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Kanopé : une Coopérative d'activité et emploi entre Gers et Béarn

par Jean-Marie Bergère - 28 Février 2016

Virginie la caricaturiste, Jacques le fabricant de petits meubles, Anne la designer textile, ... Ils ont tous en commun d'être entrepreneurs-salariés de la Coopérative d'activité et d'emploi Kanopé. Ils sont 25 sociétaires de cette petite coopérative née il y a 16 ans à Auch, dans le Gers. La force de Kanopé ? La coopération, l'ancrage local, l'envie, l'énergie.


Kanopé : une Coopérative d'activité et d'emploi entre Gers et Béarn.

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Huit boutiques éphémères se sont installées dans la Galerie Joffre à Pau. En fin d'année, une trentaine de créateurs y exposaient tout ce qui permet de faire un cadeau insolite ou authentique. Virginie Poeyto, graphiste free-lance et caricaturiste, Jacques Cochet, fabricant de petits meubles et Anne Thoby designer textile productrice d'articles en pure « Laine des Pyrénées » partageaient une de ces boutiques, ouverte sous l'enseigne de l'Association Pau p'Art. Mais ils partagent plus que cela. Ils ont en commun d'être entrepreneurs-salariés de la Coopérative d'activités et d'emploi Kanopé. Michel Delau, qui me la présente avec autant de précision que de passion, est un des 25 sociétaires de cette coopérative née il y a 16 ans à Auch, dans le Gers. Habitant près de Tarbes, il est également en charge de son développement sur les Hautes-Pyrénées et le Béarn.


Entreprendre ensemble

Parmi tous les métiers présents au sein de Kanopé, cinq secteurs se distinguent. Le pôle communication est le plus organisé. Plusieurs entrepreneurs-salariés ont créé une marque commune. Ils allient leurs différents savoir-faire et leur énergie pour répondre à des marchés auxquels ils ne pourraient pas prétendre individuellement. La formation représente environ un quart du chiffre d'affaire de la CAE. Le secteur est porteur et il commence aussi à s'organiser sous l'impulsion des responsables de la coopérative. Le pôle bien-être est en développement. Un espace partagé accueille désormais les clients des médecines douces et ceux qui sont à la recherche de relaxation ou de méditation, adeptes de la sophrologie ou d'autres techniques. La CAE ne peut pas accueillir de professions réglementées, aussi une charte éthique garantissant la qualité de ces services est en discussion. L'artisanat d'art regroupe des créateurs qui commercialisent sur les marchés locaux et dans les boutiques de Toulouse ou de Pau toutes sortes de produits, pourvu qu'ils soient « fait main » et localement. Enfin, cinquième pôle, celui du conseil aux PME et TPE, pôle auquel Michel Delau est rattaché.


Kanopé intègre environ 30 nouveaux membres chaque année et constate une quinzaine de départs. Les motivations des candidats sont diverses, entre chômage, difficulté à trouver un emploi et envie d'être autonome dans son travail. 150 travailleurs, entrepreneurs-salariés ou sociétaires, sont membres de la CAE. Ils étaient 65 il y a 5 ans. Les attentes évoluent. Une première génération cherchait un support juridique et social, un service pour se mettre en règle et faire la paye. Elle était satisfaite d'y trouver, en plus, un accompagnement dans la mise en place et le développement de son projet individuel. En effet, les CAE revendiquent d'être des entreprises pédagogiques, qui permettent « l'apprentissage du métier d'entrepreneur en offrant le temps de la réussite et le droit à l'erreur ». Une nouvelle génération cherche aussi un espace de travail qui favorise le partage de projets ou de conseils « entre pairs » et une nouvelle façon de vivre son travail, « conciliant le meilleur du salariat et le meilleur de l'entrepreneuriat ».


L'esprit coopérateur

Tout comme son homonyme, symbole d'un écosystème particulièrement riche en biodiversité grâce au rayonnement solaire, Kanopé doit une partie de sa vitalité à l'entraide et aux échanges entre des personnes aux parcours et aux projets très différents. L'esprit « coopérateur » y souffle. Bien sûr, les partenariats existent également dans d'autres structures qui regroupent des emplois atypiques. Mais dans celles qui proposent le portage salarial ou le partage de locaux à des indépendants, auto-entrepreneurs ou professions libérales, l'élitisme et l'individualisme y sont plus forts. Les plateformes du type Hopwork permettent aussi de mutualiser et d'échanger, mais c'est l'esprit free-lance des webdesigners, community managers, développeurs et autres consultants en communication, qui y règne. Pourtant, on s'en doute, même à Kanopé, la convivialité et l'envie de partager ne suffisent pas. Avant leur intégration, les candidats sont sélectionnés et cooptés en assemblée générale des sociétaires. Ils doivent non seulement manifester leur volonté de participer à la coopérative, mais également justifier d'un savoir faire et d'un projet en adéquation avec un marché. Sur cette base les candidats peuvent souscrire une assurance responsabilité civile professionnelle, autre condition pour signer le contrat d'entrepreneur-salarié, CDI reconnu par la loi depuis 2014 qui permet de transformer un chiffre d'affaires en nombre d'heures et en salaire.

