2

L'argent et le syndicalisme : cuisines et dépendances

par Claude Emmanuel Triomphe - 01 Février 2015

Cet - couleur

Metis a longtemps hésité à s'emparer d'un sujet ô combien sensible et qui pourrait fâcher. De peur d'alimenter des campagnes nauséabondes alors que l'immense majorité des représentants des salariés est dans ce pays intègre, courageuse, altruiste. Ou encore d'être accusé de je ne sais quel complot antisyndical. Mais les tumultes récents au sein d'une grande confédération syndicale française ont eu raison de nos réserves, et ce d'autant que la question est posée dans bien des pays du monde entier.

 

Contrairement à beaucoup d'idées reçues, les syndicats français sont loin d'être riches. Cela tient à de nombreux facteurs dont le principal est la faiblesse de l'affiliation syndicale comparée à celle de tous les pays de l'OCDE. Avec un taux de syndicalisation avoisinant les 8%, ils font pâle figure à côté de nombre de leurs collègues européens, belges, scandinaves, allemands, autrichiens ou même britanniques. Faiblesse et pauvreté vont donc de pair et débouchent sur deux grandes conséquences : d'une part, elles incitent les syndicats à chercher des ressources autres que celles issues des adhésions - lesquelles ne représentent selon les organisations qu'entre 13% et 40% des ressources- d'autre part elles les rendent dépendants et donc vulnérables.

 

Les ressources autres que celles provenant des cotisations proviennent en grande partie des multiples institutions paritaires dont les syndicats sont à la fois co-fondateurs et co- gestionnaires et ce notamment dans les domaines de la formation et de la protection sociale. Elles proviennent aussi des pouvoirs publics nationaux ou territoriaux : subventions directes mais aussi mises à disposition de personnels ou de moyens matériels ou immobiliers. Elles proviennent enfin des entreprises ou d'organismes qui en émanent : on l'a vu avec les affaires de l'UIMM, la plus riche des organisations patronales. Toutes les organisations dites représentatives sont concernées par ces mécanismes, même si les proportions varient.

 

Si certains de ces financements relèvent d'une éthique plus que douteuse, beaucoup ne posent pas de problèmes. Ce qui pose question en revanche, c'est leur transparence, à commencer par celle qui est due à leurs adhérents, et la qualité de leur gestion. Certes, depuis les lois de 2007 et de 2008, certaines pratiques sont mieux encadrées et les comptes des syndicats désormais certifiés. Mais cela est loin de tout régler tant la complexité et la fragmentation des organisations et des circuits reste grande.

 

Les scandales récents qui ont touché l'ex-secrétaire général de la CGT sont, en valeur monétaire, quasi anodins à côté de ceux qui ont touché certaines organisations patronales - dont nous ne parlerons pas ici mais dont les financements sont tout aussi problématiques - ou bien certains syndicats étrangers. Nos lecteurs belges, allemands, britanniques ou espagnols en savent quelque chose. Mais ces scandales interviennent à une période et dans un contexte où les dégâts risquent d'être immenses : la perception qu'ont les salariés et les citoyens du syndicalisme risque de rejoindre un « tous pourris » aux effluves inquiétantes et participe à cette délégitimation des institutions socio-politiques qui fragilise la société française. Les scandales font douter de la qualité du travail syndical et de la démocratie sociale. Ils interviennent enfin à un moment où le pouvoir d'attraction du syndicalisme sur toute une partie du salariat, sur les générations montantes en particulier, est extrêmement réduit.

 

Il faut le souligner: jusqu'à aujourd'hui, les rapports entre l'argent et le syndicalisme en France ne relèvent généralement pas de la corruption. Mais les failles et vulnérabilités qui affectent ces rapports ne sont pas rassurantes pour autant. Le fait même que le syndicalisme ne joue plus un rôle essentiel dans la répartition des revenus et que les négociations interprofessionnelles continuent pour la plupart à se faire sur la base de textes présentés par la partie patronale ou sur injonction gouvernementale sont des signes forts de ces failles. Des réformes du financement syndical sont évidemment nécessaires et pas seulement au plan national. Mais aucune de ces réformes n'a de chance de prospérer, si la priorité première et effective du syndicalisme n'est pas donnée à la syndicalisation, pour ne pas parler d'affiliation tant la notion de « l'adhésion » comme de l'adhérent est à l'heure du numérique largement interrogée. En dépit des discours et des textes de congrès, la dynamique institutionnelle prend toujours le pas sur celle de la mobilisation. Au risque de perdre ce qui fut sa substance. Ce défi n'est pas propre à la France, il vaut pour une très large part à l'ensemble du mouvement syndical européen. « Prolétaires de tous les pays.... ».

