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Mes relations humaines (1)

par Denis Rheprise - 17 Avril 2009

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 Vendredi. Longue discussion sympa avec John. Un ricain rencontré il y a deux ans lors d'une conférence au MIT sur les cultures managériales comparées des entreprises et des bases aériennes aux Etats-Unis. Son first objective, comme il dit, c'est d'apprendre à parler le frog ; so, de temps en temps, il m'appelle et nous parlons longuement, toujours en anglais. Incrédule et jovial, le John, devant cette ridicule so frenchy habitude de la séquestration des cadres, so ridiculous, you know... Ah, the French ! On a bien ri, lui surtout, moi pas trop fort quand même, au cas où et puis un peu agacé aussi. John travaille pas loin de New York, dans un think tank à Binghamton, le berceau d'IBM. Le lendemain, un gus y a descendu 13 personnes, et blessé 26 autres en trois minutes. J'ai voulu rappeler et puis, j'ai laissé tomber, so ridiculous, you know...

 

Lundi. Je commence à rire jaune. Ces séquestrations, je ne les sens pas. Ou je les sens trop. J'ai mis à profit le week-end pour préparer un petit kit de survie ; brosse à dents, rasoir électrique, chemise de rechange, chaussettes, oreiller pour avion. J'ai même réquisitionné un petit réchaud avec des sachets de Nescafé, lointain souvenir d'un raid au Vieux campeur. Mais pour les sous-vêtements, j'ai hésité. Admettons ; me voilà bloqué, contraint de lever le doigt pour aller faire pipi. Faut-il ajouter à l'humiliation, une fois permission obtenue, en partant avec à la main boxer à fleurs et marcel à manches courtes ? Monde cruel, que nous réserves-tu ?

 

Mardi. Ma secrétaire a adoré, a-do-ré mon sac de sport - alors, vous vous remettez au jogging, Denis ?- qu'elle a presque religieusement rangé dans la penderie. Ma secrétaire a une opinion sur mon tour de taille, qu'elle semble mettre en rapport avec mes responsabilités et par voie de conséquences mystérieuses, avec son propre statut. Dans cette logique, mon jogging est bon pour sa forme. Dans la foulée, elle m'a exposé sa vision du monde en général et des séquestrations en particulier : "si ceux qu'on a mis dehors ne veulent pas être sortis, c'est quand même bien normal qu'ils s'enferment à l'intérieur avec ceux qui veulent les mettre dedans, non ?" Comme la penderie est dans son bureau, je suis allé récupérer mon sac, pour le ranger, mine de rien, sous le mien.

 

Mercredi. Je le sais, je le sens, quelque chose est en train de couver. Merci Nicolas, merci. La déclaration martiale genre  "je n'admettrai jamais", ça les a excités grave, ici. Ceux qui n'y pensaient pas ne pensent plus qu'à ça, et ceux qui y pensaient tout bas ne s'interdisent plus d'en rire à voix haute à la cantine. Voilà comment on fabrique un destin social en direct du 20 heures. La seule chose qui peut m'éviter les arrêts de bureau pour cause de négociation musclée, c'est qu'il n'y a pas de conflit à l'horizon, pas de licenciement en vue, pas de rien du tout à provoquer des misères. Sauf peut-être, la part des stock options versés aux cinq premiers cadres dirigeants de l'entreprise mais... personne n'est au courant. Pas même ma secrétaire.

 

Jeudi. Mon Dieu, protégez moi de Mon actionnaire majoritaire, les minoritaires, je m'en charge. Pourquoi, pourquoi faut-il que cela m'arrive à moi ? Voilà qu'au beau milieu d'un talk show tendance sur la chaîne parlementaire, il s'est mis à justifier les salaires des hauts dirigeants et le système des stock options, tout en prenant, a-t-il insisté, des distances avec les "excès". Souris, Denis ! Les puces sont immédiatement montées dans les oreilles de Riri, Fifi et Loulou, nos incontournables missionnés syndicaux. Le lendemain, je les ai eus dans mon bureau, en rang d'oignon, prenez une chaise, qu'est-ce que je ? Des stock options ? Dans la maison ? Laissez moi réfléchir, j'ai fait en tâtant du pied sous le bureau. Bon sang, mais où est passé mon sac de sport ?

 

 
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A propos de cet article

Auteur(s) : Denis Rheprise

Mots clés : ressources humaines, DRH, RH, dialogue social, management

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