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Lapin, retraites et dégraissages

par Denis Rheprise - 03 Novembre 2010

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Vendredi. Oui, je sais, j'aurais dû donner des nouvelles plus tôt. Plus jamais, c'est juré. Mais bien entendu, j'ai des explications. D'abord, la crise de la qualification ; ensuite, l'état de la mondialisation et last but not least, le moment de pure expression hexagonale de la crise de la gouvernance que nous connaissons. Ne donnez pas votre langue au chat, la pauvre bête en a des indigestions, vous pensez bien que vous n'êtes pas les premiers à sécher sur ma charade. Geneviève elle-même a calé, avant de draper son dépit d'un haussement d'épaules, un très joli mouvement, plutôt rare chez elle. J'ai cru me racheter en lui offrant un calendrier chinois de 2011, mais elle l'a considéré avec suspicion. « C'est parce que c'est l'année du lapin ? Il y a un message caché ? » J'avais révisé mes classiques : l'empire du milieu considère le lapin du zodiac comme un personnage - je cite - : sociable, discret, raffiné, astucieux, perspicace, sensible. Je me suis empressé d'en informer Geneviève, comptant briller à peu de frais, mais c'était mal la connaître : « il s'entend aussi très bien avec le cochon. Comme ça au moins, vous savez où vous habitez ! » Sur quoi, elle a claqué la porte, et avant que je cerne la nature du problème, Béa a déclenché sa fameuse crise de larmes. J'ai vaguement capté, à travers un océan d'interminables sanglots, que la malheureuse m'avait d'abord cru licencié puis, pire encore, promu à la division stratégique européenne. Et de hoqueter, encore et encore : « mais où étiez vous, Denis, où ? » Ah !

 

Samedi Dimanche. Vous n'avez pas trouvé non plus, pas vrai ? Et bien, pour la première partie de mon absence, j'étais en vacances. Tout bonnement. C'est la prime que je me suis accordé, perso, pour avoir réussi, sans casse ni trompette, - dégraissé comme diraient Riri Fifi et Loulou-, huit cadres supérieurs, tous sortis des Ponts. Huit types brillants, qui gâchaient leurs talents dans une entreprise où ils étaient privés de déroulement de carrière. C'est du moins ce que j'ai réussi à leur faire croire. Fastoche ! J'ai invité au restau leur gourou, le plus vieux Ponts de la boîte, soixante et on ne sait plus combien, mais qui s'accroche ; un cognac en a entraîné un autre et voilà que j'ai dû partir précipitamment et - ah la la - j'ai oublié ma sacoche. Avec dedans un dossier volumineux contenant la correspondance que j'ai adressée à un cabinet d'outplacement. La réaction en chaîne a été quasi immédiate. Gourou m'évite soigneusement - ce n'est pas demain qu'il me rendra mon invitation - mais j'ai reçu presque coup sur coup huit lettres de démission très sèches et par ailleurs très critiques sur la gouvernance de l'entreprise. Bonne chance pour de nouvelles carrières plus prometteuses, les gars. Je ne les regretterai pas ; à proprement parler, aucun d'entre eux n'avait le sens de l'humour.

 

Lundi. Ah oui, le rapport avec la crise des compétences. Et bien, après avoir liquidé huit Ponts je me suis dit que je pouvais franchir le Rubicon. Je suis rentré chez moi et comme Elisabeth et Son Antoine étaient présents, j'ai annoncé à la première qu'elle était virée et au second que je l'avais toujours eu dans le nez. Tandis que le sien sanguinolait sur la moquette, j'ai annoncé mon départ pour Lhassa où, comme chacun sait, les relations humaines sont en forte demande de compétences. Elisabeth a éclaté en sanglots, elle est tombée dans mes bras qui en sont tombés aussi et tout cela s'est terminé de façon très VII° arrondissement et quarante huit heures plus tard par l'achat d'une baraque à retaper dans le Vaucluse, et en route pour l'autoroute du soleil. C'est là où intervient la crise des compétences.

