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Les syndicats américains s'interrogent sur la défense des nouveaux groupes sociaux

par Claude-Emmanuel Triomphe - 13 Mai 2008

Pour Michael Piore, professeur d'économie politique au Massachusetts Institute of Technology, le syndicalisme a beaucoup changé, mais pas assez pour être en phase avec la réalité... Depuis les années 60, le taux d'affiliation est passé de 30% à 8%... 

 

Le syndicalisme américain a t-il beaucoup changé ces dernières années ?

michael piore

Oui mais pas assez pour être en phase avec la réalité. Il y a deux enjeux majeurs étroitement liés. Tout d'abord celui du cadre légal dans lequel le syndicat s'organise, et celui de la relation entre la stratégie syndicale et la structure de l'économie. Je ne parlerai guère du syndicalisme dans le secteur public (Etat fédéral, états fédérés) dont le taux d'affiliation reste à peu près stable autour de 30% et me limiterai au secteur privé où le syndicalisme est en chute depuis les années 60 avec un taux d'affiliation qui est globalement passé d'environ 30% à 8% aujourd'hui.

 

Qu'est-ce qui faisait la puissance des syndicats américains ?

Il faut comprendre la structure historique des syndicats aux USA : ceux-ci se sont organisés dans l'entreprise et surtout dans l'atelier. Les syndicats d'ateliers se sont progressivement agrégés au niveau des usines, des territoires et des secteurs industriels pour former les industrial unions. Les syndicats de branche sont donc une alliance des syndicats d'ateliers qui leur ont transféré une grande partie de leurs pouvoirs. A cette tradition du syndicalisme d'atelier s'est ajoutée celle des syndicats de métiers, qui se sont ensuite organisés par régions puis au niveau national. La loi a permis aux syndicats de s'organiser au moyen de votes d'ateliers. Lorsque le vote était majoritairement en faveur du syndicat, tout l'atelier devait s'affilier. Cela lui procurait assez vite des ressources financières assez importantes d'autant que le montant des cotisations n'était pas négligeable et plus importante qu'en Europe : souvent plus de 2-3%, voire 5% du salaire mensuel. Avec ces ressources - précomptées par l'entreprise puis reversées au syndicat - le syndicat finançait non seulement ses activités mais aussi des activités politiques. Et, depuis les années 1930, la loi protégeait les syndicats en limitant de manière très restrictive les actions et même les discours que les employeurs pouvaient employer contre eux.

 

Le déclin d'aujourd'hui est-il dû à des changements de la loi ?

Non, la loi a très peu changé mais c'est son interprétation par les tribunaux qui a considérablement évolué au sens où les actions anti-syndicales entreprises par les employeurs ont été beaucoup plus largement admises. Aujourd'hui les employeurs peuvent presque tout dire et tout faire. Les votes par ateliers sont par ailleurs soumis à une sorte de commission, qui détermine une question majeure, celle des frontières de l'atelier. Cette commission, présidée par un tribunal dont le président, élu sur des listes politiques, compose souvent l'assemblée à sa main. Les juges républicains mais aussi un certain nombre de juges démocrates plutôt conservateurs ont eu ici une influence assez grande. Et l'on peut ainsi arriver à définir des ateliers dont les frontières sont suffisamment larges pour noyer les syndiqués dans une masse de non-syndiqués : faute de majorité, les syndicats n'ont pas pu voir le jour et ont perdu de plus en plus d'élections.

 

Les syndicats ont-ils trouvé une riposte ?

Oui. Ils se sont lancés dans des mouvements de pression économique, mais qui ont abouti à des contradictions et à des conflits internes aux syndicats. Le syndicat d'atelier intervenait sur les conditions de travail, les horaires, la répartition des postes. Son pouvoir reposait sur cette capacité généraliste à prendre en charge les problèmes et les intérêts des travailleurs. La stratégie économique a consisté à faire pression sur les principaux donneurs d'ordres pour qu'eux-mêmes fassent à leur tour pression sur leurs sous-traitants afin de reconnaître les votes en faveur des syndicats. Ainsi, par exemple, lorsque le syndicat agissait en faveur d'une augmentation des salaires des nettoyeurs, le propriétaire d'un immeuble de bureau changeait de prestataire.

 

Les syndicats se sont mis à entrer dans le capital de ces grands propriétaires et gérants immobiliers et à faire pression sur les actionnaires de ces sociétés ou bien encore faire une mauvaise publicité qui rejaillissait sur toutes les entreprises qui occupaient ce type d'immeuble. Sur ce point, les syndicats ont été très astucieux. Il y a eu aussi d'autres initiatives, comme celle du Services Employees International Union en Californie pour syndiquer celles et ceux qui travaillaient pour le compte des personnes âgées. Ici la question principale était : qui est l'employeur ? Considère-t-on ces personnes comme liées entre elles par des contrats individuels de travail alors que de fait c'est une assurance qui les paie et l'état californien qui fixe les tarifs ? Si l'interprétation du contrat individuel prévaut, alors il était impossible de syndiquer cette catégorie de travailleurs. Les syndicats ont fait alors des campagnes très importantes pendant plusieurs années pour changer la loi et ont abouti à faire reconnaître cette catégorie comme une collectivité. Dès que la loi a changé, ils ont obtenu 45 000 adhésions en un peu plus d'une journée. Certains syndicats ont donc été très créatifs tandis que d‘autres l'ont été beaucoup moins.

 

Sur quels obstacles a buté cette créativité ?