 

 

PS : La victoire de Syriza en Grèce doit être méditée. S'agit-il d'un tournant dans la mise en œuvre d'un agenda néo libéral comme le clament ou l'espèrent certains ? D'un tournant dans la construction européenne ? Les mois à venir le diront mais en cette matière il convient d'être très prudent. Par contre, il pourrait bien s'agir d'un tournant significatif dans les relations entre citoyens et des élites dirigeantes largement discréditées voire parfois corrompues. La montée, à gauche comme à droite, de mouvements alternatifs et positionnés sur cette dénonciation des élites gagne de nombreux pays sans être l'apanage des pays méditerranéens, loin de là. Elle mériterait un regard moins méprisant que celui qui les enferme dans le concept de populisme.

 

Lire aussi « Un syndicalisme dual et dépassé »

 

 
haut de page

A propos de cet article

Auteur(s) : Claude Emmanuel Triomphe

Mots clés : syndicalisme, financement syndical,UIMM, CGT, corruption, paritarisme, subventions, institutionnalisation, légitimité institutionnelle, adhésion, cotisations, Grèce, Syriza, Europe, Claude Emmanuel Triomphe

 
 

Réactions

  • 09/02/2015 09:48

    par Claude Emmanuel Triomphe

    Merci beaucoup pour ce commentaire et ce témoignage sans concession mais visiblement ancré dans une longue pratique. Vous énoncez à la fin des voies qui méritent très certainement un large débat mais dont je ne suis pas convaincu qu'elles remporteraient aujourd'hui (vote obligatoire, chèque syndical) l'adhésion que ce soit celle des partenaires sociaux ou celle du législateur. Pour autant le statu quo est mortifère...Et si rien ne bouge, c'est la fossilisation du système qui s'imposera.

