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France-Allemagne : c'est l'emploi qu'on assassine

par Nadya Charvet - 08 Février 2012

Le mardi le 21 février, à 20h35, ARTE consacre un Thema au chômage. Au programme, deux films qui dressent un état des lieux de l'état du chômage et donc du travail en France et en Allemagne.

 

Flexibilitat

Premier film de la soirée.
Le travail malade du chômage (62min) aurait aussi bien pu être baptisé "c'est l'emploi qu'on assassine". Avec la complicité des quelques experts avérés et/ou atterrés comme Thomas Coutrot ou Laurent Cordonnier, Robert Castel et Pierre Concialdi, le film désigne les coupables et les complices de cet assassinat en règle, et dresse le portrait d'une catégorie de chômeurs en voie de développement, ni tout à fait sans emploi, ni tout à fait en emploi, condamnés à la précarité à vie.

 

Le film
Dans les années 50, Peugeot a employé jusqu'à 42 000 salariés à Sochaux, son usine mère. La ville vivait au rythme de l'entreprise. Tout y était Peugeoisé, les écoles, les transports, les magasins, les restaurants, jusqu'aux logements prévus pour accueillir des milliers de travailleurs recrutés au Maghreb ou dans les pays de l'Est. Il faisait bon, alors, appartenir à la grande famille.

 

Le paysage d'aujourd'hui est tout autre. L'effectif de Peugeot à Sochaux est tombé à 12 000. Les enfants des ouvriers d'hier pointent au chômage ou dans les agences d'intérim, et sur les chaînes, il ne reste que 6 000 ouvriers dont 1/3 en intérim, un ouvrier sur trois !

 

C'est à cette réalité nouvelle que s'intéresse le film. Celle d'un travail rétréci, racorni, qui condamne les demandeurs d'emplois à n'être ni tout à fait chômeurs, ni tout à fait travailleurs mais l'un et l'autre alternativement, dans un cycle sans fin. Il met en lumière un chômage de nasse et de classe, un chômage discriminant qui enferme dans la catégorie des chômeurs-précaires les plus éloignés de l'emploi (femmes, jeunes, sans qualification, seniors).

 

Les pieds dans le réel aux côtés de laissés pour compte du travail, de chefs d'entreprises, de syndicalistes, d'agents de Pôle Emploi et la tête dans la réflexion à l'écoute de sociologues et d'économistes, le film montre les causes et les conséquences de cette flexibilisation de l'emploi et décrypte les ressorts économiques et politiques qui l'alimentent. En quoi le vivier des chômeurs fait-il le jeu des employeurs dans une économie dirigée par le capitalisme financier ? Quel est le rôle joué par l'Etat dans cette casse sociale ? Pourquoi rend-on les demandeurs d'emploi responsables du chômage qui les frappe ?

 

Le film travaille chacune de ces questions à l'aune d'un va-et-vient constant entre réalité et analyse. Il confronte ainsi le quotidien de l'intérimaire à vie à la théorie classique du chômage, le sentiment d'enfermement du précaire au discours sur la liberté des patrons, le malaise des salariés de Pôle Emploi aux objectifs poursuivis par l'organisme, l'acharnement à travailler des chômeurs à leur supposée fainéantise, etc.


Ce faisant, c'est un tout autre visage du chômage qu'il dessine. Un chômage qui, dans les faits, a cessé depuis longtemps d'être une priorité politique. Un chômage qui au contraire, a installé, au fil du temps, une dégradation profonde de l'emploi. En d'autres mots, il dessine un avenir de précarité pour tous.

 

Aujourd'hui, toutes catégories statistiques confondues, plus de 5 millions de personnes cherchent un emploi en France. Face à cette demande, 60% des postes proposés sont des CDD de moins d'un mois, 2 postes sur 3.

Le travail malade du chômage, un film de Anne Kunvari, écrit par Anne Kunvari et Nadya Charvet, produit par Mat Films.

