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Les Miettes : les délocalisations en noir et blanc

par Clotilde de Gastines - 04 Novembre 2010

Comment évoquer les délocalisations ? Le muet pour l'absence de dialogue social. Le noir et blanc, l'absence de couleur, pour la crise. Le réalisateur français Pierre Pinaud présentait Les Miettes, film muet en noir et blanc, lors du festival Lumières sur le Travail de Nanterre. Une table ronde réunissait Danièle Linhart, sociologue et Philippe Askenazy, économiste

 

les miettes

Le quotidien d'une petite ouvrière s'étire entre sa bicoque de bois, son fil à linge, une supérette et l'usine. Elle trottine tous les matins vers sa chaîne de production de tartes, dont elle est le seul élément humain. Pour tout salaire, elle récupère les miettes des tartes qu'elle fabrique. Une monnaie de singe, dérisoire, qui permet toutefois d'échapper au vice du crédit à la consommation. Quand l'usine se délocalise à seulement 50 m à vol d'oiseau, mais de l'autre côté d'une frontière, il ne lui reste plus qu'à survivre. Cette femme est une travailleuse pauvre typique.

 

Pierre Pinaud a écrit ce film en réaction à deux sentiments : l'annonce répétée de délocalisations et du nombre d'emplois concernés et leur banalisation. « À travers cette allégorie, j'ai voulu montrer un phénomène mondialisé qui nous échappe. J'ai fait le choix d'une grammaire cinématographique très graphique : l'usine est la toile de fond de toute une vie. Quand le lieu du travail disparaît et glisse hors du champ, quels sont les impacts sur les deux autres : celui de l'échange économique (la supérette), de la vie et de l'intime (la maison) ? »

 

Le titre du court-métrage évoque « le lien social en miettes » pour la sociologue Danièle Linhart. « Les premières usines qui ont été délocalisées, ce sont celles où le lien social était très fort. Les ouvriers avaient le sentiment de pouvoir lutter ensemble, dans une aventure commune ». Les Miettes téléscopent les délocalisations de première phase et celles que l'on vit aujourd'hui, où déjà dans l'usine n'existe aucun lien social, où le travail n'a plus de sens. A travers la modernisation managériale, le travail d'opérateur dans les usines modernes est une « épreuve solitaire, dans un corps à corps très angoissant ». Dans ce film, l'ouvrière ne veut même pas du produit de son travail. « C'est la quintessence du tragique : perdre un travail qui n'a plus de sens » D. Linhart.

 

Même s'il en reprend l'esthétique, le film est bien loin des duels burlesques entre Chaplin et son directeur. L'ouvrière est seule avec les automates. L'usine s'en va comme poussée par un pouvoir invisible. « C'est l'invisibilité du pouvoir de décision, affirme Pierre Pinaud, comme dans le film Louise Michel, quand les ouvrières menées par Yolande Moreau découvre que les nouveaux propriétaires de leur usine, c'est une boîte aux lettres à Guernesey ».

 

« Les économistes écrivent eux-aussi des fables pour expliquer les mécanismes économiques et mettent en scène des acteurs économiques à travers des équations, met en garde l'économiste Philippe Askenazy. L'art peut révéler ou parfois détourner l'attention. Cette symbolique de l'usine qui part silencieusement est un peu malheureuse, car la finance n'est pas invisible. Ce n'est pas neutre, l'art joue sur notre compréhension ».

 

Pour autant, si la mondialisation est une fable pour camoufler un déni de responsabilité, l'art se fait-il prendre au piège ? « Cela arrange bien les dirigeants de disparaître derrière cette sorte d'hydre incontrôlable rampante et soit-disant inéluctable de la mondialisation, dit-il. Les responsables existent. La crise financière pourrait être le fait d'un groupe économique dominant qui cherche à mettre l'économie dans la situation la plus dérégulée possible pour obtenir des gains maximaux ».

 

Le film prend le parti d'éluder cette interrogation. Pierre Pinaud revendique en effet le point de vue de cette femme qui se pose la question : peut-on continuer à vivre ensemble, quand on n'a déjà pas assez pour soi ? Quelque soit le parti pris, ces 33 minutes émouvantes soulèvent de nombreuses questions. À la fin, la parole revient, signe que le collectif de lutte balbutie encore, brisant la petite musique des délocalisations et l'assourdissant silence des hommes.

 

 

Voir le film Les Miettes sur youtube

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Clotilde de Gastines

Mots clés : délocalisations, Philippe Askenazy, Pierre Pinaud, Danièle Linhart, Les Miettes, festival Lumières sur le travail