0

François Dubet : « l'école française forme des personnes incapables de collaborer ensemble »

par Clotilde de Gastines - 16 Février 2011

Dans l'imaginaire scolaire français, l'école est une Eglise, le diplôme fait office de sacrement. L'école le décerne au terme d'une compétition féroce, preuve qu'elle ne forme pas des personnes ouvertes et capables de collaborer avec d'autres, selon François Dubet, professeur de sociologie à l'université de Bordeaux et directeur d'études à l'EHESS. Entretien.


F Dubet

En France, l'Éducation nationale a le monopole de la formation et du signalement par le diplôme. Pourquoi reconnaît-on aussi peu l'expérience, alors que d'autres pays y arrivent ?

Le rôle du diplôme scolaire dans l'accès à l'emploi varie sensiblement selon les pays. Dans toutes les conventions collectives on détaille en principe les qualifications et le diplôme. En France, l'emprise du diplôme est extraordinairement marquée, pour des raisons historiques. La singularité française tient à notre imaginaire scolaire. On est dans le modèle culturel d'une école républicaine chargée de former des citoyens et une culture nationale.

 

Au fond, l'école française a toujours fonctionné comme une Église. La réussite sociale par l'économique est un peu suspecte alors qu'un diplôme est une sorte de sacrement. L'emprise du diplôme est paradoxale, car elle est très forte quand le diplôme est rare est difficile à obtenir. Par contre, avec un diplôme moyen, elle créé de l'angoisse, car l'équivalence diplôme-emploi se fragilise.

 

D'une manière générale, les qualifications acquises à l'école ont plus de poids que celles formées par l'expérience. En France, les syndicats patronaux et ouvriers se sont entendus pour que l'école ait le monopole du signalement. L'attribution du diplôme se fait sur des critères plutôt objectifs par un système d'examens et de concours. Alors qu'au Royaume-Uni et en Allemagne la tradition veut que les acteurs économiques se chargent de la formation professionnelle. Les stages en entreprise sont un moment essentiel dans le parcours scolaire. C'est pareil au Canada, les étudiants travaillent, associant un capital social et des compétences en plus de leur diplôme.

 

En France, il y a quelques années de cela, certains professeurs de lycées professionnels ont fait grève contre les formations en alternance ! Les Français sont dans un état de démoralisation aigue et reprochent à l'école de les orienter dans des impasses. Dans la pratique, il se créé une myriade de formations bac +2, pour des métiers très spécifiques qui sont en train de vider les facs et spécialisent fortement les étudiants. La France fait le contraire de ce qu'elle dit, de façon sauvage et désordonnée.

 


Quelles sont les valeurs et les attitudes (qui seront ensuite professionnelles) transmises par le système scolaire français ?

Il paraît même peu raisonnable de confier à la seule école la définition et la sélection du mérite des individus. Une société a besoin de personnes ouvertes et capables de collaborer avec d'autres ; or l'école ne forme pas à cela. Elle forme à l'obtention d'un statut. Lui déléguer le monopole de la définition du marité et des qualités des individus est donc déraisonnable. D'ailleurs, les entreprises se dispensent bien souvent de faire confiance à l'école (en s'attachant à ce que le candidat ait une expérience professionnelle, en s'intéressant aux « vaincus de la compétition » scolaire). Pour l'essentiel, elles font confiance au diplôme comme indicateur général de la valeur d'un individu.

 

Le système scolaire français parvient-il à atténuer les inégalités sociales ? Le peut-il seulement ?

En France, les inégalités économiques sont relativement faibles, mais les inégalités scolaires relativement fortes. Nous avons peu de très bons (9%) alors que les Pays Bas ou d'autres pays en ont 20%. Nous avons beaucoup d'élèves très faibles.

Il existe aussi une structuration spatiale des inégalités sociales. Les pauvres vont ensemble à l'école. De manière plus abstraite, on peut parler de ségrégation sociale qui tend à s'accentuer. Les familles qui le peuvent ont des stratégies de classes moyennes pour fuir l'école « pauvre », où les enfants les plus défavorisés sont des migrants récents.

La majorité des Français s'accommode des inégalités scolaires, parce que cela leur permet d'orienter le destin scolaire de leur enfant en le plaçant dans le meilleur établissement dès le collège, qui est conçu sur la base du « petit lycée » d'autrefois, alors que dans de nombreux pays, le collège s'inscrit dans le prolongement de l'école primaire. (Comme le constate le Haut conseil de l'Education, le collège n'a d'unique que le nom. Bilan des résultats de l'Ecole - 2010 - Le collège).


Donc l'école ne peut pas tout... Laisser penser cela c'est une manière pour l'État, la société de se défausser ?

L'école est un roman national ! En supposant l'égalité des chances, on a renoncé trop vite à réformer le marché de l'emploi, le logement. On a laissé des quartiers entiers se ghettoïser. Il est un peu absurde d'imaginer que l'école puisse réduire les inégalités sociales, développer le niveau culturel de tous les élèves et donner à chacun une formation professionnelle efficace... Il faudrait que l'école ait moins d'ambitions et s'attache à mieux les réaliser.

 

A lire aussi :
François Dubet, Les Places et les Chances (Seuil/La République des idées, 2010).

 

 
haut de page

A propos de cet article

Auteur(s) : Clotilde de Gastines

Mots clés : François Dubet, école française, élitisme, méritocratie, travail, pratique, valeurs