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Jeunes Européens : ego trip ou bad trip ?

par Clotilde de Gastines - 14 Septembre 2009

Dans une Europe vieillissante, où en sont les jeunes ? Cécile Van de Velde, auteur de Devenir adulte. Sociologie comparée de la jeunesse en Europe, présentait en juin devant les Missions Locales, un tour d'Europe des modes d'entrée dans la vie adulte.

 

« Qui de l’Etat, de la famille ou du marché du travail est censé prendre en charge la dépendance potentielle des jeunes adultes ? interroge Cécile Van de Velde. Les réponses des sociétés européennes sont très diverses. Plus encore que l’effet du genre, plus encore que l’effet des milieux sociaux, le destin des jeunes Européens est fortement clivé en fonction de la société d’appartenance et des politiques publiques dont ils bénéficient ».

 

La chercheuse à l’EHESS privilégie une approche multiple autour de la question d’indépendance : comment les 18-30 ans deviennent-ils adultes ? Trajectoires familiales et socio-professionnelle sont liées. C’est pourquoi, l’analyse porte sur trois étapes : comment quitter sa famille, gérer la dépendance éventuelle, entrer dans la parentalité.

 

La preuve par 4
Cécile Van de Velde a choisi quatre pays représentatifs des différents modèles sociaux européens : le Danemark socio-démocrate, le Royaume-Uni libéral, l’Espagne familialiste et la France, continentale et  hybride. Chaque société est passée au crible : leurs politiques publiques, les caractéristiques de leur marché du travail et leur culture familiale.

 

« Un fond anthropologique va plus ou moins légitimer un départ précoce, ou l’appel aux ressources familiales, prévient-elle. L’Europe se divise entre un héritage culturel catholique avec forte mobilisation des ressources familiales dans les pays méditerranéens et en Irlande, et un héritage protestant valorisant davantage l’autonomie. »

 

Ego trip danois
« Le modèle nordique favorise des parcours de jeunesse inscrits dans une logique de développement personnel, précise C.Van de Velde. Les jeunes Danois prennent le temps de «  se trouver », il disent même parfois « faire son egotrip » ».
L’Etat mène des interventions généreuses pour les étudiants et pour les jeunes diplômés depuis les réformes social-démocrates des années 1990. Tant et si bien que les Danois se demandent s’ils n’ont pas créé une jeunesse trop dorée par rapport aux autres catégories d’âge.

 

Les jeunes Danois sont les premiers Européens à quitter le giron familial. L’âge médian est de 20 ans. Leurs parcours sont extrêmement mobiles. « Mobilité autant dans le versant résidentiel (vivre seul, en union libre, à nouveau seul), que dans les passages de statut étudiant à professionnel, voire la reprise d’études plus tardive. Cette mobilité n’est pas ressentie comme de la précarité subie, au contaire, elle est associée à une rhétorique de la construction de soi, vécue comme une expérimentation nécessaire pour avoir le temps de se définir, pour trouver sa place d’adulte ».


 
Les Danois sont donc bien loin de l’idée française selon laquelle ils sont déterminés à 20 ans. D’autant plus que les politiques publiques et les expériences sur le marché du travail favorisent leur mobilité. D’une part, car le financement de la vie étudiante passe par une bourse universelle et directe pour laquelle les revenus des parents ne sont pas pris en compte, et par des prêts bancaires à faible taux. Cette bourse est octroyée sous forme de bons mensuels. Tout citoyen, reçoit 72 bons le jour de ses 18 ans. La majorité citoyenne coïncide aussi avec l’ouverture de droits sociaux (contrairement à la France, où il faut attendre 25 ans). « L’absence de peur liée aux besoins de financement, réduit l’urgence de s’insérer sur le marché du travail danois, qui intègre d’ailleurs facilement les jeunes, et permet le retour ponctuel aux études ».