 

La vie continue

Les chiffres de Kanopé sont bien inférieurs à ceux de Coopaname - dont Metis a parlé dans un article récent - implantée en région parisienne et qui pourrait rapidement atteindre les 1000 personnes mais on y trouve la même diversité de métiers, d'expériences et d'ambitions. Dans le contexte économique local, c'est exceptionnel. Depuis une trentaine d'années le mouvement de désindustrialisation y a été continu. La céramique industrielle, les industries de l'armement, l'électronique ont quasiment disparu. Ni la présence d'Alstom à Tarbes, de Turboméca (Safran) dans les Pyrénées Atlantiques, des entreprises sous-traitantes du pôle aéronautique toulousain, ni la proximité des investissements de Total dans le pilote industriel de Lacq pour tester une chaîne complète de captage-transport-stockage de CO2, ne compensent ces pertes.


Kanopé incarne un autre visage de cette France périphérique, oubliée et sacrifiée, telle que quelques économistes l'ont décrite. La CAE n'est pas seule à se développer entre Gers et Béarn. Des projets d'espaces de co-working sont en route à Auch. Les coopérations avec les bassins d'emploi voisins se multiplient, sans s'arrêter aux limites administratives de régions différentes, Midi-Pyrénées-Languedoc et Aquitaine-Limousin-Poitou-Charentes. Une société de portage salarial implantée localement sélectionne ses membres. Ils doivent justifier d'un chiffre d'affaires mensuel confortable.


À Kanopé, la moyenne des rémunérations est inférieure au SMIC. Cette moyenne résulte de situations très différentes, en termes de métiers, d'activités, comme en termes de projet de vie. En intégrant récemment de nouveaux entrepreneurs-salariés, la moyenne a logiquement baissé. Vivre décemment ne signifie pas la même chose pour tout le monde. Certains cherchent un revenu correspondant à celui qu'on peut attendre en travaillant à mi-temps, ou simplement un complément de revenu. Les plus ambitieux peuvent mettre plusieurs années avant d'atteindre leurs objectifs et le niveau de vie espéré.


Les promesses de la modernité

La loi sur l'Economie Sociale et Solidaire (loi Hamon de juillet 2014) a donné un coup d'accélérateur aux CAE. 10 000 entrepreneurs-salariés et sociétaires y trouvent aujourd'hui un statut et les services qui leur permettent de créer leur activité et d'en vivre. Le principal réseau de CAE, Coopérer pour entreprendre, regroupe 74 CAE, 7 000 emplois et 70 millions de chiffre d'affaires.


Depuis 2014, trois ans après leur intégration dans une CAE, les entrepreneurs-salariés doivent choisir entre devenir sociétaire ou en sortir. Qu'adviendra-t-il de ceux pour qui cela ne sera pas possible, pour des raisons personnelles ou économiques ? Devront-ils être coupés de leur collectif de travail et poussés vers le statut d'auto-entrepreneur ou de travailleur indépendant ? Espérons que l'attention sérieuse aux situations particulières prévaudra sur l'application de la règle générale. Car, Michel Delau le rappelle, « dans Kanopé, il n'y a que des cas particuliers ».


Les CAE ne sont certainement pas une réponse universelle ni miraculeuse (bien que Lourdes soit proche !). Mais soutenir et multiplier ces initiatives, compter sur leur enracinement dans des territoires auxquels sont attachés ceux qui y investissent sans compter intelligence et temps, a sans aucun doute plus de valeur et d'efficacité que la croyance dans les effets improbables du déplacement d'un curseur sur un axe allant de la flexibilité à la sécurité, l'accroissement de l'une se faisant automatiquement au détriment de l'autre. L'exemple des CAE montre qu'il est possible de prendre le problème autrement et d'emprunter les voies qui ont pour horizon d'accroître simultanément l'autonomie et la solidarité, fidèles en cela aux promesses de la modernité.

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Jean-Marie Bergère

Mots clés : Kanopé, Coopérative d'activité et d'emploi, Gers, entrepreneurs, salariés, Micjel Delau, Jean-Marie Bergère