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Made in France : la RSE selon C.....

par Clotilde de Gastines, Claude Emmanuel Triomphe - 19 Avril 2010

Maintenir l'emploi industriel en France, soigner ses fournisseurs dans le monde. Chez Chanel, la responsabilité intime de "faire sans dire". Didier Morfoisse, directeur général des affaires sociales en Europe de Chanel, donne son regard de praticien sur la RSE.

 

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En quoi Chanel se considère-t-elle comme une entreprise responsable dans le secteur du luxe ?

Nous sommes dans un modèle culturel très particulier, celui d'une entreprise de luxe privée. La RSE est souvent un effet d'annonce sans contenu suffisant. Or, Chanel en tant que marque estime que la société n'a de crédibilité qu'à parler que de ses produits et de ses créateurs. Marketer un discours externe sur l'éthique et la responsabilité sociale, ce n'était pas dans nos gènes. A tel point qu'on va plutôt trouver des comportements de grande discrétion, la marque s'associant à des causes humanitaires ou des actions de sponsoring à condition d'anonymat (sauf exception). C'est l'obligation d'un honnête homme de faire sans dire.

 

Ainsi nous n'avons pas attendu le marketing de la Responsabilité sociale pour mettre au point des programmes de développement durable. Notamment dans les rapports avec des fournisseurs et des pays avec lesquels on travaille. Depuis quelques années, Chanel a lancé une initiative « Macrocosme», comportant des programmes de reforestation notamment à Madagascar associés à des programmes éducatifs, avec une priorité sur la promotion des femmes. Aujourd'hui, les premiers champs de jasmin à Grasse, ce sont les champs de Chanel, qui représente 92% du jasmin cultivé. Nous travaillons aussi à la recréation d'espèces de fleurs et de plantes disparues dans des lieux parfois reculés comme au Tibet. Quand nous nous adressons pour des matières premières ou des ingrédients à des fournisseurs externes ( verriers, par exemple ), nous nous heurtons à notre petite taille : bien que n'utilisant que de toutes petites quantités de matière souvent rares, nous sommes d'une exigence extrême. Donc nous sommes très attentifs à la traçabilité et aux conditions sociales durables de production. Le luxe est un secteur très particulier, où la contrepartie du prix des produits et des services offerts est le contrôle de toute la chaîne de production et de distribution : nous produisons donc tout nous mêmes. Nous avons peu de sous-traitants, et développons des liens très étroits avec eux.

 

Où commence la RSE ?

La RSE commence par une réflexion sur l'internalisation, l'inverse de ce que la majorité des entreprises a fait depuis les années 70 en se concentrant sur la valeur ajoutée. Chanel est la seule marque en France dont le modèle économique maintient pour pré-requis que l'emploi industriel est dans l'Union Européenne. Dans l'Oise, nous sommes devenus le premier employeur dans un tissu totalement désindustrialisé.

 

Chanel a la chance d'être une industrie et une marque qui peut travailler sur sa différenciation et pratiquer des prix qui permettent de rester en France. Aujourd'hui l'ensemble de la production (cinq usines) est en France, en Suisse (cosmétique, parfums, textile, maroquinerie, bijoux et montres) et pour les « souliers » en Italie.

 

La primauté du Made in France n'est pas remise en cause, car aujourd'hui pour une cliente Chinoise, c'est un élément important. Chanel s'axe sur une seule marque et une forte différenciation luxueuse.

 

 

L'éclosion de la RSE dans les années 2000 s'est faite à travers des codes de conduite ? Comment Chanel a-t-il mis en place ses bonnes pratiques ?

Nous avons en effet travaillé pendant deux ans avec les partenaires sociaux pour s'accorder sur un code de conduite. Nous avons d'abord voulu adopter un modèle unique à travers l'entreprise dans le monde. Nous voulions introduire le whistleblowing (le coup de sifflet anglo-saxon ou dispositif d'alerte professionnelle). Nous avons vite compris que pour les Français, le whistleblowing, c'est le mauvais souvenir du Maréchal Pétain. Nos partenaires nous ont aussi fait savoir que (sic) « on a pas besoin d'un décalogue, on sait que voler c'est mal... On est en République, il y a des lois. » Nous avons finalement adopté l'idée d'un code de conduite international qui se décline différemment de pays à pays selon les spécificités locales.