Les syndicats de branche et de métiers ont été assez puissants dans un état particulier de l'économie. Ils avaient à la fois du pouvoir et de l'expertise. Mais aujourd'hui, ils sont confrontés à deux problèmes majeurs. D'une part, l'emploi a fortement chuté dans les industries traditionnelles où ils étaient établis (confection, sidérurgie, automobile, etc.). De l'autre, les frontières entre les diverses branches et les divers métiers se dissolvent. Avant, le téléphone, le cinéma, la photographie, les loisirs constituaient des activités différentes. Maintenant tout cela a convergé vers une sorte d'activité globale ; la photo traditionnelle par exemple a cédé la place au téléphone portable. C'est tout le problème de Kodak par exemple.

 

Les secteurs syndicalisés sont en concurrence avec les secteurs qui le sont beaucoup moins. Et il est difficile d'augmenter les salaires dans les activités « organisées » sans provoquer une fuite vers les secteurs qui le sont peu. Les syndicats ont perdu leur expertise issue des industries traditionnelles. Ils ont essayé d'organiser les gens un peu partout. Ils ont aussi essayé de faire alliance avec les organisations de migrants. Ce fut le cas des syndicats de la confection qui employaient beaucoup de travailleurs latinos et qui ont essayé d'organiser les travailleurs des hôtels, eux aussi très largement latinos. Mais, en organisant ces groupes, ils ont aussi miné une partie de leur matrice de base.

 

Si ce n'est plus ni l'atelier ni le métier, qu'est ce qui fait l'identité syndicale américaine aujourd'hui ?

Avant, il y avait une forte identité ouvrière, ou si vous préférez, une identité économique, protégée par la loi. Puis, pendant cette période où la loi de protection syndicale a vu ses effets considérablement réduits, d'autres lois sur le travail se sont développées afin de protéger les groupes défavorisés : les Noirs et minorités ethniques, les femmes, les handicapés, les travailleurs âgés et bien d'autres. Peu à peu, les lois se sont mises à protéger non plus des identités économiques mais des identités sociales. Ce qui a permis aux femmes de demander des congés familiaux, aux handicapés des accès et des aménagements des lieux de travail.

 

Regardez aussi les personnes âgées qui sont désormais très organisées en Amérique. Leurs cotisations individuelles sont faibles mais comme elles sont très nombreuses, leurs organisations sont devenues très riches. Au début, elles militaient pour le montant des retraites. Puis, vu la pénurie de personnels soignants, elles ont monté une section de l'emploi qui négocie directement avec les patrons des hôpitaux à qui elles proposent leur expertise pour recruter des retraités, expérimentés. Et ce moyennant un aménagement des postes et des conditions de travail pour les rendre moins difficiles. Ces organisations interviennent de plus en plus sur le marché du travail. Les syndicats essaient de faire des alliances avec ces nouveaux groupes mais veulent en même temps en prendre le leadership, ce que ces groupes de plus en plus leur refusent. Et l'on voit qu'en voulant organiser ces groupes sociaux, les syndicats perdent ce qui faisait leur spécificité : la défense des identités économiques.

 

Plutôt Clinton qu'Obama : qu'est ce qui explique ce choix syndical ?

La concurrence entre Obama et Clinton est en partie liée à ces enjeux. Barack Obama est plutôt en phase avec cette nouvelle cartographie identitaire, il a un discours très sociologique, il comprend les changements et les conflits qui en sont issus. Hillary Clinton, qui a surtout le soutien de la classe ouvrière traditionnelle, représente plutôt l'ancienne construction. Et c'est tout le parti démocrate qui est déchiré par cette alternative. Si on regarde la distribution du revenu par classe économique, on observe un très net élargissement de l'éventail des salaires dans les trente dernières années. Le système fiscal, au lieu de compenser cela, a accentué le phénomène. Et pourtant dans cette même période, la conflictualité sociale s'est considérablement et durablement réduite : le niveau des grèves est historiquement au plus bas.

 

Le progrès social est quasiment nul. Mais si on regarde les écarts de revenus entre hommes et femmes, si l'on interroge chacun de ces groupes sociaux sur leurs progrès respectifs, notamment par rapport à la génération de leurs parents, la vision du progrès social est à la fois autre et très diversifiée. On peut comprendre alors pourquoi les résistances à cette modification générale des revenus, lue selon des critères économiques, se sont amoindries. Je suis certain que les progrès effectués par les groupes sociaux ne sont pas équivalents. Avec le temps, les groupes ethniques ne vont plus se comparer à leurs parents mais aux autres Américains. Ils vont vite constater que la société est bloquée. Et c'est ce qui est en jeu dans les discours d'Obama qui insiste sur le fait que l'on ne peut pas seulement bâtir sur les discriminations subies par chacun des groupes, mais sur le fait que chacun doit œuvrer à l'amélioration de sa propre destinée.

 

 

Michael Piore, économiste de renommée mondiale, est connu notamment pour ses théories sur le « dualisme du marché du travail et des marchés internes » et pour ses nombreux travaux sur les transformations du travail et des relations industrielles. Pour en savoir plus : http://econ-www.mit.edu/faculty/mpiore/

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Claude-Emmanuel Triomphe

Mots clés : Claude Emmanuel Triomphe, Michael Piore, etats unis, syndicalisme, syndicat, groupes sociaux, cadre légal, clinton, obama, USA, loi, groupe sociologique, sociologie, déclin syndical, dialogue social, économie