rejoint le mouvement démocratique à la dernière minute et d'attiser une contestation anarchique autour des salaires.

 

« En 10 jours, nous avons eu 10 000 adhérents, se réjouit Habib Guiza, son fondateur. Depuis le 14 janvier 2011, le droit syndical s'applique en Tunisie. La CGTT existe enfin ». M. Guiza a fait partie de la direction de l'UGTT entre 1978 et 1989. Il a quitté l'organisation après le Congrès de Sousse, lorsque Ben Ali met la main sur le syndicat unique qui compte aujourd'hui encore 350 000 adhérents.

 

La CGTT est issue d'une mobilisation de longue haleine. Avec d'autres dissidents de l'UGTT, Habib Guiza fonde en 1994 l'association Mohamed Ali El-Hammi (du nom du fondateur de la première CGTT en 1924, seule époque où la Tunisie connaît un pluralisme syndical, et ce jusqu'en 1956). L'association est légale, mais étroitement surveillée. 500 militants réfléchissent à la refondation du syndicalisme tunisien dans la mondialisation. « Nous voulions réformer l'UGTT de l'intérieur ». Constatant leur échec, Habib Guiza demande la légalisation d'une nouvelle confédération syndicale en 2006. Le pouvoir et l'UGTT « qui travaille main dans la main avec le pouvoir » s'y opposent.

 

Après « 23 ans de compromissions avec le régime de Ben Ali, la direction de l'UGTT veut faire croire qu'elle a pris part à la révolution. Si des locaux de l'UGTT ont pu parfois servir de refuge aux manifestants, la direction était contre le renversement du régime, contrairement à ce que peuvent penser les syndicats français, qui n'ont pas bien compris la situation ».

 

Accompagner les revendications sociales

Aujourd'hui, les revendications sociales prennent toujours plus d'ampleur à la faveur de la démocratisation, laissant penser que des mouvements de grève vont perdurer, tout du moins rester sporadiques. Les Tunisiens réclament entre autre des hausses de salaire. Pour cause, le salaire minimum est pour l'instant de 70 centimes d'euro de l'heure, contre 2,40 € en Turquie. Beaucoup de Tunisiens travaillent sans contrat et dans l'économie informelle.

 

« La CGTT soutient toutes les revendications, mais il faut les encadrer, insiste Habib Guiza. L'UGTT profite des grèves pour faire de la surenchère, pour faire croire qu'elle soutient la révolution ». Le 26 janvier dernier, l'UGTT de Sfax avait appelé à la grève générale. Et lundi 14 février, les salariés de Tunisie Telecom sont entrés en grève ouverte et sans délai.

 

La CGTT campe une autre position : « il faut associer le ministère du travail et l'inspection du travail pour accompagner les revendications des travailleurs, en particulier des jeunes diplômés (60 000 sans emploi), des femmes, des cadres. Nous prenons en compte tous les acteurs : l'État, comme les entreprises, que l'UGTT a tendance à marginaliser. Nous voulons un syndicalisme moderne, fédéraliste, qui soit un véritable contre-pouvoir ».

 

« Tunisie 2040 »

La CGTT n'a pas attendu la révolution pour faire un travail de prospective. Elle va publier dans les semaines qui viennent un projet intitulé « Tunisie 2040 ». Gage de son implication dans la Tunisie nouvelle. « Nous voulons être impliqués dans la transition démocratique : discuter avec tous et n'exclure aucun. En attendant les prochaines élections, nous sommes favorables au respect de notre Constitution qui doit être impérativement reformée par la suite et proposons un nouveau Contrat Social. Nous avons trois comités qui planchent sur la réforme du système de relations professionnelles, et sur celle du marché du travail. Nous voulons une représentativité moderne et efficace, ce qui va prendre du temps. Nous allons présenter une stratégie revendicative sur les rémunérations, le dialogue social et la protection sociale. Il faut aussi réformer les entreprises pour qu'elles soient compétitives et responsables ».

 

La génération Internet sans emploi se retrouvera-t-elle dans le syndicalisme ? La CGTT a d'ores et déjà instauré des quotas pour ces adhérents : 75% de moins de 40 ans et un quota de femmes.

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Clotilde de Gastines, Cécile Jolly

Mots clés : Tunisie,, syndicat,, CGTT, Confédération générale Tunisienne du Travail, Habib Guiza

 
 

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