 

Second film: Allemagne, mode d'emplois
«Troquer nos acquis sociaux contre des emplois ?» A cette question les syndicats français répondent à l'unisson : marché de dupes ! La petite histoire leur a souvent donné raison. Souvenons-nous de Clairoix, l'usine Continental menacée de fermeture en 2009. Les Conti avaient accepté de revenir aux 40 heures, d'abandonner leur prime de fin d'année, pour sauver leurs emplois. Début 2010, l'usine était définitivement fermée. A l'annonce de la fermeture, 200 ouvriers vandalisaient les bureaux de la sous-préfecture de Compiègne.
Et comment font les Allemands ? Contrairement aux Français et plus que les autres pays européens, ils ont massivement misé sur le chômage partiel pendant la crise financière mondiale : comparativement, ils ont dépensé 6 milliards au titre du chômage partiel, dix fois plus que les Français. En mai 2009, jusqu'à 1,6 million de salariés étaient concernés par ce qu'on nomme outre-rhin le «Kurzarbeit».

 

Résultat, le chômage a augmenté 5 fois moins vite en Allemagne entre 2008 et 2010 qu'en France en dépit d'une récession deux fois plus sévère que la nôtre (- 4,7 % de croissance en 2009 contre - 2,25 %). Le bilan est incontestable. Le taux de chômage, en Allemagne, a retrouvé aujourd'hui son niveau observé lors de la réunification, soit 5,5%.

 

Si l'Allemagne a si bien tiré son épingle du jeu c'est parce qu'elle a une longue tradition de flexicurité. Depuis le début des années 90, sous le double effet de la mondialisation et la réunification, les entreprises allemandes ont négocié toujours plus de flexibilité contre des garanties d'emploi. Vingt ans après, cette pratique les a sauvé d'une des plus graves crises.
«Travailler moins et gagner moins... pour préserver son emploi», cette formule gagnante pourrait bien, à en croire les propositions du gouvernement en manière de chômage partiel formulées lors du récent sommet pour l'emploi, inspirer le programme «social» de l'actuel Président.
A l'heure où la France cherche des recettes pour sortir du chômage de masse qu'ont les Allemands à nous apprendre?


Allemagne mode d'emplois plonge le téléspectateur au cœur de la gestion de la crise à «l'Allemande» sans idéaliser le fameux modèle allemand, dont un des ressorts reste la peur du chômage, très présente dans le pays depuis les lois Hartz qui ont revu drastiquement à la baisse les conditions d'indemnisation des chômeurs et provoqué une explosion du précariat, dont l'Allemagne doit aujourd'hui tirer les conséquences sociales et économiques et politiques.


Allemagne mode d'emplois, 31 min, un film de Nadya Charvet, produit par Mat films

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Nadya Charvet

Mots clés : emploi, chômage, flexicurité, flexibilité, Arte, Allemagne, Nadya Charvet

 
 

Réactions

  • 21/02/2012 23:12

    par Catherine Bourgeot

    Reportage surprenant et surtout très choquant. Surprenant quand un économiste reconnaît que les 4 millions de chômeurs ne trouveront pas de travail car il manque 4 millions d’emplois et ceux-ci ne seront crées que s’ils sont rentables, vérité de Lapalisse. Choquant, ce sont les gouvernements qui ont encouragés voir même organisés le libéralisme à outrance (Tatcher, Regaen) on en voit les résultats aujourd’hui, malheureusement les décideurs ne sont pas ceux qui deviennent SDF, mais tout le monde sait que le SMIG met en péril les entreprises. En ce moment on entend par un candidat les mêmes théories, cela fait peur car en continuant sur cette voie nous allons directement à la guerre civile, exemple les augmentations des revenus de ceux qui sont à l’origine de ces désastres de l’ordre de 34 %. Alors peut on critiquer les quelques patrons Allemands qui essaient de préserver simplement la vie de leurs salariés de la misère, car elle entraîne la délinquance.

  • 18/02/2012 09:52

    par André BARNOIN

    Etrange article, qui reconnaît au début la responsabilité écrasante du capitalisme financier dans le recul des droits sociaux et l'aggravation de la situation des salariés, et qui enjoint ensuite aux travailleurs de négocier leur dumping social au lieu de le subir ! Et comme d'habitude, on va chercher l'exemple allemand sans se demander si les Allemands sont si contents que ça de leur système ! Quant au "il faisait bon vivre sous la "peugeoisation" de Sochaux", il est révélateur de la vision que l'auteur a de la société: laissez les "entrepreneurs" organiser et régir votre vie, ils savent mieux que vous ce qui est bon pour vous...Si vous vous rebiffez, voyez, ils sont obligés de montrer les dents et de vous menacer de précarité si vous ne reconnaissez pas leur toute puissance... Belle façon de lutter contre les excès de la finance !