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Le modèle social européen agonise

par Laurène Fauconnier - 10 Mai 2013

« L'austérité conduit à une Europe de plus en plus éclatée et divergente, une Europe à plusieurs vitesses » constate l'Institut syndical européen dans son rapport 2013 Benchmarking Working Europe. Les Etats du Sud de l'Europe et certains à l'Est sont en voie de « sinisation » ! En témoignent les baisses de salaires, la dégradation des systèmes de protection sociale, la panne de croissance et l'augmentation des dettes souveraines.


Le réquisitoire de l'Institut syndical européen est rude et rejoint un constat qui s'exprime de plus en plus, y compris dans les milieux les plus libéraux. Les politiques économiques et budgétaires mises en œuvre dans la zone euro depuis 2008 sont passées en revue dans le rapport avec les conséquences dûment chiffrées et analysées qui en découlent. Focus sur les politiques publiques touchant au travail.

 

L'influence croissante des institutions européennes sur les Etats

Face à une croissance en berne ou en récession, si « l'austérité a atteint ses limites » selon José Manuel Barroso, améliorer la compétitivité des entreprises est l'issue privilégiée pour sortir de la crise. Tel est le leitmotiv des dirigeants européens et autres représentants de la Commission, de la BCE et du FMI. Dès lors qu'il n'est plus possible dans la zone euro de pratiquer la dévaluation monétaire (ce dont ne se privent ni les Etats-Unis, ni le Japon, ni la Grande Bretagne, au risque il est vrai d'une guerre des monnaies qu'aucun ne souhaite), il convient de privilégier la dévaluation interne par la baisse des coûts du travail. Certes, l'innovation et l'amélioration de la qualité des produits et services, autres composantes de la compétitivité, ne sont pas écartées, mais l'Europe met principalement l'accent sur la baisse des coûts du travail et exerce de fait une pression considérable sur les Etats pour qu'ils s'y engagent tous résolument.

 

Le nouveau système de gouvernement économique de la zone euro y participe. Les aides de l'Europe et du FMI aux Etats qui les réclament y sont conditionnées. Quant à la BCE, elle a annoncé en 2012 qu'elle rachèterait sans limites les emprunts d'Etat des pays qui engageraient des réformes structurelles. Marchés du travail et systèmes de protection sociale sont en ligne de mire. Pour Mario Draghi, « le modèle social européen est mort ».

 

Le rapport dénonce deux axes stratégiques privilégiés par les économistes et financiers européens pour atteindre leurs objectifs : les réformes touchant à la négociation collective et les pressions sur les salaires. Qu'en est-il ?

 

Affaiblissement des systèmes de négociation collective

En matière de négociation collective, la politique à suivre est claire, il s'agit de substituer le plus possible aux négociations nationales ou de branches les négociations d'entreprises ou d'établissements, afin de favoriser la flexibilité et de déterminer des salaires correspondant au mieux à la situation de chaque entreprise. Pour pouvoir bénéficier des aides de la BCE, de telles réformes ont ainsi été imposées à l'Espagne et à l'Italie. Autre exemple, l'Irlande et la Roumanie, aux négociations très centralisées avant la crise, ont quasi aboli les négociations multi employeurs. L'Allemagne a également épousé cette tendance.
Les organisations patronales des Etats membres sont le plus souvent sur la même ligne politique que les institutions européennes et recommandent les mêmes évolutions.

 

Le graphique qui suit montre les changements introduits dans les systèmes de négociation collective des pays ayant fait appel à l'aide européenne. Au choix : restrictions sur l'extension des accords collectifs, facilités données aux entreprises pour déroger aux accords sectoriels ou au code du travail, suspension des clauses plus favorables, promotion de la capacité donnée au entreprises de négocier des accords d'établissements avec ou sans les syndicats, réduction de la période de validité des accords après leur expiration. La Grèce a eu droit à la palette complète.

 

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Pression sur les salaires

Les injonctions des autorités européennes sur les salaires ont été mises en œuvre. Les premières mesures prises par les gouvernements des pays les plus atteints par la crise ont été de geler (voire de diminuer) les salaires de la fonction publique ainsi que le salaire minimum. La détermination de ces salaires dépend le plus souvent de la loi et non de la négociation et peut donc être adoptée rapidement.

 

En Grèce, les salaires de la fonction publique ont diminué de 14% en 2009 et de 17% entre 2011 et 2013. En Lettonie, la réduction des salaires publics a été de 15% en 2009, suivie d'un gel en 2011 et 2012. Les primes et le 13e mois des fonctionnaires ont été supprimés au Portugal, en Roumanie et progressivement en Hongrie.

 

Le salaire minimum a baissé de 32% en Grèce pour les moins de 25 ans et de 22% pour les autres, En Irlande, sur injonction de la Troïka, le salaire minimum a baissé d'1 euro par heure, soit 12% de réduction, mais le gouvernement nouvellement élu en 2011 a annulé cette baisse. La Lettonie, l'Espagne et le Portugal ont gelé leur salaire minimum.

