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Le travail en quête de sièges

par Bruno Marzloff - 07 Juin 2013

Les outils numériques rendent  aujourd'hui évidente l'émergence d'un travail à la fois "diffus" et "flottant". Cette mutation remet en chantier le concept de "siège du travail" (entendre le lieu conventionnel) comme référent unique de localisation, d'organisation et d'autorité́ de l'activité professionnelle et plus profondément réinterroge l'essence même d'un travail qui cherche ses "places".

 

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Le travail dans un monde des entre-deux

Nous sommes en quelque sorte dans des "entre-deux"; entre deux époques, entre deux systèmes techniques mais aussi entre deux temps de vie, entre deux lieux (d'où le vocable de "tiers-lieu"). Ajoutons, entre deux formes de mobilités (physique et numérique) et en conséquence entre deux modèles de ville. L'un en bout de course, l'autre à inventer. De ces ambivalences surgit l'interrogation basique entre le travail et le non travail, "ce qu'on présume être la vie", dit danah boyd (How Would You Define Work in a Networked World?). La chercheuse explore l'idée du "travail flottant" et interroge son propre mode d'organisation qui ne distingue plus son temps de travail des autres activités. Dans la foulée, les frontières des "sièges" (domicile et travail) explosent, précisant et renforçant le sens du tiers-lieu (ni domicile, ni travail). Dans ce monde de connexion pervasive (en tous lieux, à toutes heures, par de multiples modes), on parlera alors d'un "tiers-temps". Tout interstice (de temps, de parcours) devient un moment collaboratif en puissance, sans que cette "collaboration" soit nécessairement attachée au travail. Cela devient une question d'occurrences et de localisation opportuniste. Le voyage en train fait l'affaire (pour travailler, pour socialiser; où est aussi cette frontière ?), comme le temps passé dans un café pour amorcer, poursuivre ou conclure un échange. Internet a bouleversé la donne, mais aussi la nature même du travail qui a désormais la connaissance pour essence et les échanges en ligne pour matériaux. Alors pourquoi pas à la maison et éventuellement au bureau ? Dans ce contexte, le tiers-lieu (la formule est du sociologue américain Ray Oldenburg) est une "page blanche".

 

 

Les usagers inventent des stratégies agiles

Autre rupture, la productivité bascule du mode fordiste au mode flexible, suivant une pente que les entreprises ont spontanément adoptée, sans en assumer les conséquences. Le territoire non plus ! L'autorité n'a pas plus pris la mesure de ces impacts que de ses éventuels bénéfices. L'efficience de la production repose de plus en plus sur une logique de réseau. Concilier le travail et les autres activités du quotidien, le proche et le lointain, l'itinéraire et les proximités, les mobilités physique et numérique..., repose la question des accessibilités aux ressources urbaines et du maillage des hubs du territoire. Face à une métropolisation rampante, à un urbanisme déséquilibré et décousu, à des écartèlements logement-travail devenus insoutenables pour beaucoup (en tout cas dans les métropoles), un nombre croissant de travailleurs réagit. Ceux-là tirent leur épingle du jeu en déployant des stratégies d'évitement des congestions et bousculent ce faisant des routines bien établies. Ils érigent l'agilité comme une valeur et redistribuent une charpente du quotidien qu'on croyait immuable. Pour ce faire, ils mobilisent le numérique et développent des agilités spatiales, temporelles, relationnelles et cognitives. Travailler autrement - ailleurs, hors des cadences, en multipliant les connexions et les rencontres - est une réponse à une autre charpente du quotidien dont l'évolution du travail est le cœur. Tandis que les "indépendants" se taillent une part croissante dans les formes statutaires du travail, les salariés en général s'affranchissent progressivement des carcans "métro-boulot-dodo" d'un mode industriel du travail; même si ce mode taylorien reste prégnant pour l'essentiel.

 

 

Le tiers-lieux comme espace collectif : travail et multifonctionnalité

L'entreprise entend les promesses de productivité́ de ce travail centrifuge. Elle se cabre pourtant quand il s'agit de bouger les normes de fonctionnement au quotidien. Le travailleur, quelque peu schizophrène, doit concevoir des issues à ces écartèlements du travail dans l'espace et le temps. Derrière son statut de travailleur, d'autres bousculent l'urbanité́. Une alchimie neuve mêle aux échanges du travail ceux des autres activités du quotidien. Elle se nourrit d'un quotidien à distance, d'activités flottantes et d'une sociabilité́ diffuse. Autant de composantes qu'urbanistes et politiques n'ont jamais mobilisées. Cette autonomisation des pratiques conduit déjà à imaginer l'agencement et la localisation des fonctionnalités urbaines, ... de toutes les fonctions.

