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Hervé Juvin : après la crise

par Clotilde de Gastines - 21 Octobre 2008

Hervé Juvin, président de Eurogroup Institute, réagit sur la tourmente financière, alors que tout prête à croire que l'Europe va entrer en récession.

Quelles vont exactement être les retombées de cette crise ?

HJuvin

Sans être météorologue, il est difficile d'être optimiste sur les semaines et les mois à venir. Il est clair que nous entrons en récession, mais le pire serait une déflation globale. Pour l'instant, seul le prix des actifs immobiliers et des actions connaît une déflation. Les obligations sont en sursis, reste à savoir combien de temps elles vont tenir. Ce phénomène va forcer les entreprises à réduire leurs coûts, ce qui provoquera de nouvelles délocalisations. Du fait de l'ampleur des concours publics, les engagements sociaux sur le long terme vont être soumis à forte pression. Politiquement, la cohésion sociale va être mise à mal. Le confort relatif du plus grand nombre va décliner, surtout pour ceux dont les carrières ont stagné, ceux qui bénéficiaient de retraites dorées, ceux qui avaient du patrimoine, mais un petit revenu. Nous poursuivons le mouvement déjà engagé d'explosion de la classe moyenne, en l'accélérant.

Comment financer les systèmes de protection sociale si leur coût explose ?

Le coût des dispositions de sauvetage du système bancaire et financier va pulvériser le plafond de la dette. Les mouvements de déflation engagés vont fortement diminuer les revenus du patrimoine, et les rentes qui lui sont liées. On sait déjà que les fonds de réserve des retraites perdent de l'argent - plus de 2000 milliards de perte dans les fonds de pension américains !- mais heureusement pour la France, le choix de financer en partie les retraites par capitalisation a commencé très tard. A contrario, l'explosion possible du marché obligataire aux USA signe la ruine des retraités qui voient leurs retraites liées aux marchés financiers.

Plus globalement, la crise bancaire est conjointe à une crise de lucidité. L'innovation financière avait fait croire à la disparition du risque, et à la multiplication des actifs sans risques. On va se dégriser avec une brutalité exceptionnelle. La hausse permanante du prix des actifs était très confortable, et masquait l'évolution globale faible, voire négative, de la rémunération du travail. A présent bon nombre de personnes brûlent ce qu'elles ont adoré. En réalité, celui qui a mis un peu d'argent de côté et dont le revenu était garanti a traversé les vingt dernières années d'une façon exceptionnellement confortable. Jamais on n'a connu nulle part ailleurs une telle prospérité, dans la paix et la sécurité. Jamais la combinaison revenus du capital- revenu du travail n'a été aussi positive pour la majorité de la population européenne bénéficiant d'une bonne formation, de carrières féminines complètes, et d'une protection généreuse. Il n'est pas sûr que tout ceci résiste à une compétition internationale qui va se faire féroce.

Mais au niveau financier, on a géré des actifs avec des risques cachés. Les gérants en sont responsables, mais aussi les clients qui ont exigé des rendements élevés pour tous leurs placements. Nous sommes dans une crise bancaire, beaucoup plus grave qu'une simple crise financière, car les banques font la liquidité de l'économie. Que ferait-on si les actifs et les dépôts étaient gelés, comme ils ont failli l'être en Islande ? On a confiance car on considère beaucoup de choses comme acquises. Or, nous sommes d'une crédulité absolue. Notre système est tellement sophistiqué, qu'on ne saurait même plus vivre sans carte de crédit.

Qu'est ce qui pourrait rassurer les marchés, les investisseurs et les épargnants ?

Certains disent qu'il faut réguler un peu plus, notamment sur les parachutes dorés. Sans doute, mais c'est s'attaquer au symbole. Il faut être plus rigoureux, car c'est une crise sans précédent, qui suppose des mesures sans précédent, concernant la liberté des mouvements de capitaux, le contrôle des intermédiaires, le calcul des risques, etc. Elle va apporter une rupture politique, car elle prouve que le marché ne s'autorégule pas.

