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La surface de réparation

par Jean-Marie Bergère - 20 Janvier 2018

reparation

Frank sait tout faire. Comme ces nouveaux concierges qui s'installent en entreprise, dans les quartiers ou les villages, il peut nourrir l'animal de compagnie en l'absence du propriétaire, trouver in extremis un cadeau pour le père négligent qui part fêter l'anniversaire de son fils, accompagner chez un garagiste disponible, faire la chasse aux substances interdites et remettre sur pieds avant l'aube le mari infidèle. L'éventail de ses activités est très large, ses horaires à rallonge. Frank ne peut rien refuser ni à son unique client, le Président d'un Club de foot professionnel, ni aux « bénéficiaires » de ses services, les joueurs de ce même club.

 

Frank semble être chez lui dans le club. Il connaît tout le monde et sait tout sur tout le monde. Il était l'un des espoirs du centre de formation, il tutoie le président qui ne cesse de lui répéter que son rôle auprès des joueurs est essentiel. Pourtant ses demandes répétées pour « faire vraiment partie du club », avoir un contrat, un titre, se heurtent à des refus répétés. Il se verrait bien au centre de formation auprès des plus jeunes, il en a les qualités, mais sans parcours chez les professionnels, ce n'est pas envisageable. Pour le reste, il a quitté le centre de formation sans diplôme. Il sait tout faire, mais n'a ni palmarès ni qualification et à 35 ans, c'est rédhibitoire. Mais peut-il continuer plus longtemps à faire son boulot « d'homme de confiance et à tout faire » ?

 

Il y a plusieurs lectures de ce film, dense et alerte. C'est l'histoire de Frank qui rêvait d'être joueur de foot professionnel, qui a beaucoup travaillé, mais à qui « il manquait toujours quelque chose » et qui sait que son rêve de jeunesse ne se réalisera jamais. C'est l'histoire d'une reconversion qui faute d'être réfléchie et accompagnée ne se fait pas et vous entraîne inexorablement vers la précarité et les expédients. C'est l'histoire d'un « employeur » qui profite à la fois des qualités de Frank et de ses faiblesses. En le rémunérant de façon officieuse, en cash, par des billets à revendre discrètement à l'entrée du stade ou en fermant les yeux sur de petits trafics, il le tient plus sûrement que dans le cadre de la relation de subordination inhérente à un contrat de travail en bonne et due forme.

 

C'est aussi l'histoire du gouffre qui se creuse entre les perdants et les gagnants d'un système exclusivement basé sur la compétition. Ce que Frank ne supporte plus c'est le regard méprisant que lui lance « naturellement » un joueur de retour au club après un parcours international pour finir en jouant tranquillement, sans « mouiller le maillot ». Ce qu'il ne supporte pas c'est que Salomé, cette fille dont il s'éprend et qui s'épanouit en sa compagnie, lui préfère des joueurs plus capés. Elle aussi a fait une croix sur ses rêves. Frank veut encore croire que quelque chose est possible, elle, non.

 

L'histoire se déroule dans le milieu du foot. Les enjeux y sont vifs, passionnés dit-on, mais aussi assez futiles, de l'ordre du jeu et de l'argent plus qu'existentiels ou historiques (quoi qu'en disent les commentateurs prompts à qualifier chaque victoire d'historique). Il pourrait avoir été tourné dans d'autres milieux, celui du cinéma par exemple, en fait tous ceux qui obéissent à la règle selon laquelle il y a « beaucoup d'appelés et peu d'élus ».

 

Il y a des films qui se saisissent de grands sujets et aboutissent à peu de chose. C'est l'inverse ici. Christophe Régin s'intéresse à la vie de deux de nos contemporains qui n'ont rien d'extraordinaire. Ils pourraient être nos voisins, les membres de notre famille, des amis. Ils vivent un peu en marge, mais y trouvent leur compte. Ce ne sont pas des exclus. Ils sont plutôt un pied dedans, un pied dehors. On peut sans doute regretter un certain fatalisme. Le mur qui sépare les gagnants et les perdants ne sera ni franchi ni aboli. Chacun reste à sa place. Et si c'était la vérité de notre époque ?

 

Christophe Régin signe un premier long métrage sensible et juste. Il doit beaucoup aux acteurs, Frank Gastambide, Alice Isaaz et Hippolyte Girardot, et à une mise en scène sobre et efficace sous une apparence modeste, il nous dit beaucoup sur notre époque, sur ses rêves et sur sa réalité.

 

Pour en savoir plus sur le monde du foot et sur ses coulisses, l'article de Pierre Maréchal, "Des footballeurs au travail" et l'interview de Richard Duhautois réalisée par Jean-Louis Dayan sur le marché du travail des jouteurs de foot "Football professionnel : un marché du travail pas comme les autres".

 

- Surface de réparation, 2018, Christophe Régin avec Franck Gastambide et Alice Isaaz -

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Jean-Marie Bergère

Mots clés : La surface de réparation, film, cinéma, football, club, passionnés, Christophe Régin, Jean-Marie Bergère