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Journalisme : le travail des gens du Monde

par Jean-Marie Bergère - 01 Octobre 2014

Il y a de la jubilation dans l'air. La douce euphorie que semblent partager les journalistes du service politique du quotidien Le Monde qui suivent en 2012 la campagne présidentielle de François Hollande, est-elle une particularité de ce journal, est-elle une constante du métier de journaliste, est-elle due au fait que le camp sur lequel ils sont chargés d'écrire s'apprête à gagner l'élection, à la fatigue d'une fin de campagne ou un effet secondaire de la présence de la caméra d'Yves Jeuland ? Son film documentaire « Les gens du Monde » ne répond pas à la question, mais il nous montre que si Le Monde est un journal réputé austère, on s'y amuse aussi ! C'est la première bonne surprise de cet excellent film.



Le Monde

La production de l'information

C'est que, comme le dit Ariane Chemin, le journalisme est une activité artisanale. Ou plutôt une activité en tension entre d'un côté le savoir-faire singulier des rubricards, éditorialistes, grands reporters, blogueurs, documentalistes ou photographes, leur touche personnelle, leur engagement subjectif dans un métier qu'ils ont choisi et, de l'autre côté un système très contraignant techniquement et socialement. Ces artisans travaillent en bande organisée. Les binômes de journalistes pour alimenter les différents supports, papier, web, réseaux sociaux, la newsroom, les pools de journalistes accrédités, les voyages de presse très programmés, la concurrence entre rédactions pour accéder au candidat, laisse peu de temps pour l'exercice plus solitaire et plus personnel qui conduit à écrire et à signer un article, une brève ou à poster un tweet destiné à faire du buzz.

 

Pendant la campagne électorale un autre match se déroule en effet, celui entre la presse écrite, les médias audiovisuels, le numérique, les réseaux sociaux. La chasse au scoop, l'excitation de publier une information en exclusivité ou avant les autres, l'heure limite du bouclage, sont aussi vieilles que le journalisme. Le direct existe depuis que la radio, puis la télévision existent. Mais c'est une question nouvelle qui est posée aux rédactions : celle du temps réel, celle de la disparition des 24 heures de « délai de viduité » entre chaque édition, comme le dit un journaliste.

 

Un autre remarque que si cette prime à l'immédiateté a tendance à atrophier leur travail, elle modifie aussi fondamentalement l'expression publique des personnalités politiques. Elle l'oriente inexorablement vers une plus grande retenue, vers les « éléments de langage » qui ne doivent donner aucune prise aux adversaires, ou vers la recherche de la formule choc, celle qui va enflammer -positivement si possible- les réseaux sociaux. Thomas Wieder co-équipier de David Revault d'Allonnes, au retour d'une longue journée de déplacement pour suivre le candidat, constate avec autant d'agacement que de résignation, qu'il n'y a rien à en dire, une journée pour rien, une journée vide, et que heureusement il n'a pas, ce jour là, d'article à écrire !

 

Le quatrième pouvoir

La deuxième surprise vient de la place qu'occupent les réunions et les discussions à tous les niveaux de la rédaction et à toutes heures du jour et de la nuit. Que signifie l'indépendance du journal ? Comment faire avec les convictions personnelles des uns et des autres ? Que faire d'une tribune signée du candidat mais sans contenu ? Peut-on mettre sur le même plan les populismes de Le Pen et de Mélenchon ? Quelle part de récits sur les personnes et d'anecdotes peut-on admettre dans les rubriques politiques d'un journal « sérieux »? Le Monde doit-il prendre position et appeler à voter pour tel ou tel candidat - surtout s'il est de centre-gauche, comme le veut la tradition- ? Pourquoi n'a-t-on pas pensé à un article sur ceux qui se bousculaient pour accéder au salon VIP le soir de la victoire de Hollande ? Etc. On est frappé de la qualité des échanges et de l'incertitude quant à leur issue. Tout semble possible même si l'autorité de quelques anciens et de quelques plumes plus réputées, mais peu de la hiérarchie, se fait sentir. Il règne une atmosphère démocratique et c'est revigorant.