La mondialisation a été présenté par les Etats comme la meilleure des choses et a provoqué une libéralisation à outrance sur 25 ans. Peu de voix s'élevaient alors contre la théorie de Ricardo sur les avantages comparatifs qui consiste à dire que chaque pays produit ce qu'il produit le mieux. La Chine fait de la très basse qualité, la Thaïlande, une qualité moindre, mais il ne faut pas se leurrer dans 10 ans, la main d'œuvre chinoise sera capable de produire de l'excellente qualité.

Quelle stratégie économique peuvent adopter les Etats européens ?

L'Union Européenne s'est tiré une balle dans le pied en adoptant un libéralisme théorique, idéologique, contre les intérêts de ses membres. Elle a benoîtement abaissé tous les dispositifs aux frontières. Elle a autorisé le déplacement et la délocalisation d'industries de plus en plus qualifiées. Or, historiquement, progrès social et industriel sont conjoints. Le problème, c'est qu'on a dissocié l'entreprise de ses employés. Comment voulez-vous qu'un employeur se soucie réellement de ses employés qui sont à 5000 km de là et qui ne bénéficient d'aucune protection sociale ? L'idée d'un monde sans frontière a déresponsabilisé les entreprises et elle a délégitimé le politique. Certains entrepreneurs ont opté pour la survie économique au détriment de la responsabilité sociale.

Un des effets de la financiarisation, c'est que l'on considère que l'homme doit être liquide, fluide, mobile. On substitue à la vie réelle, une conception abstraite de l'homme avec un grand H. De la crise actuelle résulte une crise politique et morale, elle aura peut être pour conséquence de résoudre la question de l'homme planétaire. Car aujourd'hui, l'homme universel c'est fini. On a recours aux fonds souverains, à la finance islamique. L'Islande fait appel à la Russie.

Les pays de l'Union Européenne vont-ils être touchés différemment ?

Il n'y a pas d'action globale possible, d'autant plus que l'Union à 27, ce n'est pas l'Europe de l'Euro. Je trouve extrêmement choquant que l'Irlande ait agi seule, d'autant plus qu'elle sera incapable d'assurer la garantie qu'elle a prise. L'Allemagne, l'Italie et la Grande-Bretagne sont conscientes qu'une concertation est nécessaire, mais l'Irlande, l'Espagne et les pays de l'Europe centrale sont tentés de faire cavalier seul. La question est de savoir si l'Euro va résister à cette crise asymétrique.

L'Union Européenne (sauf l'Irlande et la Grande-Bretagne) est très peu endettée par rapport aux USA. L'ensemble des mécanismes de protection sociale reste fondé sur la répartition, c'est un système robuste, qui a un sens en terme de cohésion sociale. Le problème se pose sérieusement en Angleterre, en Irlande, en Espagne et en Europe centrale.

A quel avenir doit-on s'attendre ? Va-t-on mettre le droit de la concurrence et des critères de Maastricht entre parenthèses ?

L'Europe souffre d'un déficit de gouvernance politique, reflet de son vide identitaire. La situation de fragilité économique va prédominer pendant quelques années. Et les critères de déficit et de dette, comme la doctrine de la concurrence ou des aides publiques, n'y résisteront pas. Bon nombre de pays européens ne respecteront plus les critères de Maastricht jusqu'à ce qu'elle se stabilise. La grande question pourrait bien être ; comment va-t-on pouvoir liquider la dette, an bénéfice des générations à venir, alors que nous avons placé des verrous tellement puissants contre l'inflation, qui s'en chargeait très bien ? Car il ne faut pas se faire d'illusion ; jamais la gigantesque dette publique amassée par les pays développés ne sera remboursée.
Aux créanciers d'y prendre garde, et ne pas croire aux fausses promesses !

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Clotilde de Gastines

Mots clés : Crise financière, Europe, protection sociale, eurogroup institute, Hervé Juvin, Clotilde de Gastines