L'incarnation du tiers-lieu en offre une excellente occasion. Dans les grandes agglomérations, des lieux collectifs du travail naissent spontanément. Ces espaces échappent à toute organisation publique. Surprise par leur avènement, la municipalité́ de Copenhague a lancé une enquête pour repérer ces "tiers-lieux" spontanés. Leur dominante "sociale" (entendre "réseaux sociaux" et au-delà̀ un autre écosystème relationnel) condamne a priori les approches purement fonctionnelles, telles que les déploient des opérateurs de centres d'affaires. La simple relocalisation du travail (telle qu'elle peut fonctionner dans les aéroports par exemple) n'est pas la réponse ici. Cela n'exclut en rien la formulation de modèles d'affaires, mais cela oblige à plus de créativité́, au profit par exemple de bouquet de fonctions que ces escales pourraient héberger.

 

 

Faire avec des métropoles dont on hérite sans jamais les avoir dessinées

L'enjeu est de se débarrasser définitivement de la vision fonctionnelle de la ville de Le Corbusier. En 1927, Metropolis développe les mêmes concepts ceux de l'urbaniste dans son Plan Voisin de la même année et anticipe les vues de la Charte d'Athènes de 1943. Il s'agit maintenant à l'inverse d'hybrider des valeurs de distance, de proximité́, de subsidiarité́ et d'urbanité. Surgit alors l'idée d'un réseau de tiers-lieux, qui métisse le travail, la crèche, la consigne (pour les commandes à distance), l'échange local, mais aussi des aménités de détente. Les Suisses viennent de réveiller le métier de barbiers, pourquoi pas ! Ce métissage a de forts retentissements sociaux et économiques. Une histoire s'écrit, là, sous nos yeux. Elle impose que la métropole inverse sa logique centrifuge et radioconcentrique au bénéfice d'une mosaïque de voisinages, de quartiers, de cités et d'intercommunalités. L'urbanisme fonctionnel - qui a fondé l'architecture de la ville pendant un siècle - s'est effondré. Comment une aire numérique urbaine et des gens agiles vont-ils s'en affranchir et en inventer un autre ? L'intégration des tiers-lieux dans une trame territoriale de hubs serait sans doute un moyen d'accompagner cette rupture. Encore faut-il que l'architecture du territoire soit en phase avec celle du quotidien de ses habitants et qu'elle reflète les désirs urbains de cette génération, singulièrement tournée vers le monde des idées, de la création, des échanges pair-à-pair, des partages Il faut réinterroger la notion d'espace réticulaire, remailler toutes les formes de réseaux (transport, communication, lieux de vie et réseaux sociaux), assumer et conjuguer leurs contributions respectives.

 

 

La révolution du travail pour refonder le quotidien et la ville

Dans cette perspective, la valeur se déduit du bénéfice d'innombrables dialogues, transactions, transferts, dans les transactions, partages et échanges qu'elle permet. Il manque encore à ces démarches d'être réfléchies dans leurs perspectives urbanistiques et territoriales pour mesurer les impacts sur le logement et la ville. C'est une question de politique publique au moment où le logement est en panne - pannes de pensée, d'intégration urbaine comme de financement -, et où les écartèlements se résolvent en villes-dortoir et villes-travail, une absurde partition.

 

Le travailleur n'a pas seulement besoin du cloud, des équipements et fonctions du numérique; il repose sur une communauté́ de pairs et sur des organisations qui le rendent possibles. La forme de leur expérimentation pourrait être celle d'un Living Lab. Ce concept, qui a connu une incarnation gouvernementale avec la présidence finlandaise de la Communauté́ européenne en 2009, consiste à regrouper des acteurs publics, privés, des entreprises, des associations, des acteurs individuels, dans l'objectif de tester "grandeur nature" des services, des outils ou des usages nouveaux. Tout cela se passe en coopération entre des collectivités locales, des entreprises, des laboratoires de recherche, et des utilisateurs potentiels. Le Living Lab favorise l'innovation ouverte, il partage les réseaux et implique les utilisateurs dès le début de la conception. Le territoire politique serait ainsi le lieu de la mise à l'échelle, encourageant ces initiatives, explorant les acquis et les pistes créatives, stimulant les acteurs, et formulant des modèles innovants.

 

Bruno Marzloff est sociologue, cofondateur du groupe Chronos et spécialiste des mobilités et auteur de nombreux ouvrages, dont "Le 5e écran" (FYP Editions)

 

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Bruno Marzloff

Mots clés : mutation du travail, numérique, Bruno Marzloff