  • 06/02/2015 12:14

    par Tony Larochette

    Je découvre votre site, et cette première lecture réveille mon indignation ; non pas vos lignes, malheureusement lucides, mais le sujet traité au cœur duquel j'ai essayé de combattre vainement durant trente ans d'appartenance syndicale, avec quelques mandats, mais surtout un emploi de permanent dans un grand Comité d'Entreprise. Difficile de faire court. On peut cependant dresser quelques lignes de force qui viendront compléter votre propos. L'institution syndicale, par son histoire, les acquis de ses luttes, a permis d'améliorer le sort de nombreux salariés, durant les années de plein emploi. À travers les accords de Grenelle, puis les lois Auroux, le législateur a offert à la gent syndicale et au patronat une formidable boîte à outils pour les décennies suivantes. L'amer constat aujourd'hui, mêle la consternation, l'exaspération, au chaos annoncé du champ syndical, son chant du cygne ! Le profond dévoiement qui a progressivement saisi les institutions représentatives du personnel (secteurs privé et public confondus) trouve probablement sa principale explication dans le ressenti qui s'impose aux salariés. Pour exemple, prendre un mandat de Délégué du Personnel n'a rien de naturel. Presque toujours, cela suppose un fort engagement, tant en termes de disponibilité, que de risque de marginalisation professionnelle, pour ne pas dire d'abandon de toute ambition de carrière. Très vite, le D.P. va devoir porter une double casquette (au minimum !). Il va devoir se former auprès de son syndicat, quémander des heures de délégation, se mettre à dos ses collègues, et en dépit de sa bonne volonté va perdre beaucoup d'énergie à légitimer son mandat, vis-à-vis des autres (son équipe de travail, sa famille) comme de lui-même. Chaque expérience est différente, mais je crois pouvoir affirmer que le croisement de ce schéma est obligatoire pour un syndicaliste, qu'il soit occasionnel ou durable. Quid des salariés ? … Si peu nombreux à se déplacer pour aller voter… La plupart d'entre eux ne voient pas, ni ne comprennent, la nécessité d'intégrer ce jeu de la représentation syndicale. Leur désaffection relève souvent de l'ignorance, de leur perméabilité aux rumeurs, du climat délétère qu'entretiennent les Directions autour du syndicalisme revendicatif, du j'm'enfoutisme, de la lâcheté, de l'opportunisme qui se cache à peine derrière des candidatures "maison" ou à l'inverse "protectrices", etc. Surtout, du fait que la grandeur de la démocratie citoyenne dans l'entreprise, dont les institutions syndicales restent une très belle émanation, ne leur a pas été rendue plus lisible par ses acteurs les plus valeureux. Parce que cela va de soi pour les Obélix du syndicalisme, et n'a pas besoin d'être expliqué ! Les gueulards de la revendication sont souvent "taiseux" sur les enseignements du combat ouvrier, et quand bien même ils feraient effort de pédagogie, leurs discours ne pèseraient pas bien lourd face au dénigrement systématique de la représentation syndicale que reproduisent inlassablement nos médias. Quid de la Direction ? … Des chefaillons aux cadres sup', pour lesquels la chose syndicale est une aberration hexagonale, qui leur fait perdre un temps fou, et qui contrarie leur épanouissement de guerriers prédateurs dans ce qu'ils voudraient tant n'être qu'une jungle sans foi ni loi. Pour ceux-là, le Code du travail doit être brûlé au plus vite ! Ce sombre tableau peut se noircir encore, si nous abordons l'angle financier du syndicalisme. Claude-Emmanuel Triomphe en ébauche les contours. Allons plus loin. Il existe des "trésors de guerre", qu'il va bien falloir sortir de leur enfouissement. Citons les réserves cumulées par les Comités d'Entreprise (contributions patronales socioculturelles et celles dites de fonctionnement), les commissions paritaires de Formation, la contribution patronale au Logement, les Mutuelles … Pour ne parler que des ressources figurant dans les bilans comptables ! Ces fonds considérables ont vocation à financer des dynamiques de solidarité, d'apprentissage, d'habitat, de santé. Pourtant nombre d'entre eux dorment dans des placements protégés, qui font le bonheur des banques traditionnelles ou le plus souvent coopératives (quand même !), mais qui n'irriguent pas le tissu économique et social pour quoi ils ont été créés. Comment faire émerger une idée positive de ce marigot ? En repensant la représentation syndicale dans les entreprises et chez les fonctionnaires, autour de quelques principes clairs et distincts : - la raison d'être du syndicalisme, c'est l'exercice d'un contre-pouvoir au sein des unités de travail. On ne peut donc pas faire abstraction du nécessaire rapport de force(s) qui s'en déduit. Avoir conscience de cela ne signifie pas guerre permanente. Au contraire, la convergence des intérêts en apparence contradictoires doit fonder l'obsession de la négociation, et la recherche du compromis. La transparence de l'information, dès lors qu'elle concerne les conditions de travail, de salaire, de pérennité de l'emploi, de progression de carrière, de formation, doit être obstinément cultivée, en amont des conflits. - Le va-et-vient entre "le terrain", les strates hiérarchiques, les décideurs doit être permanent. - Parvenir à cette rupture culture passe nécessairement par une contrainte : se syndiquer, et voter, doit être obligatoire ; le chèque syndical répond à ces deux exigences et devient une contribution patronale majeure ; annuellement remis à chaque salarié qui en rédige l'ordre au syndicat représentatif qu'il choisit et auquel il apporte par la même son suffrage. Seul ce dernier alinéa appellerait une loi nouvelle. Et ce ne sont là que quelques pistes. Nombre de salariés, syndiqués ou non, ont déjà pensé comme cela, et ont émis de telles propositions. Mais seule la République peut "imposer" cette révolution copernicienne à notre planète laborieuse. Le partenariat entre syndicats et décideurs conditionne certainement l'éclosion d'un nouveau monde du travail. Celle-ci devient urgente. L'ignorer ou en reporter indéfiniment l'avènement détruit le salariat et ruine notre économie.