 

On comprend que la réalisation d'un journal, la production et la mise en forme de son contenu, suscitent autant de questions techniques, de savoir-faire, de moyens, que de questions déontologiques. Les défis auxquels est confronté ce qu'il est convenu d'appeler en démocratie le quatrième pouvoir sont économiques et technologiques, ils sont aussi éthiques, protection des sources, vérification des informations, distance par rapport aux élus politiques, transparence des prises de position, indépendance rédactionnelle, temps de l'analyse et de la réflexion. Le ré-enchantement du journalisme que souhaite Erik Izraelewicz, directeur du journal, décédé dans son bureau en novembre 2012, est-il compatible avec la pression d'un rythme sans cesse accru qui fait que « les individus font désormais face au monde sans pouvoir l'habiter et sans parvenir à se l'approprier », comme l'écrit Hartmut Rosa [1]? On l'espère vivement à la fin du documentaire d'Yves Jeuland, pour le journalisme et pour nous-mêmes, sans en être certain.

 

Et la politique dans tout ça

Le troisième ingrédient du film, c'est la politique elle-même. Elle n'en est pas le sujet principal, et le moins que l'on puisse dire est qu'elle ne vole pas la vedette aux « Gens du Monde ». En 2014, soit deux ans après la fin de cette campagne, ce n'est pas l'écart entre les promesses électorales et les promesses tenues qui frappe, mais le sentiment que pendant cette campagne, la tactique, les petites polémiques, l'art de séduire ceux qui sont réputés faire l'opinion, l'emportent sur les options politiques ou la vision d'un avenir possible et désirable... Bien sûr on accuse souvent les journalistes d'être la cause de cette médiocrité des débats, ils ne s'intéresseraient qu'aux petites phrases et aux querelles d'egos. Les images tournées et montées par Yves Jeuland nous montrent autre chose. Elles nous montrent « les gens du Monde » qui vaille que vaille tentent de décrypter, de comprendre, d'expliquer, de garder un esprit critique face aux stratégies de communication et de séduction de ceux qui savent la valeur d'une presse libre, lorsqu'elle vous encense.... Est-ce un effet de la complaisance du réalisateur ? Est-ce une particularité de quelques rédactions « old school » ? Est-ce dû à ces journalistes-là et à ce candidat-là ? L'exercice du métier de journaliste semble avoir plus de consistance politique que les déclarations de ceux qui font profession de la politique.

 

Chaque pays a dans son patrimoine des titres prestigieux. Le Monde appartient à ceux qu'il est convenu d'appeler les quotidiens de référence : le New York Times, El Pais, The Guardian, The Times, Der Suddentsche Zeitung, Die Welt, Le Soir, etc. Mais ce film documentaire n'informe pas seulement sur ce journal ou sur une situation qui serait propre à la France. La question des mutations que subissent les medias, et à travers elles celle de l'équilibre des pouvoirs et des contre-pouvoirs, concerne tous les pays, démocratiques ou qui y aspirent. Yves Jeuland la pose sans nostalgie ni culte des grandes figures qui ont marqué l'histoire de la presse. Sa bienveillance va à ceux qui en sont les acteurs aujourd'hui. Ils la méritent sans doute et cette plongée plutôt joyeuse au cœur du travail de ceux dont nous lisons régulièrement les articles, nous fait du bien.

 

[1] Aliénation et Accélération. Vers une théorie critique de la modernité tardive. Hartmut Rosa. La Découverte 2012 (2010 pour l'édition suédoise).

 

Référence complète du film

Les Gens du Monde - Yves Jeuland (1h22)
Sortie en septembre 2014

 

Crédit image : CC/Flickr/Franck Schneider

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Jean-Marie Bergère

Mots clés : les gens du Monde, film, Yves Jeuland, travail de journaliste, mutation des médias, activité artisanale, journal Le Monde, couverture médiatique, campagne présidentielle, journalisme, Jean-Marie Bergère