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Les 3 « T » : travail, transport et territoires

par Danielle Kaisergruber - 18 Février 2019

danielle kaisergruber

L'époque aime les grandes oppositions binaires, fondement facile d'une rhétorique médiatique envahissante. Il en va ainsi de la fracture territoriale : la France des villes qui va bien et la France des champs qui souffre. Manque de pot : c'est au cœur de nombreuses villes et dans les proches banlieues des métropoles que se concentre le plus de pauvreté. C'est qu'en fait l'opposition entre villes et campagnes qui a structuré le débat d'une partie du 20e siècle - souvenons-nous, Paris Et le désert français de Jean-Michel Gravier en 1947 - n'est plus de mise.

 

Dans un petit livre incisif de la collection La République des Idées (un beau titre à rappeler par les temps qui courent...), Eric Charmes dessine les contours de cette France qui « a mis les villes à la campagne » : La Revanche des villages, essai sur la France périurbaine. Je le lis alors que je me trouve dans un village d'Auvergne, on aurait dit autrefois un « bourg » d'environ 1000 habitants, à 30 ou 40 kilomètres de l'agglomération de Clermont-Ferrand, selon l'itinéraire que l'on prend : le plus court passe par un col qui peut être enneigé, mais reste le plus emprunté. Et d'ailleurs les services publics fonctionnent et les routes sont toujours déneigées très rapidement. Autant dire que l'on est dans la campagne, et même plus précisément dans la montagne.


Je me prends à observer les activités et les déplacements de mes plus proches voisins. Une aide-soignante qui travaille à Clermont, son mari dans une laiterie à une quinzaine de kilomètres selon des horaires très matinaux. Des agents de l'ONF qui se rendent en réunion à Clermont, ou à Ussel, ou à Tulle, quand ce n'est pas à Lyon pour cause de « grande région » ! Et accompagnent leurs nombreux enfants à l'école, au sport... Un maçon retraité qui se rend à Clermont deux à trois fois par semaine (« grandes courses », médecins surtout), sans parler de ma cousine S. qui, à 89 ans, rejoint la ville pour des cours de mémoire, de la gym, des spectacles, des achats de plantes chez Botanic... et totalise autour de 400 km par semaine... On aurait bien tort de réduire la question des transports des uns et des autres aux seuls trajets domicile-travail.


Les mobilités sont multiformes, probablement insuffisamment étudiées, et correspondent à des activités variées : courses, loisirs, activités sportives, santé et soins, travail, relations amicales y ont leur part. Le tout à des horaires variés auxquels les transports collectifs auraient bien du mal à répondre. Et on ne peut pas dire que dans le gros village dont je parle, les services publics aient déserté : grâce à l'action volontariste et force de propositions de l'équipe municipale, on y trouve les Finances publiques (la « Perception » comme l'on disait souvent), la Poste, les services sociaux du département, une Gendarmerie, un Collège et un Lycée agricole qui draine des élèves et étudiants en BTS de tout le Massif central. On y trouve aussi en nombre tous les services de santé : médecins, kinés, audioprothésistes, infirmières en libéral. De très nombreux artisans et une agriculture d'élevage et première transformation dynamique. À noter : les enseignants travaillent à la campagne, mais vivent tous dans l'agglomération clermontoise...


La « revanche des villages » (les petites communes totalisent aujourd'hui le même nombre d'habitants que dans les années 1960) vient bien de ce que ville et campagne forment des écosystèmes, dans lesquels il est « possible de vivre à la campagne tout en se rendant régulièrement en ville ». Avec voiture, le plus souvent plusieurs par famille. Plutôt que d'opposer ville et campagne, il faut introduire la dimension économique du chômage et de la désindustrialisation qui a produit et continue de produire des dégâts considérables. Des villes comme Lens, Forbach, Boulogne-sur-Mer, Sedan et de nombreuses autres montrent des revenus médians comparables à ceux des banlieues populaires.


Il y a des inégalités territoriales, mais il n'y a pas deux France. Il y a des inégalités territoriales, mais toutes ne relèvent pas de la responsabilité de l'État : les élus y ont leur part, les réformes mal faites aussi (ces fameuses grandes régions idiotes...). Il y a surtout une très grande diversité des territoires, celle que souligne Pierre Veltz dans son dernier livre La France des territoires, défis et promesses, à condition de prendre la diversité comme une source de richesse. « Transformer les apprentissages locaux en apprentissage collectif, en faisant circuler les idées et les expériences, est dès lors un enjeu essentiel : c'est à cela que devrait s'employer la puissance publique, plutôt qu'à imposer des normes universelles ».


C'est pourquoi la réponse à la crise sociale actuelle par davantage de décentralisation est essentielle : admettre que les solutions en termes de transport collectif, de covoiturage, de logement et d'appui au développement économique ne sont pas les mêmes partout et pour cela étendre les compétences des collectivités locales tout en simplifiant le « mille-feuille » et en clarifiant les responsabilités des uns et des autres. Voilà de quoi donner des chances à tous les territoires. Aux élus et aux citoyens de s'en emparer.

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Danielle Kaisergruber

Mots clés : Travail, transports, territoires, ville, campagne, villages, décentralisation, inégalités territoriales, chômage, désindustrialisation, Danielle Kaisergruber