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Le grand soir réformiste de Bernard Thibault

par Henri Vacquin - 01 Décembre 2007

Rien de tel que la méconnaissance du syndicalisme pour fabriquer du scoop à bon compte dans la presse. Il est vrai que depuis vingt ans, les effectifs de journalistes sociaux ont été terriblement réduits. L’offre de négociation tripartite décentralisée faite par Bernard Thibault la veille de la grève, a été un fait déterminant. La lente transformation de la CGT vient de s’accélérer. Du fait de la place clé qu’elle occupe dans le syndicalisme, ce fait annonce sans doute une mutation des relations inter syndicales. Le scoop de la CGT n’est pas une surprise conjoncturelle, il s’inscrit dans une évolution qui lui donne tout son sens.

La chute du mur de Berlin

Tout a commencé avec Louis Viannet, prédécesseur de Bernard Thibault. L’écroulement du mur de Berlin en 1989 pulvérisait la crédibilité du modèle soviétique et donc le premier article des statuts de la CGT qui avait pour objet « d’œuvrer à la mise en œuvre du socialisme » et de le faire sous la tutelle du parti communiste français. Face à l’organisation de masse qu’est le syndicalisme, à son caractère naturellement trop corporatiste et à des militants n’ayant pas une claire « conscience de classe », le parti se devait de garder les rênes de la direction. Le modèle écroulé et la tutelle morte, la CGT se trouvait de fait autonomisée. Il ne restait plus qu’à en convaincre les militants. En effet, réaliser qu’on a fait un cauchemar n’interdit pas de rêver. Une tâche difficile, car il ne suffit pas de perdre un modèle pour que ses pratiques réflexes cessent du jour au lendemain de se perpétuer au-delà du nécessaire.
Il allait donc falloir rompre avec le tout au politique. Alors qu’aux élections on soutenait inconditionnellement le parti, on avait sous Krazucki décidé ne plus soutenir que le programme le plus proche de celui de la CGT. Viannet fit franchir l’étape de ne plus prendre position. Mais là encore, il ne suffit pas de dire pour intérioriser, pour preuve, la mise en minorité de la direction de la confédération sur le référendum européen. Il fallait aussi, le modèle soviétique mort, en faire vraiment le deuil. C’est ce que fit Viannet au congrès de la CGT en plein conflit de 1995. Il fit voter à main levée la suppression du premier article des statuts, renonçant ainsi au rituel du troisième tour social a posteriori d’élections démocratiques.

Et cette fois, un changement plus qu’homéopathique

Notre CGT, pour avoir longtemps prôné la révolution, n’en est pas moins réformiste dans sa manière de gérer son évolution interne. Elle sait avoir la rigidité du verre qu’il vaut mieux chauffer pour l’assouplir, au risque de le casser. De ce point de vue, sa stratégie de changement est radicalement inverse de celle de la CFDT.
La direction de la CGT a en effet le souci permanent de faire avancer les choses en marchant, en procédant par touches pédagogiques successives, en utilisant les évènements, mais sans jamais encourir le risque de rupture. Ainsi sur les retraites et donc les régimes spéciaux dont elle a fait depuis longtemps un de ses terrains pédagogiques privilégiés. En témoigne aussi la position de Jean-Christophe Le Duigou, à l’avant-dernier congrès de Montpellier, démontrant l’impossible maintien des 37,5 ans de cotisation pour assurer la pérennité des retraites. On pu alors localiser dans l’assemblée où étaient assis les cégétistes du public et ceux du privé.
Toujours sur ce terrain des retraites, le travail opéré conjointement avec la CFDT et le syndicalisme européen. On ne manqua pas de colloquer sur les réformes opérées en Europe par les organisations syndicales, ces initiatives participant de cette stratégie de sensibilisation des militants. Une stratégie qui s’est mal terminée avec la CFDT, perpétuellement déçue par une stratégie de changement qu’elle juge homéopathique et qui la laisse trop seule.
C’est dans le cadre de ces processus pédagogiques qu’il faut inscrire l’offre confédérale de décentralisation tripartite des négociations. La direction de la CGT avait là sur un plateau une intervention en prise sur les réalités et une occasion possiblement pédagogique de concevoir une stratégie appropriée avec ses fédérations.
Le silence gouvernemental à son endroit lui imposait une initiative pour reprendre la main et dans le même temps, il lui était impossible de laisser son gros bastion des cheminots brûler ses vaisseaux sur la détermination sarkozienne. Un échec des cheminots comme des agents de la RATP n’eût pas été sans conséquences sur l’image de la CGT dans l’opinion comme auprès de ses militants du privé, parfois fatigués des leçons de syndicalisme émanant de leurs collègues du public. Cela tombait donc fort bien pour éviter le pire et faire entendre : que la conflictualité n’épuisait pas le rôle syndical, que l’exclusive défense du statu quo était suicidaire et qu’enfin, face à la déferlante de réformes inéluctables, il valait mieux s’habituer à faire jouer les rapports de force pour obtenir des acquis compensant ceux qu’on allait perdre. La défense des intérêts des salariés serait ainsi mieux assumée et l’audience électorale future de la CGT cheminote mieux assurée qu’en rouvrant la « Bataille du rail » contre Sarkozy afin de ne pas se faire doubler sur sa gauche par SUD Rail.

La CGT a offert à tout le monde une sortie par le haut

Face à l’annonce de Bernard Thibault, la presse produisit comme l’on pouvait s’y attendre le refrain habituel. Comment la base allait-elle suivre ? Comme si la fonction du syndicalisme se limitait à épouser la vox populi ? Quel règlement de compte Thibault entamait-il avec son successeur Didier Le Reste qui l’avait mis en minorité sur le référendum européen et qui, selon les rumeurs, visait la succession de la secrétaire générale de ce qui reste du PCF ?
En fait, l’offre confédérale a offert une sortie par le haut à tout le monde et a bel et bien permis de suspendre le conflit, d’ouvrir les négociations, sans exclure un recours ultérieur au rapport de force. Que les militants de la CGT aient eu à porter ce message dans les assemblées générales, même à contre cœur, n’en aura pas moins été pédagogique. Que la CGT refuse d’être qualifiée de réformiste ne relève que d’un mot très mal connoté dans son histoire. En effet il s’agit bien, comme on le dira sûrement à la CGT « de continuer la lutte sous d’autre formes » mais avec un tout autre fond. Dans le cas d’espèce, la poursuite s’opère bel et bien selon une toute autre pratique syndicale. Alors qu’avec toutes ses consoeurs la CGT négocie à la SNCF, elle appellera sûrement à mobiliser pour appuyer la négociation. Il y a néanmoins très peu de chance qu’elle signe quoi que se soit à la SNCF ou ailleurs. Ce serait cautionner l’allongement de la durée de cotisation comme si c’était la seule voie de réforme des retraites.
Il n’en reste pas moins que l’offre de négociation tripartite décentralisée marque une étape de plus de l’évolution de la CGT dans sa pédagogie du changement vers une resyndicalisation effective. Le conflit des régimes spéciaux, avant même d’aller à son terme, aura rendu plus transparent le débat intra-CGT sur son « syndicalisme de proposition » et les formes appropriées à lui donner. A la place qu’occupe la CGT dans nos rapports sociaux, c’est une donnée loin d’être négligeable.

Henri Vacquin

 
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Auteur(s) : Henri Vacquin

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