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Fief de David Lopez : un vrai conte philosophique sur des jeunes qui attendent

par Danielle Kaisergruber - 24 Septembre 2018

Un premier roman, prix des lecteurs Inter 2018. C'est un livre à lire et que l'on lit d'une traite : ce n'est pas qu'il s'y passe beaucoup de choses, ou alors des choses répétitives, ou alors assez ténues.

 

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Des jeunes qui traînent ensemble, et ce n'est même pas qu'ils forment une bande organisée. Juste qu'ils sont souvent ensemble, très souvent, qu'ils causent beaucoup, fument encore plus, boivent (parfois), se défoncent (quelquefois), jouent aux cartes (souvent). Le narrateur, Jonas, fait de la boxe. Pour les autres on ne sait pas trop ce qu'ils font, rien peut-être : ils montent des petits coups, souvent foireux. Ils s'appellent Ixe, Untel, Sucré ou Poto - on peut imaginer que ce sont les prénoms qu'ils se donnent entre eux, dans leur monde bien à eux. Ou bien c'est un moyen d'évoquer n'importe quels jeunes d'aujourd'hui : entre deux âges, entre ville et campagne, entre l'école qui ne leur a pas laissé grands souvenirs et le monde des adultes. Un moyen de rendre anonyme donc de parler de tous les jeunes, enfin certains jeunes.

 

Le mot « travail » n'est jamais employé. Si, une fois, à propos de Robinson Crusoé : « Cet homme qui parvient à faire société à lui seul, et à donner au travail son sens primitif, celui de survivre ». Pas facile d'en faire un idéal ou un projet.

 

Tous ces petits gars qui ne font rien, ou presque. « L'ennui c'est de la gestion. Ça se construit, ça se stimule. Il faut un certain sens de la mesure. On a trouvé la parade, on s'amuse à se faire chier. On désamorce. Ça nous arrive d'être frustrés, mais l'essentiel pour nous c'est de rester à notre place. Parce que de là où on est on ne risque pas de tomber. »

 

Parfois, l'un d'entre eux cherche un peu : « Sinon quoi de neuf je demande à Poto. Il dit rien de fou, il ne trouve pas de taf, il ne cherche pas tellement d'ailleurs. Il a encore droit à trois ou quatre mois après avoir travaillé dans l'usine de pneus, donc il n'est pas pressé, il profite un peu ».

 

Tous ces petits gars dans un endroit qui n'est ni vraiment la ville ni vraiment la campagne. Mais quand même un territoire que l'on identifie tout de suite : il y a le quartier des tours, des cités, la rivière et le canal qui délimitent des espaces, et ce n'est pas que de la géographie, le quartier des pavillons, le coteau des belles maisons, là où il y a de la vue, de l'air. On voit très bien comment cela peut être, sans besoin d'aucune description. La maison du père du narrateur avec une terrasse derrière, plutôt sympathique, mais juste au bord de la route nationale plus que bruyante.

 

« On habite une petite ville, genre quinze mille habitants, à cheval entre la banlieue et la campagne. Chez nous, il y a trop de bitume pour qu'on soit de vrais campagnards, mais aussi trop de verdure pour qu'on soit de vrais cailleras ».

 

Tous ces petits gars qui ne font pas grand-chose, ils apportent plus ou moins de soin à confectionner leurs joints, leurs shots, ça occupe beaucoup de leur temps, mais pas spécialement à s'habiller, ou à s'occuper des endroits un peu glauques qui les voient jouer, boire et fumer. Et ils parlent, ils n'arrêtent pas de parler : leur langue leur est une identité. Ils parlent le wesh, le bah, le beuh, ils se checkent, s'assurent qu'ils sont bien les mêmes « solitaires, mais ensemble ».

 

Et pourtant il y a un mystère : c'est un livre qu'on lit d'une traite, avec même une sorte de précipitation. Bizarre pour un livre où il ne se passe pas grand-chose ! Si justement, il se passe que l'on attend, que l'on espère qu'il va se passer quelque chose. Que Jonas va gagner un combat de boxe, répondre enfin aux attentes de Monsieur Pierrot, le vieux hors d'âge qui les entraîne. Qu'il va parler avec sa copine un peu bourge, et pas seulement la faire jouir en garçon d'aujourd'hui politiquement correct donc « à son service ». Que ça va faire une histoire pour de bon. Eh bien non : Wanda sortira avec un autre, plus conforme à son milieu, « plus qualifié » dit le narrateur. Il perdra son match de boxe décisif... retour au fief, au bout de ville et de nature où l'on reste chez soi, comme un vieux.

 

Surtout le livre est porté par un incroyable rythme : pas de coupure entre le narratif et les dialogues seulement scandés par des « il dit », « j'ajoute », « je reprends » hyperrapides et saccadés. C'est difficile à décrire, cela m'a fait penser au dialogue des deux paysans (Charlotte et Pierrot : « c'est-je dis », « c'est-je fais »...) dans Don Juan de Molière. Certains critiques parlent d'un livre écrit comme du rap. Pour en avoir une idée : « Il me dit c'est ta première défaite non je dis non, en seniors c'est ma deuxième. Il fait ah, et puis me demande combien j'ai de victoires. Je dis treize, et il a un geste du menton l'air de dire ouais pas mal. Il tire une latte sur sa clope. Tu fais quoi en ce moment, il demande. Je soupire et je dis bah écoute pas grand-chose t'as vu, j'suis là, j'attends ».

 

Il y a aussi beaucoup d'ironie dans Fief, un vrai conte philosophique : pas par hasard que l'on y retrouve Voltaire dans un délicieux chapitre « Sur la chatte à Voltaire » à propos de la culture d'un buisson de cannabis et du fait que, comme Candide, ça pourrait faire du bien d'aller un peu voir ailleurs comment se passent les choses. La scène de la dictée, « un texte écrit par une femme qui s'appelle Céline », est complètement comique.

 

Et il y a aussi du récit, après des discussions dans tous les sens pour savoir ce que l'on fait « ensemble » (car il n'est pas question d'être seul) après avoir joué aux cartes, on essaie un truc nouveau : aller dans les bars de la plus proche ville un peu plus grande, mais sans grand succès, et plus nouveau encore aller dans une « vraie » soirée dans une « vraie » maison avec parc, grand salon, grande cuisine et plein de filles à pécho. Ce sera chez Wanda...

 

Beaucoup de clins d'œil aussi, de petites et grandes vérités qui sont dites comme en passant pour évoquer la timidité sociale, la difficulté à supporter ceux qui sont trop différents, ceux qui réussissent : « réussir c'est trahir », la tyrannie des petites différences. Comment sortir de son fief ? Sortir de son territoire ?

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Danielle Kaisergruber

Mots clés : Fief, jeunes, Prix Inter, livre, territoire, ville, campagne, David Lopez, Danielle Kaisergruber