 

Il faut rappeler qu'en matière de revenus salariaux, privés et publics, pendant la période 2000-2008, les progressions salariales ont été très différentes selon les Etats membres. Les « nouveaux entrants » de l'Est et des pays baltes ont pratiqué le « rattrapage » avec des augmentations rapides pour une productivité s'améliorant à un rythme nettement inférieur. Dans le même temps, l'Europe du Nord ou de l'Ouest accordait des augmentations modérées et même quasi nulles en Allemagne.

 

La crise a instauré presque partout la modération des salaires nominaux (à l'exception de la Bulgarie) et même leur décroissance en Grèce, en Irlande ou en Lituanie.
Les salaires allemands ont davantage augmenté (quoique modérément) pendant les années de crise qu'au cours des 10 ans qui les ont précédées.

 

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Le rapport souligne également que la masse salariale globale a diminué entre 2008 et 2012 dans les 4 groupes de pays que distingue le rapport : les pays de l'Est ayant bénéficié de l'aide du FMI, les pays dans lesquels la Troïka est intervenue, les autres pays d'Europe de l'Est et les autres pays d'Europe de l'Ouest.
Les politiques instaurées pendant la crise n'ont pas empêché une croissance globale du chômage en Europe et notamment celui de la génération sacrifiée des jeunes. On peut noter cependant des divergences importantes des marchés du travail selon les pays, avec le redressement de l'Allemagne, de la Pologne ou dans une moindre mesure de la Belgique et du Luxembourg. Le temps partiel subi a fortement augmenté, la pauvreté et les inégalités de revenus également. Lourd bilan développé dans le rapport.

 

La compétitivité s'est améliorée

Dans les pays ayant connu depuis 2008 une croissance du PIB proche de zéro ou négative, les coûts du travail ont bel et bien diminué. C'est le cas des trois Etats baltes, de la Grèce, de l'Irlande, du Portugal et de l'Espagne. Seule l'Italie a connu une croissance des salaires supérieure à la productivité.

 

Bref, l'objectif visé a été quasi atteint, la compétitivité a été améliorée ! Mais la croissance n'est pas toujours repartie, les dettes souveraines n'ont pas diminué et l'on découvre maintenant un effet de  « spirale négative » qui affecte l'ensemble de la zone euro.
L'amélioration de la compétitivité aurait-t-elle été annulée par une diminution de la demande intérieure ? La DG Emploi, rejoignant les analyses de l'Institut syndical européen, pointe le risque de stagnation ou de récession économique dans ces pays et dans l'ensemble de la zone euro, à moins que les Etats excédentaires ne relancent par une augmentation des salaires, leur consommation interne et leurs importations. Le FMI prône lui aussi, avec beaucoup de précautions, un ralentissement de l'austérité chez ceux qui l'ont pratiquée avec le plus de rigueur.

Pour l'Institut syndical européen et pour nombre d'observateurs, y compris en Allemagne, c'est ni plus ni moins l'avenir de l'Europe qui se joue alors que son délitement s'accélère.

Jean Monnet disait dans ses Mémoires : « Nous n'avons que le choix entre les changements dans lesquels nous serons entraînés et ceux que nous aurons su vouloir et accomplir. » A bon entendeur...

 

 

 

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Laurène Fauconnier

Mots clés : crise , austérité, zone euro, FMI, Troïka, BCE, ETUI, modèle social, compétivité, coûts du travail, Laurène Fauconnier

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Réactions

  • 14/05/2013 10:04

    par chantal Euzéby

    Entièrement d'accord sur l'analyse. Le modèle social européen est fortement menacé par les politiques généralisées d'abaissement du coût du travail ciblées pour la plupart sur les bas salaires et par l'exigence, sans cesse réitérée, de la flexibilité du marché du travail. Résultats : un manque à gagner en termes de demande globale et donc d'emplois et une démotivation des salariés concernés (sous salaire d'effiscience). Rien n'est fait pour stopper la spirale du dumping fiscal et social à l'œuvre dans l'eurogroupe. Alors qu'il faudrait miser sur la flexibilité qualitative c'est-à-dire sur l'investissement dans les ressources humaines (mobilité et formation à tous les âges dont les retombées positives sont indéniables en termes de capital humain et cohésion sociale) et sur la compétitivité par les variables hors prix (qui fait, entre autres, la force de l'Allemagne) on continue de miser sur la flexibilité par les prix et par les coûts. IL est temps et urgent que les syndicats se battent (y compris à Bruxelles) pour défendre la protection sociale sous l'angle de l'investissement social à long terme et de son implication dans la sécurisation des parcours professionnels. Pour plus de détails voir mon article de la revue internationale du Sécurité sociale ,vol 65, N° 4, 2012