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L'Europe, l'élargissement et les Bulgares

par - 16 Septembre 2008

sofia parlement

Le 23 juillet dernier, au beau milieu des vacances et un an et demi après l'adhésion de la Bulgarie à l'Union européenne, la Commission adressait au gouvernement un rapport extrêmement critique sur les manquements bulgares.
En fait, il y avait deux rapports. Le premier consacré aux « progrès réalisés en matière de réforme du système judiciaire et de lutte contre la corruption et le crime organisé » constatait que la corruption restait un problème majeur que les autorités devaient résoudre d'urgence. L'autre évaluait la gestion et l'utilisation des fonds européens. Les dysfonctionnements et fraudes enregistrés conduisaient l'Union européenne à suspendre l'activité de  deux des quatre organismes cn charge de ces fonds. Conséquence, Bruxelles décidait de geler l'octroi de plus de 800 millions d'euros correspondant à des fonds non structurels destinés à faciliter l'intégration de la Bulgarie à l'Union.

Pour la première fois, la Commission s'est référée à l'opinion bulgare pour appuyer les conclusions de son rapport. Elle cite les enquêtes de l'Eurobaromètre soulignant l'impuissance du gouvernement à lutter contre la corruption.
Lors de la présentation du rapport, le porte parole Johannes Lautenberger a martelé que les critiques de l'Union n'étaient pas destinées à décourager Sofia mais bien au contraire à l'encourager dans ses efforts. La Commission est bien consciente que l'Union ne peut fonctionner et justifier les avantages de l'élargissement que si tous les pays respectent les règles.

Les réactions des politiques

Le président bulgare Georgi Parvanov : « Le rapport de l'Union est un fait, il contient de nombreuses critiques. Elles ne doivent pas conduire à se défier des institutions ou de la société car la Bulgarie a réussi son parcours européen et ses objectifs de développement »

Le premier ministre Sergei Stanishev : « Le rapport de la Commission est objectif, la Bulgarie a bien rencontré des problèmes dans la réforme de son système judiciaire. Quant à la suspension des fonds, c'est une pratique banale qui s'applique également à d'autres Etats membres. Dans les six mois qui viennent, nous allons redoubler d'efforts pour réaliser des progrès concrets. L'opinion et les partenaires européens jugeront sur les résultats. Le gouvernement est prêt à budgétiser ce qui correspond aux fonds bloqués. »

Le premier ministre socialiste et quelques autres ministres ont souligné les quelques points positifs du rapport.
Le vice premier ministre Meglena Plugchieva a défini le rapport de la Commission comme un rapport de solidarité critique. « J'espérais que certains progrès réalisés seraient mieux appréciés et que les experts européens en reconnaitraient davantage. Nous continuerons néanmoins notre partenariat avec l'Europe mais j'attends plus d'accompagnement de leur part. Tout cela est nouveau pour la Bulgarie mais si nous faison preuve de constance, nous aurons bientôt des résultats ».

Le chef de l'opposition, l'ex premier ministre Ivan Kostov : « On espérait un rapport modéré or il est bien pire que ce que l'on attendait. La sanction européenne est très sévère.  La Bulgarie est devenue un sérieux problème politique pour l'Union. Le rapport évalue indirectement le gouvernement et sa majorité. L'élite politique est discréditée à l'étranger et la confiance perdue en Bulgarie. Jamais L'Union n'a rédigé un rapport aussi crtique à l'encontre d'un Etat membre. A l'international, l'image de la Bulgarie est sérieusement dégradée. La Bulgarie est un partenaire non fiable, c'est un précédent très dommageable ».

Une question s'est alors posée : l'échec de la Bulgarie est-il aussi l'échec de l'Union ? Ce cinquième élargissement va-t-il mettre un terme à de futures adhésions ? La directice de l'Institut Européen répond par l'affirmative. «  Oui, c'est possible, les Etats membres de longue date s'interrogent maintenant sur l'opportunité d'intégrer de nouveaux pays. Les exigences à leur encontre deviennent beaucoup plus contraignantes. Pour le moment la Bulgarie ne fait pas partie de l'Europe en tant qu'ensemble partageant des valeurs communes. La Bulgarie ne les respecte pas ».

« Ces rapports sont les plus sévères jamais établis » a déclaré l'euro député allemand Markus Ferber, « l'Europe pourrait ultérieurement bloquer les milliards d'euros de fonds structurels ».

Les réactions syndicales, l'opinion

Jeliasko Hristov, président de la confédération des syndicats indépendants CITUB, la plus importante confédération bulgare : « La CITUB s'inquiète des conclusions de la Commission. Nos membres sont profondément heurtés par les faits révélés dans les rapports. Nous sommes très mal à l'aise face au manque de détermination du gouvernement et de l'administration à résoudre les problèmes. Nous ne pouvons rester indifférents alors que la Bulgarie est compromise. Le rapport est clair, le jugement objectif, maintenant il faut agir. Il y a des règles en Europe, on doit s'y conformer ».