 

En France, j'ai choisi de procéder par la modification des règlements intérieurs. Ce n'est pas d'une modernité criante, mais on a voulu donner une portée juridique obligatoire au texte. Nous avons identifié ce qui aujourd'hui dans les droits et devoirs de chacun manquait dans le règlement intérieur. Le règlement intérieur, c'est une règle collective, dont les aménagements sont négociés avec les partenaires sociaux. Les codes ont été décliné dans les différentes établissements en fonction des départements et des directions départementales. Si j'avais voulu faire du marketing, de l'effet d'annonce, ce code n'aurait pas eu de portée obligatoire.

 

Enfin, nous avons mis au point récemment un baromètre sur le stress. Il est anonyme, tenu par un institut public reconnu.

 

Comment le milieu des ressources humaines juge-t-il la RSE ?

La RSE est ambivalente, car c'est une double-injonction contradictoire. Contradictoire puisque l'entreprise, comme la RH, se trouve aujourd'hui tenue d'être profitable et réparatrice. C'est vrai que toutes ces nouvelles injonctions peuvent être pain béni pour la fonction Ressources Humaines. Elles ouvrent un champ de responsabilité tout à fait nouveau pour la fonction (éthique, responsable, environnementale). Mais, la RSE peut être destructrice. Car elle peut totalement décentrer les RH en les accablant de tâches multiples qui lui font perdre le sens de la fonction. C'est d'abord et avant tout une fonction de direction, en charge de rendre réalisable le projet de l'entreprise par les hommes et les femmes qui y travaillent. Nous ne sommes ni psy, ni médecin du travail, ni inspecteur du travail. La fonction a été avalée par la porosité de l'entreprise aux des thèmes sociétaux. Le RH est devenue quelque chose de christique, instrumentalisée comme telle ! Enfin, la RSE a technicisé la fonction à coup de reporting, de process, c'est délirant. Car les chiffres cela rassure, mais sur du qualitatif, comment juger s'ils sont bons ?

 

Les Codes de conduite « privés » sont-ils en train de devenir des substituts au code du travail ?

Les épaules sont lourdes quand on parle de RSE. Dans le lien de travail, il ne s'agissait autrefois que des droits et devoirs règlés par le contrat de travail. Maintenant, l'entreprise doit prendre en charge le salarié dans toutes les dimensions de l'être humain : statut, genre, consommateur, citoyen. Le code du travail est une photographie de cet état-là. Contrairement à certaines organisations patronales qui pensent qu'il faut faire disparaître le code du travail, je pense au contraire qu'il va se démultiplier dans les années qui viennent.

 

On a l'impression que l'entreprise est le seul corps social dans lequel les sociétés occidentales ont encore confiance aujourd'hui, du moins dans l'opérationnalité de ses structures. Dans le concept de RSE, le troisième terme, celui d'« entreprise » est le plus frappant. Car au fond, la RSE interroge le rôle de l'entreprise tel que le conçoivent l'ensemble de ses partenaires. Le poids est très lourd pour nous entrepreneurs. Nous nous retrouvons dans une sorte « d'alternative tétanisante », diraient les sociologues, car l'ensemble des acteurs sociaux nous somment simultanément de créer de la richesse (parce qu'il en faut avant d'en distribuer) et du lien social (et c'est là qu'intervient le terme « responsable »).

 

L'entreprise est devenue un lieu central dans nos sociétés. On compte sur elle pour créer du lien réparateur, comme si aujourd'hui le seul lieu social qui fasse sens, c'était le lieu de travail. C'est un lieu qui doit réparer tout ce que la société n'a pas réussi à faire, où on peut demander quelque chose et l'obtenir. Donc on a une injonction de former, d'éthique, comportementale, d'exemplarité. Je me suis beaucoup interrogé sur les suicides chez France Telecom-Orange et Renault. On fait beaucoup de bruit autour de ces sociétés-là, or si je fais le rapport avec mon entreprise qui est plus petite, les deux tentatives de suicides (heureusement manquées) de l'année dernière, j'arrive au même rapport statistique.

 

Pourquoi certaines personnes décident-elles de mettre fin à leur jour dans cette entreprise ? J'ai le sentiment que c'est parce qu'aujourd'hui l'entreprise est une caisse de résonance centrale du malaise de notre société moderne. La RSE vient se greffer là-dessus, en construisant un discours rationalisant. Ces deux mouvements sont concomitants. Difficile de savoir lequel a émergé le premier. Ce qui est sûr, c'est qu'on assiste à une privatisation de l'éthique. L'injonction morale de bien faire porte sur l'acteur privé.

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Clotilde de Gastines, Claude Emmanuel Triomphe

Mots clés : Chanel, RSE, dialogue social, business model, reglement intérieur, code de conduite, RH