0

Les communautés de travail selon Emmaüs

par Joël Ambroisine - 31 Août 2013

Au cœur de l'Economie sociale et solidaire, il existe des « mondes du travail » aux conditions particulières. Parmi ces entreprises, Emmaüs, mouvement fondé en France, en 1949 par l'Abbé Pierre a renouvelé les règles et les conditions de travail. Joël Ambroisine, docteur en économie de l'université Paris III en analyse les spécificités au travers de la triple expérience du mouvement en France, en Espagne et au Royaume Uni.


emmaus france

Au-delà d'une certaine méconnaissance du public, Emmaüs est un système composé d'organisations aux statuts différents, dont la plus emblématique : la Communauté. Avant d'être une brocante, le but des Communautés est l'accueil et la participation par le travail des populations exclues. Ce sont les Compagnons d'Emmaüs, à la fois des bénéficiaires et des travailleurs qui assurent par une activité de récupération, les ressources nécessaires à la structure qui les accueille. Depuis 1951, dans la plupart des pays du monde, les communautés plus connues sous le nom des Chiffonniers d'Emmaüs pratiquent la récupération et la valorisation des matières premières et des objets usagés. Les Communautés accueillent toutes personnes sans aucune discrimination, et prônent un mode d'échange basé sur le travail. Elles rappellent ces communautés utopiques issues de l'économie sociale comme le « phalanstère » de Fourier (1808) ou le « familistère » de. Godin (1846). Inspiré de la charité chrétienne, l'abbé Pierre a l'originalité de briser la relation d'assistance entre le nanti et le pauvre en faisant intervenir le pauvre lui-même. Ce principe, « Servir premier le plus souffrant », fonde les règles de travail au sein des Communautés Emmaüs. En octobre 1949, l'Abbé Pierre fait la rencontre de Georges Legay, un désespéré suicidaire. Face à sa détresse, l'Abbé Pierre le convainc d'aider les autres. « Au lieu de dire : tu es malheureux, je vais te donner un logement, du travail, de l'argent. (...) Je ne puis que lui dire (...) est-ce que tu ne veux pas m'aider à aider les autres ? ». Legay est le premier compagnon. Dans les communautés, le travail est valorisant. Néanmoins, les compagnons sont parfois les derniers à bénéficier « des fruits de leur travail », parce que les ressources produites sont d'abord à l'usage de projets internationaux.

 

Les évolutions du modèle communautaire en France, en Espagne et au Royaume-Uni
Créé en 1969, Emmaüs International est aujourd'hui, composé de 313 groupes. Créé en 2005, Emmaüs Europe compte 260 groupes aux statuts différents.
En France, Emmaüs est marqué par le développement de « familles communautaires » historiques : Union centrale des Communautés UCC, Union des amis et Compagnons d'Emmaüs UACE, Fraternité, Liberté, Communautés du Nord. Sous la présidence de Martin Hirsch (2002-2007), Emmaüs France est harmonisée en trois branches sectorielles :
La Branche Action sociale et logement crée des organismes qui prennent en charge l'accompagnement social et le logement des personnes les plus démunies.
La Branche Economie Solidaire et Insertion développe des structures d'insertion par l'activité économique.
La branche communautaire regroupe 116 communautés en France. Celles-ci sont des sous-traitants d'éco-organismes, qui fonctionnent grâce au traitement des DEEE (déchets d'équipements électriques et électroniques), grâce à la valorisation des objets de seconde main, donné et collecté. Cette activité rapporte 102,40 millions d'euros de ressources avec 224 500 tonnes de marchandises collectées (2010). Selon Emmaüs, le « travail » des Compagnons n'a pas la même signification que dans l'économie de marché. Pourtant, Emmaüs s'impose sur le marché grâce à l'emploi à bas coût des Compagnons, ce qui représente un avantage compétitif, face aux concurrents.