L'opinion publique souffre de la corruption et de la pauvreté rampantes. Une majorité de Bulgares a bien accueilli les conclusions européennes. Un sondage récent effectué par l'institut de recherche Alpha indique que près de 40% des Bulgares approuvent les sanctions financières. L'enquête Eurobaromètre de juillet montrait que 73% de la population ne fait plus confiance au gouvernement, le taux d'approbation ayant atteint le niveau le plus bas depuis l'adhésion. Dans le même temps, la confiance dans les institutions européennes a fait un bond, atteignant le taux de 51%. Par ailleurs, le mécontentement massif des Bulgares à l'égard du gouvernement s'exprime largement dans les media.

Le jour de la publication du rapport, l'opposition a déposé sa sixième motion de défiance au gouvernement. Ceci pour les dommages moraux et matériels infligés à la Bulgarie et à ses citoyens du fait des détournements constatés dans l'utilisation des fonds européens. La coalition gouvernementale tripartite a organisé un séminaire de travail pour consolider sa position. La motion de défiance n'est pas passée. Le 30 juillet, les 84 parlementaires de l'opposition ont voté pour, 150 députés de la majorité ont voté contre, un indépendant s'est abstenu.
« Nous ne sommes pas parfaits, mais on ne peut se payer le luxe d'élections anticipées » a déclaré Sergey Stanishev. Il a demandé à l'opposition d'adopter un comportement responsable et d'arrêter d'exiger des élections anticipées ou d'organiser des manifestations dans la rue.

Le parti nationaliste « Ataka » a installé des tentes face au bâtiment du conseil des ministres. Il a annoncé l'ouverture du parlement du peuple et  demandé des élections. Des vagues de protestation d'agriculteurs, de médecins, d'infirmières ... ont été organisées partout dans le pays. Le 12 août à Sofia, les partis de l'oppostion ont lancé une pétition nationale contre le gouvernement. Première étape avant d'organiser une journée nationale de protestation et de boycott du gouvernement. Le recueil de signatures démarre le 6 septembre date de commémoration de l'unification bulgare. L'opposition a invité les deux confédérations syndicales nationales à la rejoindre, mais les confédérations n'ont pas accepté de s'engager sur le terrain politique. Il faut savoir que quand l'opposition était au pouvoir, elle avait renoncé à dialoguer avec les syndicats.

Les confédérations ont préféré soutenir le gouvernement et lui présenter leurs revendications alors qu'il se montre généreux en promesses et prêt à répondre aux actions populistes.
La CITUB a cependant publié un mémorandum adressé au gouvernement et aux employeurs. Elle demande l'engagement d'importantes mesures sociales ou sur les conditions de travail à réaliser sur la période 2008 2009. Par ailleurs, son conseil de coordination a lancé une enquête  et une campagne nationales auprès des salariés pour organiser des actions de protestation et des grèves sur la base de leurs revendications.
On peut constater que la perspective d'élections parlementaires force tous les partis à apporter leur contribution à une meilleure intégration européenne.

De premières mesures du gouvernement

Le gouvernement a approuvé une série de mesures destinées à améliorer la fiabilité, la transparence et l'efficacité du système judiciaire. Ce plan d'action comprend 80 mesures qui visent à éradiquer les failles identifiées et à répondre aux critiques du rapport. Le conseil des ministres a approuvé l'agenda des mesures et un système d'indicateurs des progrès qui seront enregistrés d'ici décembre 2008.

En parallèle, des mesures sociales ont été adoptées :
- Augmentation des pensions de 10,5% au 1er juillet puis de 10% au 1er octobre et attribution d'une prime de Noël augmentée aux retraités
- Attribution d'une aide énergie à 360 000 familles défavorisées
- Attribution d'un pourcentage du salaire minimum aux grands parents à la retraite qui gardent leurs petits enfants
- Augmentation des allocations familiales pour les enfants de plus de 18 ans
- Accès au crédit pour les étudiants
- Doublement de l'allocation de subsistance pour les enfants en foyers
- Gratuité des livres pour les élèves du primaire et promesse de distribution de vêtements et d'une petite allocation pour les élèves pauvres
- Augmentation de salaires pour les enseignants, les médecins et les fonctionnaires d'Etat

Les Bulgares sont perplexes, ils sont fatigués de se battre pour survivre alors que ces derniers mois l'inflation a augmenté de 15% et le prix de la nourriture de 25%. Ils doivent décider à qui faire confiance pour les prochaines élections. Leur choix est vital pour eux même comme pour l'avenir de la Bulgarie dans l'Union. Ils ne peuvent plus supporter de mauvais choix, vingt ans de transition et d'erreurs, ça suffit.
Ils sont maintenant des citoyens européens et veulent être des partenaires loyaux et fiables pour regagner confiance et estime. Heureusement, le prochain rapport européen sortira dans 4 ou 5 mois...

Irina Terzyiska Institut Européen du travail à Sofia

 
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A propos de cet article

Mots clés : Bulgarie, Irina Terzyiska, commission, sanction, élargissement, Union européenne, adhésion, corruption, Georgi Parvanov