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Les Objecteurs du travail

par Clotilde de Gastines - 11 Juillet 2012

Olivier ne veut plus travailler. « J'ai payé beaucoup d'impôts quand j'étais directeur artistique dans la publicité, donc je n'ai aucun scrupule à toucher les Assedics ! Et puis vu ce que je touche, ce n'est pas ça qui va les ruiner ! » explique ce trentenaire, qui a très bien gagné sa vie jusqu'à ce qu'il décide d'arrêter de travailler pour s'occuper de son fils, de son potager et passer 3 mois par an en Inde. « Pour moi le meilleur signe extérieur de richesse, ce n'est pas d'avoir une voiture de luxe, c'est d'avoir du temps » dit-il.

 

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Ils sont adeptes de la décroissance, en sous-emploi, parent au foyer ou rentier. À travers une série de portraits nuancés, Camille Dorival, journaliste chez Alternatives Economiques analyse les itinéraires tortueux de ces objecteurs du travail dans un livre intitulé Le travail, non merci ! en collaboration avec Alexandre Lévy (2011).

 

Ainsi, Christian, 47 ans, ancien workaholic, a revendu son affaire, depuis il est rentier en Corse. Luc est père au foyer à Chambéry. Pendant que son épouse travaille, il élève ses deux filles et fait du bénévolat dans une association de protection de la nature et à la bibliothèque de la maison d'arrêt. Quant à Bertrand, il a choisit d'être éclusier près de Rouen, il touche 1000€ par mois, et travaille 7 mois par an. Aucun d'entre eux n'est véritablement oisif. Ils vivent plus ou moins chichement. Promis à une belle carrière, Laurent a choisi d'exercer comme chirurgien-dentiste une matinée de temps en temps en clinique, où il arrache des dents de sagesse. Il vit avec 1500 € par mois pour se consacrer à la peinture.

 

En 2002, les inactifs représentaient 4,6 millions de personnes (hors étudiants et retraités), soit 12% de la population en âge de travailler (contre 20% en 1975) (Chiffres INSEE). Ils sont en moyenne plus âgés et moins diplômés que les actifs. Un quart n'a jamais travaillé. 87% ne souhaitent pas travailler, alors que 13% le voudraient. 79% sont des femmes, par déduction, ce sont en grande majorité des femmes au foyer. Elles sont plutôt peu diplômées et issues de milieux modestes. Le coût de leur retrait du marché du travail est plus faible que pour les femmes diplômées dont les niveaux de salaires sont plus élevés, d'autant qu'elles ne trouvent pas de modes de garde pour leurs enfants ou que leur coût n'est pas si éloigné que ça de leur propre salaire. Les pertes consécutives à la cessation d'activité sont compensées en grande partie par les prestations familiales.

 

Choix par défaut
Malgré les arguments de certains objecteurs du travail, qui se font les « hérauts de la défection », le choix du non-travail s'avère souvent un choix par défaut. Ces personnes vivotent car, contrairement aux idées reçues, les minima sociaux français sont parmi les plus bas d'Europe et s'éloignent progressivement du Smic. Ainsi, diverses études montrent qu'ils désincitent peu au travail, du moins au travail à temps plein. Camille Dorival analyse longuement le RSA et les autres minima sociaux existants, et présente les éléments du débat sur la création souhaitée par certains d'un revenu d'existence, appelé aussi allocation universelle.

 

Socialement, Olivier concède que le choix de ne pas travailler est « compliqué à gérer. On passe forcément pour la moule du rocher ». Cela dit, en 1996, le manifeste des chômeurs heureux publié à Berlin a fait des émules dans toute l'Europe. « Pour eux, les chômeurs rendent service à la société dans la mesure où les licenciements viennent augmenter les profits des entreprise et de leurs actionnaires. Ils doivent donc être légitimement rémunérés pour cela ».

 

Le choix du non-travail interroge notre rapport au travail. L'économiste Bernard Gazier, qui préface l'ouvrage, estime que ces objecteurs du travail essaient « de pratiquer la liberté, le pas de côté ». Selon lui, ces essais révèlent l'émergence d'une nouvelle norme d'emploi. La « norme industrialo-masculine » s'éteint, quand une nouvelle norme émerge. Avec l'intensification du travail, la précarisation des emplois, le chômage massif et le travail féminin, nous allons « vers une norme égalitaire d'autonomie sur le marché du travail et dans les réseaux sociaux ». Un projet de vie fait d'étapes et de transitions pour « construire un projet prenant en compte ses propres désirs et ambitions (...), conciliant activités et vie familiale avec des compétences professionnelles et relationnelles ».

 

A lire
Camille Dorival, Le travail, non merci !, Editions les Petits Matins (2011)

CNAF, Les non-recourants au Rsa (l'e-ssentiel n° 124)

Insee Première, De moins en moins d'inactifs entre la fin des études et l'âge de la retraite
Olivier Chardon, N° 872 - DÉCEMBRE 2002

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Clotilde de Gastines

Mots clés : Travail, chômage, décroissance, Camille Dorival, Clotilde de Gastines