0

Mathias Gokalp : La précarité, entre violences symboliques et perpétuelle évaluation

par Clotilde de Gastines, Claude Emmanuel Triomphe - 04 Janvier 2011

Mathias Gokalp, réalisateur formé à l'école de cinéma belge l'INSAS, à la tradition réaliste, social et burlesque revient sur sa comédie Rien de Personnel sortie en septembre 2009


D'où est venue l'idée de votre film Rien de Personnel ? Un jeu de coaching géant pour évaluer les cadres d'une entreprise ?

Au tout début des années 2000, un ami comédien me racontait ses interventions pour des sociétés de coaching. Et puis, deux jeux de rôle géants ont eu un écho dans le Canard Enchainé. Dans les deux cas, l'un dans une entreprise publique, l'autre dans le privé, il s'agissait au départ d'un séminaire de team building dans un château, quand est survenue une bande de types avec des cagoules qui les prend en otage. Evidemment, les cadres n'étaient pas prévenus que le véritable objet du séminaire était la prévention du risque terroriste, la sécurité du bâtiment. Ça a failli très mal tourner dans l'un des cas, parce qu'une personne a frôlé l'arrêt cardiaque. Aucun des cadres n'a porté plainte, considérant sans doute qu'ils ont un statut enviable, de bonnes rémunérations et une sécurité de l'emploi.

 

Selon moi, la précarité ce n'est pas seulement le risque de perdre son emploi, mais ce sont aussi les violences symboliques, la perpétuelle évaluation, des formes d'humiliation insidieuses. Le coaching est sensé être une amélioration, au nom de la formation continue. Mais l'évaluation en est le revers indissociable, tout comme la peur de l'évaluation est le moteur du coaching. Cette peur est précarisante. Vous êtes à la fois rendu responsable de votre tâche, mais interchangeable, ce qui est difficile à vivre.

 

Est-ce qui a motivé le choix de ce titre Rien de Personnel ?
C'est une phrase typique de l'entreprise : « je t'ai mal noté, n'y vois rien de personnel », qui évoque la fonction avant l'individu. Je ne voulais pas faire un film social au sens habituel qui prêche des convertis. J'ai donc opté pour une comédie en trois parties où les personnages changent de personnalités jusqu'à la fin. Et la question est de savoir à quel moment chacun des personnages décide d'exercer son libre arbitre plutôt que sa fonction.


Dans votre filmographie, vous abordez les thèmes du travail, de l'exclusion, de la précarité. Pourquoi cet intérêt ?

Quand je présente Rien de Personnel dans des lycées, je me rends compte que les lycéens ne connaissent rien au monde du travail. J'ai voulu montrer la violence des rapports sociaux. J'ai eu la chance de rentrer dans la vie active tard. Ça a été un choc, parce que je me suis rendu compte à 20 ans que certains allaient passer leur vie à travailler dans un bureau, 40h semaine, 47 semaines par an, pendant des années. Je rentrais chez moi, en redoutant la journée du lendemain. Un cauchemar.

 

Le travail n'est pas une chose négative en soi. Hannah Arendt distingue d'une part le travail qui permet d'assurer sa subsistance, qui n'est justifié que par la rémunération et d'autre part l‘œuvre, qui est l'activité que fournit un individu pour s'accomplir. On vit dans une société qui tend à confondre les deux, qui tend à croire qu'on s'accomplit dans le travail, alors qu'on s'accomplit dans l'œuvre.


Quelle est votre vision de l'Europe ?

 

Comme la plupart des Français, j'ai eu le sentiment d'être dépossédé de l'Europe, un sentiment d'amoindrissement du pouvoir démocratique. Les élus se sentent beaucoup moins de comptes à rendre. Les cabinets de lobbying se sont engouffrés dans cette brèche.

J'ai beaucoup suivi l'actualité politique européenne lorsque je vivais en Belgique. J'ai vu à quel point le commissariat à la concurrence a détruit des industries nationales, en empêchant les Etats de subventionner leur production et en favorisant la privatisation des services publics. Face à cela, les gouvernements nationaux se sentent incapables de rendre des comptes à leurs électeurs. J'ai aussi tendance à penser que l'Union Européenne est une forme d'association de pays riches, les pays du Nord. Sa fonction n'est pas d'améliorer les rapports Nord-Sud.

Je ne peux qu'être contre cette politique-là. Mais le retour à des Etats-Nations n'est pas souhaitable. Je serais plutôt favorable à une régionalisation, à l'émergence d'un pouvoir fédéral en Europe.

 

L'élargissement s'est pourtant fait au bénéfice de pays plus pauvres, qui restent aujourd'hui dans des niveaux de richesse très relatifs. N'y voyez pas une certaine solidarité ?

Je trouve qu'il y a toujours deux poids, deux mesures dans les élargissements. L'Union Européenne s'agrandit vers les pays qui l'intéresse. Pourquoi n'a-t-elle par exemple pas encore intégré la Turquie?

 

 

 
haut de page

A propos de cet article

Auteur(s) : Clotilde de Gastines, Claude Emmanuel Triomphe

Mots clés : Mathias Gokalp, cinema, Rien de Personnel, coaching, évaluation, précarité, violences symboliques, travail, Hannah Arendt