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Maison de la radio, le bonheur au travail

par Jean-Marie Bergère - 22 Avril 2013

Le film de Nicolas Philibert n'est pas seulement un documentaire sur la Maison de la Radio. C'est une ode au travail, un poème lyrique plein d'admiration et de tendresse pour tous ceux qui s'y activent. Il n'est pas nécessaire de se réveiller avec la Matinale de France Inter, d'être un fidèle des concerts de France Musique ou des flash de France Info pour partager ces instants de bonheur avec ceux, anonymes ou connus, que Nicolas Philibert filme en plein travail. La « Maison de la Radio » a d'ailleurs été très bien reçue au 63e Festival international du Film de Berlin.

 

Maison de la radio

D'où vient ce bonheur au travail? Pierre-Louis Castelli, reporter-moto en direct du Tour de France, vend la mèche. A un spectateur qui l'interpelle et entend le distraire de son travail grâce à une proposition alléchante (un verre de Touraine-Mesland, le cru local), il répond, et c'est le cri du cœur, « on a un métier ! ». Cette affirmation, mélange de fierté, de responsabilité, d'identité, pourrait être reprise par tous ceux qui apparaissent à l'écran. La diversité des métiers, l'importance des coulisses, la précision des savoir-faire, est l'aspect documentaire du film. Il n'y a pas de stars ni de domestiques et peu d'improvisation. On comprend mieux l'empressement de ceux qui « sont à l'antenne » à toujours remercier ceux qui « sont à la technique » comme ceux qui apportent un café à des invités à peine réveillés...

 

 

Une communauté de travailleurs autonomes.

 

De façon assez surprenante, l'ensemble semble fonctionner presque naturellement. Pas de hiérarchie, pas de chef, pas de manager, chacun fait son métier. On parle et on se parle beaucoup dans cette communauté de travail. Marie-Claude interpelle ses collègues à travers l'open space et les priorités s'établissent, d'autres communiquent avec ceux qui sont dans le bocal (la régie...) par micros interposés, l'œil d'une standardiste pétille lorsqu'elle enregistre le souhait d'une auditrice (diffuser à l'antenne « Que je t'aime » pour l'anniversaire de son chéri...), un journaliste s'informe au téléphone auprès de correspondants lointains, Laetitia Bernard nous fixe de son regard aveugle pendant qu'elle écrit en braille ce qu'elle lira en direct, Annie Ernaux tente une nouvelle fois d'expliquer comment et pourquoi elle écrit. Une salariée expérimentée prend le temps d'expliquer à un nouvel arrivant comment donner du rythme à un flash d'information afin de ne pas perdre l'auditeur, et pourquoi il ne faut pas abuser des virgules sonores. Les enregistrements d'une dramatique ou d'un concert sont répétés et repris jusqu'à la perfection. Pas de mépris, pas d'humiliation, pas de stress, pas d'injonctions contradictoires. Tous se respectent et communient dans l'amour de leur métier et du travail bien fait, heureux de coopérer en toute complicité pour atteindre cette qualité du son qui fait leur fierté.

 

Frédéric Lodéon nous donne une image parfaite de ce travail heureux au sein d'une « société des égaux ». Caché derrière ses piles d'enregistrements, il évoque la vie de Mozart et remercie ses deux fidèles assistantes avec la même faconde et la même intensité. On a envie d'y croire, d'oublier les présentations du travail comme souffrance, pénibilité, risque, stress, malaise, conflit, ... et, à propos de Radio France, de refouler le souvenir des mouvements de grève de « certaines catégories de personnel », des conflits avec des dirigeants mal nommés, de la brutalité de certaines évictions. Mais l'amnésie ne se commande pas ! Au final, et pour ne pas bouder notre plaisir, il faut prendre le film de Nicolas Philibert comme une ode au travail bien plus qu'un documentaire « objectif ». Entièrement basé sur des faits réels et des personnages existants, il exprime néanmoins un point de vue, un point de vue tonique car à contre courant de notre humeur pessimiste ; c'est sa force et sa faiblesse.

 

Une voix et pas d'image

 

Pierre Bouteiller, grande voix de France Inter (dans la deuxième moitié du vingtième siècle), avait l'habitude de dire que la radio est un progrès par rapport à la télévision puisqu'elle a réussi à supprimer l'image. En filmant la radio, Nicolas Philibert donne corps à ce paradoxe. Sachant qu'ils ne sont pas vus de ceux qui écoutent, les gestes de ceux qui parlent ou chantent ou déclament prennent de l'ampleur, les corps se libèrent. A la télévision les mimiques sont interdites et les gestes sur-interprétés. Sachant qu'ils sont vus les corps s'observent et se retiennent : « souriez, vous êtes filmés ! ». Ce n'est pas seulement la langue qui se fait de bois, mais le visage, les mains, le corps, tendus vers un seul objectif : ne rien dire et ne rien montrer qui ne soit entièrement contrôlé.

Nicolas Philibert n'a pas d'idée préconçue sur la presse, sur les médias ou sur la culture. C'est la force du film de donner à voir ce qui se joue au travail et au sein d'une communauté de travail, partiellement et partialement certes, mais sans tamis idéologique. La force particulière de la radio n'en est que mieux montrée. Dans un journal ou un magazine, les mots sont choisis lentement, ils pèsent lourds, des commentaires les précisent, les ratures ne laissent aucune trace. A la télévision l'image, le spectacle, l'émotion, l'éphémère, l'emportent. Les mots ne comptent pas, on retient ce que le visage et les gestes (et le costume) ont dit et ont trahi. La radio nous restitue pleinement les voix, si singulières qu'on garde la mémoire d'une voix entendue quand on a oublié le visage et le nom du locuteur ; elle respire grâce aux hésitations, aux silences et aux répétitions, et nous comprenons que c'est là précisément que se niche le sens des phrases et la qualité des conversations. Nous avons besoin de la radio.

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Jean-Marie Bergère

Mots clés : Travail, Maison de la radio, Jean-Marie Bergère