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La montée des inégalités au cœur du défi européen

par - 11 Mai 2012

Depuis 11 ans maintenant, l'Institut Syndical Européen (ETUI) publie chaque année un rapport sur la situation des travailleurs en Europe. Pour 2012, le « Benchmarking Working Europe » s'est penché sur leur sort à travers le thème des inégalités. Romuald Jagodzinski, chercheur à l'ETUI, a coordonné cette nouvelle édition.

 

egalite

Pourquoi avoir choisi le thème des inégalités ?

En regardant certains développements récents et en analysant les enjeux qui nous paraissaient pertinents pour les travailleurs, on s'est aperçu que les inégalités étaient un facteur clé dans de nombreux aspects de leur vie. Et puis nous ne sommes pas les seuls à en parler. Il s'agit d'un débat qui a gagné en visibilité ces dernières années, notamment avec la publication de deux rapports de l'OCDE sur le sujet en 2007 et 2011, ou encore suite à l'ouvrage phare de Pikett et Wilkinson (« The Spirit Level »), paru en 2010. Nous avons donc voulu apporter un point de vue syndical sur un enjeu d'actualité et de première importance pour les travailleurs. 

 

Le sujet est vaste. Comment l'avez-vous abordé?

On s'est cantonné aux domaines dans lesquels on pouvait revendiquer une expertise particulière (politiques macroéconomiques, marché du travail, éducation et jeunesse, négociation collective, sécurité sociale, changement climatique, représentation des travailleurs, conditions de travail). En même temps, on tenait à avoir une approche multidimensionnelle de la problématique. On voulait contribuer à une compréhension qui aille au-delà des seules inégalités de revenus, aussi importantes soient-elles. Par exemple, comment expliquer que des droits fondamentaux communs donnent lieu à des situations si différentes entre pays européens ? Pour le comprendre, il est impératif de tenir compte du rôle des institutions. On peut donc distinguer deux grands groupes d'inégalités traitées dans le rapport : les inégalités « économiques », liées notamment au marché du travail, et les inégalités « institutionnelles ».

 

Quels enseignements tirez-vous de cette étude?

Les inégalités n'ont cessé d'augmenter ces dernières années. C'est un fait. C'est le cas aussi bien à l'intérieur, qu'entre pays (ou groupes de pays) européens. Or, s'il s'agit indéniablement d'une des conséquences de la crise, c'en est aussi une des causes principales ! Il ne faut pas l'oublier. Les politiques néolibérales menées depuis une vingtaine d'années portent ici une lourde responsabilité. Et la crise sert de prétexte à une fragilisation des acquis sociaux qui ne pourra qu'aggraver le problème des inégalités. Par ailleurs, à côté des données statistiques, il faut aussi mentionner le changement de perception intervenu à ce sujet dans la population. De plus en plus d'enquêtes montrent que les citoyens considèrent qu'on ne s'occupe pas correctement du problème des inégalités. Plus grave encore, leur espoir de voir leur situation s'améliorer dans un futur proche se fait de plus en plus mince. Il s'agit d'un vrai défi pour le projet européen. Par exemple, si on regarde pourquoi les pays de l'Est ont rejoint l'Europe en 2004, c'était en grande partie pour réduire l'écart avec les « anciens » membres. Or, cette tendance s'est inversée ! À force de négliger les principes de solidarité et de justice sociale qui sont pourtant inscrits dans ses traités constitutifs, l'Union européenne joue avec le feu.

 

Quelles solutions proposez-vous ?

D'une manière générale, nous prônons un changement complet de paradigme. On ne peut pas se contenter de simples modifications techniques face à un système qui a échoué. La stratégie Europe 2020 fait de la croissance la priorité absolue, mais encore faut-il savoir de quelle croissance on parle et comment ses fruits seront répartis. Car il faut tenir compte des deux extrémités de l'inégalité. Elle augmente quand les pauvres s'appauvrissent, mais aussi quand les riches s'enrichissent ! Or, ces vingt dernières années, ceux qui sont au sommet de la pyramide ont vu leur revenu explosé, notamment grâce aux revenus du capital. Nous avons donc besoin d'une approche qui ne se limite pas à donner des protections (sociales, financières, matérielles) aux plus pauvres. Il faut aussi garantir une politique efficace de redistribution des richesses. Et on a les outils pour le faire. Nous savons qu'un système fiscal efficace et redistributif, des mécanismes de négociation collective centralisés et étendus ou encore des stabilisateurs sociaux renforcés sont d'excellents moyens de favoriser une plus grande égalité. C'est donc une question de choix politique. Malheureusement, ça n'en prend pas la direction, mais nous sommes convaincus qu'on ne pourra pas sortir de la crise par le haut sans s'occuper sérieusement des inégalités.

  

Lire le document :

Benchmarking Working Europe (en anglais)

 

 
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A propos de cet article

Mots clés : Inégalités, Europe, Benchmarking Working Europe, ETUI, Romuald Jagodzinski,