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Les Allemands travaillent-ils bien ? 

par - 17 Janvier 2014

La stratégie de Lisbonne de l'Union Européenne visait à « créer des emplois plus nombreux et de meilleure qualité » et donc à mettre l'accent sur la quantité et la qualité du travail. Treize ans plus tard, les indicateurs traditionnels, tels que taux de chômage et PIB, dominent toujours le débat public. En Allemagne, la confédération des syndicats a construit des indicateurs pour mesurer ce que le travail de qualité veut dire... avec peu d'impact.

 

Gut arbeit

« Ce qui est social, c'est ce qui crée du travail »

La fameuse expression de l'ex-chancelier socio-démocrate Gerhard Schröder est devenue l'emblème des réformes « Hartz » qui avaient pour but de déréguler le marché de l'emploi allemand et ainsi de créer de nouveaux emplois. Si la contribution de ces mesures au succès actuel de l'économie allemande fait toujours l'objet d'un débat, elles ont sans doute alimenté le développement d'un « secteur des très bas salaires ». Selon une étude récente de l'Institut de recherche sur le marché du travail (IAB) de l'Agence fédérale pour l'emploi (BA), presque un salarié allemand sur quatre (soit au total plus que 7 millions de personnes) travaille pour un salaire très bas. En Europe, seule la Lituanie dépasse l'Allemagne, l'économie la plus compétitive de l'UE, en termes de rémunération précaire.

 

Mesure qualitative de l'emploi

La Confédération allemande des syndicats (DGB) critique la prédominance des indicateurs macros et reformule le slogan de Schröder : « Ce qui est social, c'est ce qui crée du bon travail ». Le mouvement des salariés allemands a ainsi créé en 2007 un institut pour l'évaluation du « travail de qualité ». A cette fin, l'institut a développé un index du bon travail. Sur base de sondages de salariés, la mesure s'appuie sur onze indicateurs et trois axes principaux : ressources, pénibilité, salaires et sécurité. Les salariés sondés doivent répondre à des questions factuelles, par exemple : leurs rémunérations correspondent elles au travail fourni ? En cas de réponse négative, ils doivent préciser en quoi ils sont discriminés. L'index retient des valeurs comprises entre 0 et 100 : les valeurs supérieures à 80 témoignent d'un travail de qualité, celles qui sont inférieures à 50 suggèrent un « mauvais travail ».

 

Le bon travail, une exception ?

Les résultats de la dernière vague de sondage en 2012 montrent que la qualité moyenne du travail en Allemagne se situe dans la partie inférieure de la fourchette intermédiaire, à 61 points. C'est une légère amélioration par rapport à 2010 (59 points). On note que les indicateurs salaires et intensité du travail ont des scores qui renvoient au mauvais travail (47 et 46 points) alors que le sens du travail enregistre un bon score de 80. Les données de 2010 montrent que seulement 15% des travailleurs sondés accèdent à un travail de qualité alors qu'un tiers subit un mauvais emploi.

 

Soutenabilité du travail et retraites

L'enquête traite également des questions de durabilité comme l'effet des conditions de travail sur le niveau des retraites. En 2013, 42% des salariés rapportent que leurs retraites garanties par la loi ne sont pas suffisantes pour vivre, seuls 18% s'attendent à bien ou très bien vivre de leurs prestations vieillesse. En outre, les pensions complémentaires fournies par les entreprises seront insuffisantes pour compenser les déficits des retraites publiques. 31% des employés indiquent que leurs employeurs n'offrent pas de contribuer à une retraite complémentaire, 38% bénéficient d'une pension complémentaire minimale. Le taux est encore plus élevé chez ceux qui déclarent que leurs retraites garanties par la loi ne suffiront pas à leurs besoins (77%).

 

A quoi sert-il l'index du bon travail ?

Selon Annelie Buntenbach, membre de la direction de la DGB, ce débat a alimenté le débat public et politique et a contribué au développement d'une stratégie commune des syndicats et des organisations patronales sur la pénibilité au travail. Elle souligne également que les partenaires sociaux s'intéressent à la prise en compte des indicateurs du bon travail dans les négociations salariales, un domaine dans lequel le potentiel de la mesure est actuellement peu développé.

 

La qualité du travail, une mesure purement académique ?

On peut se poser la question du véritable sens du concept de qualité du travail. « L'emploi de meilleure qualité » a t-il été oublié, tout particulièrement dans le contexte de la crise économique et financière de 2008 ? Il semble que ce soit le cas. La puissance économique de l'Allemagne s'appuie sur des indicateurs qui ignorent totalement la qualité du travail ou les conséquences sociales de la dérégulation du marché du travail, telles que la pauvreté ou l'accès à l'éducation. L'initiative de la DGB a pour l'instant peu changé le débat public et politique ou les thèmes de négociation du dialogue social.

 

Même si certains sujets apparaissent ponctuellement dans la presse, précarité, stress, burnout, l'indicateur de la confédération syndicale ne joue pas un rôle important dans le débat sur le progrès économique et social. En 2011, le parlement fédéral a pourtant créé une commission ayant pour but de développer une mesure de « la croissance, la prospérité et la qualité de vie ». L'idée était de trouver une alternative au produit intérieur brut (PIB). Des élus et des experts nommés ont essayé de redéfinir la notion de progrès. Parmi eux, le président de l'institut du bon travail de la DGB, Dietmar Hexel. Même si la problématique de la qualité du travail soutenable a été évoquée dans ce débat, elle ne fait pas partie des trois axes (prospérité, affaires sociales et participation, écologie) et des dix indicateurs proposés dans le rapport final de la commission, publié en 2013.

 

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Crédit photo : Flickr/Creative Commons/IG Metall Jugend

 
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A propos de cet article

Mots clés : Gut arbeit, Allemagne, indicateurs, travail de qualité, Gérard Schröder, bon travail, Sebastian Schulze-Marmeling