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France – Allemagne : les raisons du malentendu

par Pascal Kauffmann, Henrik Uterwedde - 15 Juillet 2010

Depuis le début de la crise économique de 2007 et de la crise budgétaire et monétaire en 2010, les controverses franco-allemandes ont agité les médias. Pascal Kauffmann et Henrik Uterwedde, analysent les raisons d'un profond malentendu dans La France et l'Allemagne face à la crise de l'euro : A la recherche de la convergence perdue. Morceaux choisis.

 

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Visions fondamentales divergentes

Ces controverses sont dans une certaine mesure inévitables, en ce qu'elles renvoient à des questions de fond non (ou insuffisamment) tranchées dans la construction de l'union économique et monétaire. Ces dernières exigent désormais des choix fondamentaux interpellant les modèles économiques des États membres. Par l'imbrication avancée des membres de l'UE, ces choix touchent directement le cœur des économies nationales, leurs modèles de croissance, leurs préférences nationales. Les interdépendances au sein de l'UE et de l'UEM sont notoires, et devraient proscrire toute stratégie négligeant l'équilibre macroéconomique des partenaires, or...

 

Les visions fondamentales, historiques, de l'UEM (et de l'UE) diffèrent entre l'Allemagne et la France. Pour l'Allemagne (imprégnée par l'ordolibéralisme,) elle doit d'abord être un acteur de régulation, doté d'un cadre réglementaire économique et monétaire et de règles communes (concernant la concurrence, les aides d'État, la stabilité budgétaire, etc pour prévenir les problèmes budgétaires dans l'UEM..). D'accord pour alimenter des fonds structurels ou des programmes pluriannuels, mais sans mener de politique discrétionnaire... Pour la France, l'UE doit être un acteur capable de mener de vraies politiques économiques communautaires.

 

Le modèle allemand est un modèle essentiellement industriel : l'industrie pèse 23 % du PIB en Allemagne, deux fois plus qu'en France. Cette force industrielle explique aussi que l'économie est tirée par les exportations car pour des entreprises spécialisées dans les biens d'équipement, les débouchés se trouvent essentiellement à l'étranger. Cette tendance s'est renforcée depuis 20 ans : le taux d'exportation allemand est passé de 24 % (1995) à 47 % (2008) tandis que le taux français oscille toujours autour de 26 %. Dans la même période, l'économie allemande a maintenu ses parts de marché au niveau mondial et accumulé des excédents commerciaux considérables. Selon la plupart des analyses, cette performance serait le fruit d'un décalage de croissance entre l'Allemagne et ses partenaires : entre 2000 et 2008, « le taux de croissance moyen de la demande intérieure allemande a été inférieur de 1,8 point à celui de la France et de l'ensemble des pays de l'OCDE, ce qui a fortement incité les entreprises allemandes à développer leurs ventes à l'étranger ».

 

L'école de la réunification

Deuxième facteur, le renforcement de la compétitivité-coût de l'économie allemande, effet d'une compression salariale sans égal en Europe : « Entre 1998 et 2008, les coûts salariaux unitaires n'ont progressé que de 4,4% en Allemagne, contre 19 % en moyenne dans la zone euro et 28 % au Royaume-Uni. La part des salaires dans la valeur ajoutée qui était de 66,3 % en 2000 (66,2 % en France) a plongé à 62,2 % en 2007 (65,4% en France), traduisant des hausses de salaires très inférieures aux gains de productivité. » (Duval [2009], p. 32).

 

Un grand nombre de travaux montrent que la compétitivité allemande ne repose pas (ou peu) sur des avantages en terme de coûts, mais largement sur des avantages « hors coûts », donc structurels : gamme de produits, spécialisation sectorielle et géographique, capacité d'innovation, capacité de réagir aux changements des marchés, tissu industriel diversifié, notamment par la présence de PME performantes, etc. Ce sont ces avantages qualitatifs qui permettent à l'industrie allemande de se maintenir dans la compétition mondiale (Fontagné et Gaulier [2008]).

 

Il est vrai que les entreprises ont eu le souci de maîtriser et, si possible, baisser les coûts salariaux. Ce souci de maîtrise, suite à l'envolée des salaires après la réunification, mais aussi à l'entrée de l'Allemagne dans l'union monétaire avec un mark surévalué, a motivé la politique de baisse des charges sociales pesant sur le travail, ainsi que certains accords entre partenaires sociaux. L'organisation productive fait également largement usage de l'offshoring (délocalisations de certaines parties de la production vers des pays voisins, notamment les PECO).

 

 

Pascal Kauffmann est professeur agrégé de Sciences économiques à l'université Montesquieu-Bordeaux 4.

Henrik Uterwedde est directeur adjoint du Deutsch-Französisches Institut (DFI) à Ludwigsburg.

 

Lire  La France et l'Allemagne face à la crise de l'euro : A la recherche de la convergence perdue, Visions franco-allemandes n°17, juillet 2010 (pdf 765 ko)

 

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A propos de cet article

Auteur(s) : Pascal Kauffmann, Henrik Uterwedde

Mots clés : France, Allemagne, malentendu, IFRI, Pascal Kauffmann, Henrik Uterwedde, crise de l'euro, convergence perdue