 

Self made British
Les sociétés libérales se caractérisent aussi par l’intégration précoce des jeunes sur le marché du travail. Les études relativement courtes sont financées par des prêts bancaires. Britanniques, Canadiens, Australiens évoluent en effet dans des modèles familiaux individualistes. L’indépendance est très précoce (21 ans en moyenne), sans garantie de l’Etat, elle doit être gagnée par ses propres moyens. Les Britanniques valorisent le fait de couper très tôt le cordon familial.

 

L’idée de l’autodidacte domine. « Le cœur de la trajectoire, c’est le salariat à temps plein pour plus de la moitié des jeunes Britanniques. Ils le privilégient même aux études, quand ils pourraient se le permettre, tant est valorisé le développement de soi et l’accès à l’indépendance ». Ce modèle repose sur un équilibre fragile, car la nouvelle génération fortement endettée, n’aura pas forcément d’emploi pour rembourser son prêt. Outre-manche, le débat fait rage sur l’entrée radicale en pauvreté de ces jeunes générations.

 

Sainte famille espagnole
« Dans le modèle méditerranéen, la famille gère les problèmes sociaux. Ces sociétés familialistes ont vu naître plusieurs mouvements de protestation qui réclame l’intervention de l’Etat, tels que la génération à 1000 euro en Espagne, ou celle à 700 euro en Grèce. Avec la crise, la dernière-née, c’est la génération Zéro, celle qui vient de sortir des études, et se sent particulièrement pénalisée ».

 

Ce sont des sociétés dans lesquelles l’appel à la solidarité familiale est légitime. L’âge de décohabitation est seulement de 27 ans, à cause de la précarité et des faibles salaires. Le fait de maintenir la cohabitation avec les parents est beaucoup moins stigmatisé qu’en France. Pour faire le grand saut dans la vie adulte, il faut en avoir les moyens. Cela passe par l’achat d’un logement, le mariage et un emploi stable.

 

Résultat, ce départ tardif s’effectue d’un foyer pour un autre. « La vie solitaire est ultraminoritaire. Démographes, sociologues et économistes se demandent d’ailleurs, si l’appel à la famille comme principal régulateur social n’explique pas l’effondrement de la natalité. D’où cette mise en garde : le familialisme pourrait bien tuer la famille. »

 

Course française au diplôme
« Les jeunes Français ont le sentiment qu’ils n’ont pas le droit à l’erreur. Dans une société méritocratique, le diplôme pèse très lourd. On sent une urgence d’intégration sociale, il faut absolument réussir à se placer avant 30 ans. Ensuite, le statut professionnel est censé se figer. Ce n’est donc pas étonnant qu’il soit toujours autant question d’orientation en France, l’enjeu est majeur ! »

 

Le parcours des Français est ternaire : étude, temps d’insertion (passage éventuel par le chômage), salariat à temps plein. Les études sont très peu cumulées à l’emploi, même si le taux augmente, l’enjeu c’est avant tout d’obtenir son diplôme, car l’emploi peut nuire à la réussite.

 

L’Etat et la famille sont mobilisés. Pourtant, la protection sociale des 16-25 ans n’existe toujours pas. Il n’y a pas d’unification de la protection sociale française à partir de la majorité, et pas de revenu minimum avant 25 ans. 18-25 ans, c’est encore un âge à part. « Les politiques publiques suivent une logique d’escalier, saucissonnant les classes d’âge. L’aide d’état n’est pas forcement cumulée avec de l’emploi, générant la peur de l’assistanat. Par conséquent, les familles sont de plus en plus sollicitées, et on risque de latiniser davantage les parcours des jeunes Français ».

 

« La problématique « Jeune » n’est finalement pas différente de celle des adultes, ils ont besoin de formation, d’accès au travail à temps plein ou partiel et de protection sociale. Leurs problèmes sont juste plus aiguisés. Ne pas leur avoir élargi le RSA en France est une erreur ».

 

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A propos de cet article

Auteur(s) : Clotilde de Gastines

Mots clés : Cécile Van de Velde, devenir adulte,

Notes de lecture :

Cécile Van de Velde, Devenir adulte. Sociologie comparée de la jeunesse en Europe, PUF, 2008

 

Liens externes :
Panel Européen des Ménages

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