 

Emmaüs en Espagne
A la différence du mouvement français, Emmaüs Espagne s'organise soit comme une entreprise du développement durable, soit comme une association auxiliaire de l'Etat. Créé en Espagne en 1972, il existe des associations, des fondations et des entreprises sociales. Par exemple, l'association Traperos Emaus Murcia créée en 1995 produit une activité de valorisation d'objets de seconde main, et de traitement des DEEE afin d'assurer le suivi thérapeutique et social des compagnons. Ailleurs, Traperos Emaus Navarra a développé une activité de récupération et de recyclage tout en favorisant l'amélioration des conditions de travail. Le directeur José Mari estime important de fournir aux Compagnons la formation et l'accompagnement individuel nécessaires à leur réinsertion. D'autres structures comme le Groupe Emaus Fundación Social, au Pays Basque développe des programmes et des entreprises d'insertion par l'activité économique.

 

Emmaüs au Royaume-Uni
Depuis 1992 Emmaüs UK compte près de vingt deux Communautés (Emmaüs UK, 2012). Au Royaume-Uni, Emmaüs est une « charitie » régie par le « Charities Act » et aussi une entreprise régie par le « Companies Act ». Au secrétariat national basé à Cambridge, 25 professionnels de la gestion, de la communication et du marketing pilotent et coordonnent le développement des communautés et la formation des responsables et des « Trustees ».
La première communauté britannique a été créée en 1992 à Cambridge, grâce à un couple Paul et Jane Proche du modèle originel, elle se compose d'une maison communautaire, d'un magasin, d'un « Coffee shop » et d'un potager. A l'inverse, celle de Colchester est née de l'initiative de l'association Emmaüs locale, qui tirant plus d'un million d'euros de bénéfice des activités de leurs deux entrepôts de vente, a permis la construction d'une maison communautaire entièrement équipée. Ce sont là deux exemples de l'évolution d'Emmaüs au Royaume-Uni et de la stratégie de développement du modèle britannique.

 

Les relations de travail au sein des Communautés
Au sein des Communautés, les Compagnons collaborent avec les bénévoles et les salariés. Ce modèle unique de gestion est le Trépied : les salariés encadrent, les bénévoles prennent les décisions stratégiques, et les compagnons produisent. Le statut des compagnons est aliénant car ils sont en tension entre leur dévouement à la Communauté et leurs intérêts personnels. Des jeux concurrentiels apparaissent au niveau des postes clés de la communauté (chauffeur, menuiserie, électricité) et d'autres sont liés à l'engagement : les nouveaux compagnons sont plus des consommateurs que des acteurs (Eme, Carrel, 2008).


En France, les compagnons sont souvent en bas de la hiérarchie et sont réduits à leur seule fonction de production et à leur identité de bénéficiaires. En Espagne, une véritable association auxiliaire travaille à la réinsertion professionnelle des Compagnons vers le marché ordinaire du travail. Au Royaume-Uni, la promotion interne des compagnons est favorisée par la responsabilisation dans l'organisation du travail. Les relations salariales divergent selon que la communauté respecte l'idéologie originelle. En France un compagnon touche une indemnité appelée « pécule » d'environ 49€ hebdomadaire, alors qu'en Espagne, les Compagnons perçoivent des rémunérations en fonction de leur itinéraire d'insertion, jusqu'à percevoir le revenu minimum national. Les règles sont inspirées des lois nationales : 36h hebdomadaire en France, 37h en Espagne et 40h en Angleterre.


Quant aux dispositifs de réinsertion, ils varient : en France, certains responsables pensent que la réinsertion des Compagnons est impossible ; en Espagne, certaines communautés ont développé des programmes d'insertion subventionnés par l'administration publique ; les Communautés britanniques ont établi un partenariat avec les services sociaux locaux et toutes les organisations susceptibles d'assister les compagnons.

 

Les communautés sont des entreprenariats collectifs entre le « refuge solidaire » et l'entreprise sociale. Dans leur ensemble, elles font preuve d'une flexibilité économique adaptée au marché. Cependant, le succès des Communautés est lié aux conditions de dépendances institutionnelles qui captent la force productive du compagnon et l'enferment dans sa position de bénéficiaire. Cette gestion solidaire ne réinvente-t-elle pas la justice sociale ?

 

 
haut de page

A propos de cet article

Auteur(s) : Joël Ambroisine

Mots clés : Emmaüs, travail, communauté, économie sociale, économie solidaire