 

Mardi. Il paraît qu'il y a des livres qui ont été écrits sur le sujet, alors je vous y renvoie. Mais les « quelques gentils travaux à prévoir » - selon le type de l'agence - se sont mués en une longue descente aux enfers. Particulièrement pour des gens dont le métier est de rationaliser les organisations du travail des autres. Là, les autres, on les avait sous la main. Mais pas à la botte. En quelques jours nous avons appris, au plus profond de nos chairs, que les fils à plomb font des noeuds, que les sols de douches ont des bosses, que les escaliers peuvent partir en vrille et les portes ne pas s'ouvrir de l'extérieur. Un bref moment, Elisabeth a tenté de prendre les choses en main en agitant comme des grigris les mots de plannings, rendez-vous, rationalisation et temps morts ; ah, c'est qu'elle était superbe, couverte de poussière de plâtre au milieu des tous ces ouvriers qui maîtrisaient à peine les rudiments de la langue française ! Mais l'épuisement, le doute et l'incertitude qui constituaient la trame de notre quotidien ont eu raison de sa superbe. Pour ne rien dire de nos toux sèches et blanches au petit matin. Un soir, sans même avoir besoin d'en parler, nous avons compris que les travaux seraient sans fin, que l'attente n'avait aucun sens et que vouloir en hâter la venue ne ferait qu'accélérer la nôtre, de fin, veux-je dire. A ce moment précis, la radio a annoncé la prochaine clôture de l'exposition internationale de : « Shanghai !», avons nous hurlé de concert. Quarante huit heures plus tard, nous nous envolions vers l'Est. Là ou se lève le soleil et gisent les profits.

 

Mercredi. J'avais évidemment prévenu la boîte, qu'est-ce que vous croyez. Et décroché une mission d'étude sur « Influence du droit occidental sur la pensée RH en Chine à l'heure des conflits sociaux et de la mondialisation ». J'avais préparé quelques chiffres pour MoMa, histoire de survendre un peu l'affaire - dix millions de visiteurs attendus, un taux de croissance vertigineux, des conflits sociaux en croissance exponentielle, des programmes d'échanges entre facs de droits chinoises et occidentales- mais il m'a surpris : « le Yuan, Denis, la sous évaluation du Yuan ; c'est là-dessus qu'il faudra vous montrer ferme. » J'ai promis mes grands dieux qu'Elisabeth et moi-même resterions intraitables sur le taux de change et j'ai obtenu sa bénédiction, assortie de deux billets première classe. Sur place ? Et bien, la Chine est un grand pays, drôlement doué pour les queues, formidablement équipé de vélos et de gratte ciels, ce qui fournit des contrastes saisissants, il faudrait que vous voyiez les photos du petit appareil qu'Elisabeth s'est offert au duty free de Hong Kong. Pour ce qui est des relations de travail, puisque vous posez la question, elles sont décidément complexes, tendues mais quand même très évolutives. Il faudra que je pense à écrire quelque chose sur la question.

 

Jeudi. On est repassé faire coucou à la maison dans le Vaucluse. Comme je me préparais doucement à remonter sur Paris pour reprendre le dur collier du labeur, le Président m'a appelé, affolé et incohérent : «  Denis, ah, dieu merci, vous êtes là, enfin pas là, mais en France, vous devriez venir, non, surtout, ne venez pas, on pourrait vous voir, vous êtes au courant, oui bien sur que vous l'êtes, comment pourriez vous ne pas, ah la la, Denis, dites-moi, Riri Fifi et Loulou sont déchaînés, Denis, déchaînés ; comment faire, comment faire face et puis, pourquoi moi ? Moi aussi, je voudrais bien quitter la boîte à soixante ans, et vous aussi, bien entendu, Denis, Denis, parlez moi, vous êtes toujours là, Denis ? » C'est comme ça que j'ai compris que le président - pas le nôtre, l'autre - avait fait des siennes et que les retraites avaient, comme ont dit, commencé à faire débat. Pour la première fois depuis deux mois, j'ai allumé la télévision et, après avoir zappé d'une chaîne à l'autre, j'ai décidé de prolonger mon séjour au sud de la Loire. De toute façon, les TGV ne roulaient pas.

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Denis Rheprise

Mots clés : humour, relations humaines, Denis Rheprise